LIX
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Nous touchons à une époque fatale, où la royauté, comme saisie de vertige, court d'elle-même aux abîmes. La situation politique de la France commandait de conserver le ministère Martignac. Ce ministère modéré semblait pouvoir sauver le pays et le trône; mais le roi ne le supportait qu'à peine; son ressentiment en attendait la chute comme une représaille de la chute du ministère Villèle. Sans cette amertume d'un esprit vivement blessé - immedicabile vulnus - la monarchie avait chance de salut.
La retraite volontaire du loyal comte de la Ferronnays, condamné au repos par sa mauvaise santé, semblait une occasion irrésistible de rappeler M. de Chateaubriand au gouvernement. C'était le vœu exprimé par M. Hyde de Neuville, homme de bien et de courage, l'un des plus honorables parmi les anciens amis de la royauté. Mais Charles X, pas plus que son prédécesseur, ne sut apprécier l'auxiliaire puissant que la Providence semblait lui avoir ménagé. L'éloignement de M. de la Ferronnays n'en était que plus regrettable; le pouvoir perdait beaucoup en perdant l'ascendant de cet homme, dont la mémoire est digne de tous les respects. L'histoire lui doit une belle page; après Chateaubriand, c'est lui qui a fait le plus pour le triomphe de Navarin, la délivrance de la Morée, l'affranchissement de toute la Grèce.
M. Portalis, garde des sceaux et ministre de la justice, lui succéda, le 15 mai 1829, au département des affaires étrangères; et un sous-secrétaire d'État du ministère, jurisconsulte assez éclairé, mais sans talent de tribune, reçut la Justice et les Sceaux1.
(1) M. Bourdeau. ↩
Se rallier à M. Portalis, c'était tout perdre, ainsi que l'expérience l'a fait voir; tandis que l'entière union à M. de Chateaubriand semblait être la seule voie de salut pour le ministère et pour la monarchie2.
(2) « Vous vous perdez, disait aux ministres, M. Bertin de Vaux, et, qui pis » est, vous perdez la monarchie : sans Villèle, il vous faut Chateaubriand, » puisque malheureusement ils n'ont pas pu tenir ensemble. L'un et l'autre » dehors, il viendra quelque fou, et tout ira au diable. › ↩
Malheur toujours aux rois imprudents! Le funeste entourage de Charles X ne cessait d'autre part de lui suggérer des griefs contre son cabinet, dont les réformes, la direction et les succès avaient beaucoup fait pour le bon ordre au dedans et pour la gloire de la France au dehors. C'est au milieu de cette situation qu'allait arriver M. de Chateaubriand, parti de Rome le 16 mai en vertu d'un congé de quelques mois. On n'a pas manqué d'attribuer ce voyage à des calculs d'ambition ; on le regardait comme une candidature pressante : « Il n'avait pas à si grands coups de lance abattu M. de Villèle, pour végéter dans un pompeux exil à Rome. » Ainsi disaient quelques habiles politiques, dont la finesse allait jusqu'à voir plus loin que lui dans ses intentions.
Le 24 mai, lendemain de son arrivée, l'ambassadeur est reçu à la hâte à Saint-Cloud. Après quelques détails sur les affaires d'Italie, Charles X lui demande ingénument s'il ne compte pas bientôt retourner à Rome. Le génie capable de sauver la France était devenu un épouvantail. On a peur de lui ; il ne trouve qu'un accueil poli, discret, parfois même peu gracieux de la part de MM. de Martignac, Portalis et de Saint-Cricq. M. de Caux, ministre de la guerre, rompt le premier la glace; il ne voit d'appui pour le cabinet que dans M. de Chațeaubriand, il en déclare hautement la nécessité. M. Hyde de Neuville le seconde courageusement, mais ce vœu tombe impuissant devant l'indolence du cabinet et le sec refus du roi.
Toutes les antipathies dont il est l'objet ne favorisent que mieux les vues désintéressées du noble écrivain, auxquelles les médiocrités toujours jalouses n'entendent rien. Son ambition alors n'avait qu'un but, c'était d'emmener avec lui dans Rome ses pluș chers amis pour y mourir au milieu d'eux, aux mêmes lieux où chanta Virgile, où peignit Raphaël; et ce fut là sa constante chimère. Je ne sais quel prestige ravissant la mort avait pour lui au milieu des merveilles, à côté des grands noms et des grands souvenirs.
Son congé devant bientôt expirer, il ne songea plus qu'à saluer le roi et à repartir. Il alla d'abord aux Pyrénées prendre les eaux de Cauterets, d'où il devait se rendre è Nice pour y rejoindre Mme de Chateaubriand. Au premier aspect des montagnes, son cœur a tressailli. Le lever des Pyrénées sur l'horizon lui rappelle son retour de Palestine et d'Espagne, et sur le fond limpide du soir de sa vie viennent se refléter un instant les plus doux enchantements de sa jeunesse. A mesure que l'existence se resserre, l'homme semble aimer davantage les horizons moins larges ; il sent venir l'heure du repos. Notre poëte se trouvait heureux à Cauterets, tantôt visitant les sapinières et se croyant dans les escarpements de la Sabine, tantôt rêvant, près du gave de la vallée, aux dernières jouissances d'une vie dont l'espérance lui embellissait le terme sous le beau ciel de l'Italie.
