XVI
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Parti de Philadelphie le 10 décembre 1791, M. de Chateaubriand débarqua au Havre, le 2 janvier 1792, après une traversée constamment orageuse, et un demi-naufrage dans les eaux de la Manche. Il était parti seul pour l'Amérique, il revenait en compagnie de deux sauvages qui allaient exciter l'admiration de toute l'Europe : Chactas et Atala.
Un sentiment d'horreur le saisit à l'aspect des progrès de la révolution. Partout sur son passage il ne voit que traces d'incendie, que deuil et désolation. La France lui semblait devenue un bagne, la langue, un ignoble argot; le nom du roi lui-même n'était plus alors qu'un vil sobriquet.
Déjà les frères du roi, un prince de la famille royale, et plusieurs personnages éminents avaient été mis en accusation, sur la nouvelle du traité de Pilnitz, signé le 27 août 1791 par les souverains de l'Europe, coalisés pour le rétablissement de Louis XVI..... Un décret du 9 novembre précédent avait frappé les autres émigrés. C'était dans leurs rangs qu'il venait prendre sa place, moins par zèle pour une cause respectable, mais compromise par tant d'imprudences, que par sympathie pour le malheur. Partout on le verra se déclarer pour la faiblesse contre l'iniquité de la victoire.
Du Havre il se rendit à Saint-Malo, où il reçut de sa mère et de sa famille un accueil tendre, mais triste, à cause de l'inopportunité de son retour. Là il épousa MIe Lavigne, petite-fille d'un chevalier de Saint-Louis, moins par inclination que par complaisance pour ses sœurs, qui voyaient dans ce mariage l'indépendance de sa fortune. Cet homme réunissait les deux extrêmes, laisser-aller incroyable, et fermeté inflexible de caractère, selon qu'il vivait de la vie publique ou de la vie privée. C'est ce qui explique l'existence inquiète et toujours agitée de Mme de Chateaubriand, dont l'attachement pour lui, ainsi qu'il se plaisait à le dire, fut toujours aussi touchant que profond et sincère.
XVII
Ge fut vers ce temps - 20 avril 1792 - que l'Assemblée législative déclara la guerre au dernier empereur d'Allemagne, dont la destinée était d'être vaincu sur tous les champs de bataille. Le 10 du même mois, Pie VI béatifiait Benoît Labre. Voilà deux mondes : c'est la remarque de notre profond penseur. Ici se place l'époque de la dernière émigration. Chateaubriand suit le flot qui l'enlève à sa famille; il passe à Paris, où il ne reste que le temps de visiter les gens de lettres qu'il avait connus. L'amitié des hautes intelligences est aussi un lien de famille.
La scène française en était aux représentations multipliées de Charles IX. Talma débutait. Mais l'idylle surtout florissait au théâtre. Tel était l'esprit du temps. Il lui fallait aromatiser l'odeur du sang d'un parfum bucolique. Nul n'a peint cette époque en moins de mots ni avec plus d'énergie que l'auteur des Mémoires. La France de 92 et les commencements de la Terreur sont de ces tableaux qui rappellent la manière de Tacite. Ici deuil et joie à la fois ; c'est le vieux monde s'effaçant devant un monde nouveau, qui commence à poindre, précédé d'un despotisme de sang ; c'est le sceptre populaire laissant déjà voir son œuvre de nivellement, tandis que la royauté caduque cède la place à une jeune tyrannie plébéienne, féconde et remplie d'espérances, mais bien autrement formidable que le despotisme qu'elle veut abattre ; car, selon la réflexion de Chateaubriand lui-même, le peuple souverain étant partout, quand il devient tyran, le tyran est partout; c'est la présence universelle d'un universel Tibère.
Cependant Marseille envoyait sur Paris ses coupe-jarrets auxiliaires. Le 10 août et les massacres de septembre n'étaient pas loin !...
Avant d'entamer le récit de son émigration, le scrupuleux écrivain, pour ne pas laisser de lacune dans l'histoire d'un âge où il aura bientôt sa grande part, reprend l'exposé des événements, interrompu par son voyage en Amérique. Cette vue rétrospective nous montre successivement la fuite de Louis XVI, 21 juin 1791, hâtant le progrès de la Révolution, l'installation de l'Assemblée législative au 1cr octobre suivant, les troubles qui ensanglantèrent les départements, l'exaspération portée à son comble par le veto du roi apposé au décret contre les émigrés, l'invention et l'inauguration de la Mécanique sépulcrale providentielle pour les jugements de la Terreur, Lafayette brûlé en effigie, les fédérés, les deux tribunes concurrentes des jacobins et des cordeliers, Chaumette, Fouché, Danton avec ses trois furies mâles, Camille Desmoulins, Marat et Fabre d'Eglantine, les orgies de sang, les danses nues des trépassés, le tribunal de Fouquier-Tinville et la puissance de Robespierre. La nature de ce travail commandant une grande sobriété de détails, nous courons rapidement sur les faits.
Le départ de Paris pour l'émigration éprouva des retards ; la fortune de Mme de Chateaubriand se trouvait dans des conditions difficiles. L'argent manqua; il fallut en emprunter. Un notaire procura 10,000 francs. Par suite d'une rencontre fatale, M. de Chateaubriand les joue et les perd, sauf 1,500 francs. Le jeu est comme certaines substances enivrantes, il y a des organisations qui n'y résistent pas. « Si cette passion m'eût atteint - c'est lui-même qui parle, - elle m'eût renversé la cervelle. »
M. de Chateaubriand et son frère, partis de Paris le 15 juillet, arrivent à Lille, et quelques jours après à Bruxelles, quartier général de la haute émigration. Là les hommes à la mode passaient le temps dans la société des femmes les plus élégantes de Paris; on préludait aux combats par l'enivrement des plaisirs. Tous ces preux d'espèce nouvelle n'excitent que les dégoûts du gentilhomme breton. Il lui tarde de joindre ses pairs, des émigrés comme lui à 600 livres de rente. Quel dévouement !..... et quel désintéressement!.... En cas de succès; pour qui les profits de la victoire?... rôle stupide aux yeux du monde, mais d'autant plus noble aux yeux de l'honneur.