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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand XXXI

XXXI

Chateaubriand · 5 min de lecture · p. 65–67 · chapitre 19 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Quelque ami de la solitude qu'il puisse être, l'homme ne résiste pas toujours aux entraînements d'une célébrité naissante. La vie de Chateaubriand, à cette époque, 1802-1803, se répand plus que jamais dans le monde; on dirait qu'elle n'est plus qu'une course aux châteaux. On rétablissait alors ces manoirs dont quelques-uns étaient restés intacts. La sécurité renaissait à l'ombre d'un gouvernement réparateur. Nous ne suivrons pas Chateaubriand dans la société de tant de nobles châtelaines : Mmes de la Briche, de Vintimille et de F'Fezensac, sont des personnages qui ne nous intéressent plus guère. D'autres pourraient être ici nommés à des titres différents : la duchesse de Châtillon, amitié fort peu délicate; la comtesse de Clermont-Tonnerre, à qui la Harpe dut sa conversion ; M. de Saint-Lambert et Mme d'Houdetot, dernier et bien digne échantillon d'un siècle fort peu digne. Mais nous accompagnerons d'un juste hommage la mémoire d'une femme dont le nom réveille encore de touchants souvenirs, Mme la marquise de Custine, qui avait la beauté des reines dans les traits, comme elle en avait le sang dans les veines, courage viril, mais frêle beauté bientôt moissonnée dans sa fleur. Le temps n'affaiblit pas l'impression de pareils contrastes. Quoi de plus capable d'appeler les larmes que la force d'âme dans un corps débile, que la beauté et la grâce souriante aux prises avec la mort, qu'un léger cercueil déposé un matin dans une terre qu'elle n'avait possédée qu'un moment, comme sa vie !

Nous aurons souvent occasion de signaler le désintéressement de M. de Chateaubriand. L'ardeur du gain n'eut jamais de prise sur cette âme noble et délicate. Une contrefaçon du Génie du christianisme l'appelle dans le midi de la France. Arrivé à Avignon, il découvre le contrefacteur, et il s'arrange avec lui presque pour rien... Le génie ne ravale pas ses œuvres au niveau de l'or... et ses éclairs le trahissent en toutes les occasions. Dans ce voyage et dans les impressions qu'il en éprouva, on pressent le pèlerin de Grèce et de Judée : mille souvenirs chevaleresques, politiques et religieux viennent s'y grouper en leur lieu par des rapprochements inattendus dont lui seul a le secret. Il visite, au retour, les plus importantes villes de France, par la Provence, le Languedoc, la Gascogne et la Guyenne, et il finit par la Vendée et la Bretagne, deux sœurs d'héroïque et pieuse mémoire. L'aspect du pays natal a toujours je ne sais quel attrait mystérieux : « Le cœur me palpita, dit-il, lorsque, après avoir traversé la » Loire à Nantes, j'entrai en Bretagne. Je passai le long des » murs de ce collége de Rennes qui vit les dernières années › de mon enfance. › Après avoir donné quelques heures à sa famille, M. de Chateaubriand repartit pour Paris, où, en arrivant, il assista aux funérailles d'un homme célèbre dans le monde littéraire. C'était un jour d'hiver et d'un froid rigoureux - 13 février 1803; - la scène était lugubre ; quelques paroles d'éloge tombaient avec des tourbillons de neige sur un cercueil, déposé un instant au bord de sa fosse pour laisser arriver à l'oreille du mort les derniers regrets de l'amitié. L'ami, c'était M. de Fontanes; le défunt, c'était la Harpe, qui expiait, dans l'humiliation de la tombe, l'orgueil de sa vie, chrétiennement terminée.

Les mortels ont beau s'agiter - fourmilière impuissante-le monde les emporte en sa course de géant. Il y a toutefois, dans l'histoire de l'humanité, de ces moments solennels où Dieu lui-même appelle par leur nom les élus de la Providence ; et ces grands chefs des nations n'apparaissent que de loin en loin dans le cours des siècles : on n'en compte que quelques-uns depuis l'ancien Gyrus, restaurateur de la nation juive, jusqu'au Gyrus moderne, libérateur, lui, d'un peuple chrétien. Il y avait du mystère dans cet esprit dont la pensée s'élevait si haut en présence du désert et des merveilles de l'Orient; il y avait du divin dans ce caractère dont la fierté dédaignait si noblement les idéologues contempteurs du christianisme. Napoléon et Chateaubriand !... Ges deux coryphées de la terre se rencontrèrent un jour au plus haut sommet de la race humaine, là où la puissance de leur vol les avait portés tous deux : l'un, déjà fort de tout l'ascendant du pouvoir, adresse à l'autre de ces mots qui présagent des miracles ; l'autre se tient dans le silence du respect, mais son œil soutient les éclairs d'un regard profond qui vient de découvrir un égal.

A quelque temps de la, il y avait grand bruit à Rome dans le monde diplomatique. Un étrange propos se répétait parmi tous les diplomates : « Il est perdu ! il est perdu ! » redisaient les caudataires et les attachés, sans positivement connaître celui dont la mésaventure leur faisait cette joie; or, celui-là c'était un M. de Chateaubriand, attaché depuis peu à l'ambassade du cardinal Fesch. Faute inouïe, impardonnable! sans penser à l'étiquette ni aux bienséances de sa position, il avait cru devoir faire visite aux notabilités de Rome ; et, courtisan du malheur comme il le fut toujours, il s'était oublié jusqu'à aller offrir l'hommage de son respect au roi abdicataire de Sardaigne. On écrivit de Rome à Paris ces énormes sottises. « Heureusement, dit-il, j'avais affaire à Bonaparte ; ce qui devait me noyer me sauva. »

Il partait pour aller passer un mois à Naples, sur la proposition bienveillante du cardinal-ambassadeur, lorsqu'il reçut la nouvelle que le premier consul l'avait nommé ministre dans le Valais. Il y a de ces natures à part qui ne peuvent se mêler à personne, et qui ne sont bien que sur un premier plan ; Chateaubriand était de cette race. Napoléon le comprit... Déjà il connaissait les hommes et savait le poste qui convenait à chacun. A défaut de place vacante, il en créait, et les distribuait conformes au goût et au caractère de ses élus. M. de Chateaubriand fut placé dans les Alpes; il lui donna une république catholique avec un monde de torrents ; il y avait là encore de quoi plaire à des instincts sublimes : le Rhône à ses pieds, les armées françaises, autre fleuve plus imposant, et le hardi passage du Simplon; ajoutez mille gracieusetés du consul et la perspective certaine de la première grande ambassade disponible. Il y a telle puissance dont le propre est de n'être jamais vaincue : Mersus profundo, pulchrior evenit. Cette première victoire, à laquelle M. de Chateaubriand était loin de penser, confondit ses ennemis et les réduisit au silence. Il y a, d'ordinaire, sympathie entre les hommes à grande destinée ; la région de ces hautes intelligences est au-dessus des vulgaires agitations de l'intrigue.

A son retour de Naples, il se rendit à Paris, où Mme de Chateaubriand vint le rejoindre pour l'accompagner dans le Valais. Alors une crise était prochaine dans la vie politique du premier consul; on sent ici que l'histoire court vers un abime.