Illusion encore dissipée par le souffle du sort. Il semblait tranquille plus que jamais sur l'avenir de la France, lorsque le Moniteur du 8 août vint lui apporter l'ordonnance officielle qui nommait le prince de Polignac ministre des affaires étrangères et président du conseil. Il ne pouvait recevoir un coup plus foudroyant ; c'en était fait de la monarchie comme de ses chers projets. Donner sa démission et sacrifier ses plus douces espérances, c'était son devoir ; il sut le comprendre et le remplir dignement, non sans une sorte d'indignation légitime contre les conseils d'immolation et d'indépendance qui lui venaient par la poste de la part d'une foule d'obligeants, la plupart faux dévots de la liberté, à laquelle leur tartuferie n'aurait pas fait la moindre offrande.
Une crise approchait; au contre-coup de l'acte royal si vivement ressenti par l'opinion publique, au déchaînement de la polémique plus virulente que jamais, il était facile de pressentir quelque sinistre politique. M. de Chateaubriand arrivait à Paris le 27 août. Il dut être fier, le grand homme, lorsqu'à sa descente de voiture, il fut accueilli par les embrassements de sa femme, qui, pour premier salut, lui dit qu'elle avait deviné tout d'abord sa démission. A ces deux âmes dignes l'une de l'autre, les mêmes principes d'honneur inspiraient les mêmes résolutions. Le jour même de son arrivée, l'ambassadeur écrit au ministre pour obtenir une audience royale où il désire déposer lui-même aux pieds du roi sa démission, en en exposant les motifs. Il n'a d'abord qu'une réponse évasive ; il insiste. Il lui est répondu que le roi verra avec plaisir l'ambassadeur, mais non le démissionnaire, et une gracieuse invitation détermine le vicomte à se rendre dans le cabinet du ministre, qui l'accable de caresses, de témoignages d'amitié et refuse sa démission. Les reproches obligeants, les protestations d'attachement, les promesses de déférence, rien n'est épargné; tout est inutile. Le ministre déclare au démissionnaire que Sa Majesté croit inutile de le voir. M. de Chateaubriand ne réplique rien, et se retire.
La royauté n'avait plus d'appui. Le bruit de la louange suit volontiers l'éclat des grands actes : les journaux accablaient d'éloges l'ambassadeur démissionnaire. Mais on se trompait en lui supposant les calculs d'une ambition qu'il n'avait pas1. Ce grand cœur était trop mal à l'aise sur la scène étroite des passions humaines. Il lui fallait la liberté de la pensée dans toute la liberté de la solitude; aussi n'était-il si passionné pour l'ambassade de Rome que parce qu'elle lui offrait ce double charme. Le diplomate démissionnaire n'en gémissait pas moins sur la royauté et sur la fausse position qu'elle lui avait faite. La louange des journaux répugnait à sa loyauté, et il déplorait la triste nécessité qui l'avait engagé si loin avec l'opposition, qu'il n'était plus maître d'arrêter.
(1) Quoi qu'il en soit, il faut convenir que si l'honneur de l'homme fut satisfait, l'honneur du chrétien a pu beaucoup souffrir dans cette crise décisive. Mais nous n'avons rien à voir dans les actes secrets de la conscience. ↩
Cette trombe le saisissait, l'enveloppait; elle aurait entraîné toute autre volonté, toute autre puissance que la sienne.
LX.
Le National venait de paraître. Le but avoué de ce journal était de renverser la dynastie des Bourbons ; c'était assez pour que la conscience royaliste de Chateaubriand s'abstînt d'y donner son approbation. La seule odeur de Talleyrand dans l'esprit de cette feuille eût d'ailleurs suffi pour le dégoûter.
Le projet de ce diplomate relativement à la branche d'Orléans, après un ajournement de quinze ans, touchait à sa réalisation. L'astucieux vieillard y travaillait par d'habiles menées, tandis que la presse périodique redoublait ses attaques contre le ministère. On n'attendait pour éclater que la moindre violation de la Charte. Les tribunaux seuls sévissaient contre les excès de l'opposition. Le ministère, lui, demeurait inactif et comme pétrifié par cette Méduse. Il avait paru redoutable, on le jugeait incapable, position d'autant plus désespérée que le ridicule tue encore mieux que la haine.
Nul moyen de salut: le mal n'était plus susceptible que de vains palliatifs. Les changements apportés au ministère1, quelque estimables que fussent les noms nouveaux introduits dans le conseil du roi, ne changèrent rien à l'opinion publique. Il était marqué d'un nom impopulaire, qui le perdait. Son immobilité, toutefois, imposait silence à l'opposition, mais ce silence n'était qu'un de ces calmes avant-coureurs des tempêtes.
(1) Les premiers collègues de M. de Polignac furent : M. de Bourmont, transfuge de l'armée de Bonaparte, officier de mérite, mais sans énergie et sans initiative; M. de la Bourdonnaye, esprit impétueux, mais vague et mediocre dans les affaires ; M. de Chabrol, ministre des finances, caractère assez modéré et inoffensif ; M. de Courvoisier, parleur facile, magistrat intègre, digne de tenir les sceaux, et M. de Montbel, homme doux et poli, faisant de petits vers et jouant la comédie de société. M. de la Bourdonnaye ne tarda pas à se retirer. Il fut remplacé à l'Intérieur par M. de Montbel, ministre d'abord de l'instruction publique, lequel fut remplacé à son tour par M. Guernon de Ranville. ↩
Cependant l'ordonnance royale du 6 janvier 1830 fixe au 2 mars l'ouverture de la session. Le cabinet pouvait se poser devant les Chambres avec une certaine confiance. Il se présentait aux pairs et aux nouveaux élus de la députation avec des dispositions propres à déconcerter ses ennemis. Ceux-ci n'attendaient qu'un prétexte pour le renverser ; ce fut le discours du roi qui déchaîna les passions un instant comprimées. « La griffe est sous le gant de velours, disait Stanislas » de Girardin, en entendant ce discours, mais elle n'aura pas la force de le percer.
L'adresse en réponse à la couronne ne manquait pas d'une certaine cafarderie politique ; c'était le poignard enfoncé doucereusement dans le cœur du roi. Elle fut votée à la majorité de deux cent vingt et une voix contre cent quatre-vingt-une. Elle rappelle la royauté à ses devoirs avec l'accent d'une commisération mêlée d'insolence. Toutes les ruses de la modération, ou plutôt toute la modération de la rouerie n'y peuvent échapper à un œil exercé. Le roi n'en demeure pas moins fatalement obstiné à garder pour ministre le prince de Polignac. La dissolution de la Chambre est résolue. Le ministère alors subit quelque changement, sans amélioration toutefois. On courait à l'abîme. Les hommes capables ne manquaient pas; mais Charles X n'était pas de ces rois inhabiles par eux-mêmes qui savent au moins choisir leurs ministres. Quel était ce mystérieux engouement pour la nullité? Anachronisme amèrement ridicule : on met à la tête de la France ce que la France a de plus petit! On a l'air de prétendre manifester au monde une sorte de toute-puissance, et, avec une témérité de confiance évangélique, on affecte, dirait-on, de choisir les faibles pour confondre les forts! L'outrecuidance ne tarda pas à être elle-même confondue; et par un de ces jours de la Providence qui mettent à nu les vaines prétentions des rois, on vit les princes supplier les petits de sauver la monarchie.
Dans ce désarroi, tout allait à l'extrême ; les ultra-royalistes et les républicains proposaient leurs remèdes héroïques. Ce dernier parti se vit alors soutenu par un journal nouveau, la Tribune, plus avancé que le National : - les insectes apparaissent à l'approche des orages. La grande majorité du pays exprime aussi ses vœux et son ultimatum ; c'est une fermentation universelle où chacun affiche ses hautes prétentions.
M. de Chateaubriand attendait et observait. C'était l'heure encore pour lui de se jeter entre les partis et la royauté. Mais celle-ci eût-elle agréé ses services? Souffrir, se taire, se dévouer au malheur, s'il y a lieu, tel est désormais son rôle; il y sera fidèle. Le ministre toutefois était loin de se décourager. Alger tombait au pouvoir de la France; cette expédition si glorieusement terminée, en dépit de l'Angleterre, malgré les révélations de la presse conjurée pour en empêcher le succès, semblait devoir déconcerter l'opposition. La victoire devenait le présage d'élections favorables aux ministres. Cette attente fut trompée ; les ennemis du gouvernement obtinrent une majorité décisive. L'alternative était alors inévitable : un coup d'Etat, ou la retraite... le coup d'Etat fut résolu.
On est confondu de voir comme, parfois, les esprits les plus clairvoyants se trouvent pris de soudaines obscurités dans les plus imminents périls. M. de Chateaubriand partit pour Dieppe, le 26 juillet, à 4 heures du matin, le jour même où parurent les ordonnances. Arrivé le lendemain vers midi, il contemplait la mer, élément chéri de sa jeunesse et caressé de ses plus doux rêves, remontant par la pensée vers les deux époques de 1789 et de 1813, dont l'une lui rappelait la chute de la vieille monarchie, au temps de sa lieutenance au régiment de Navarre, et l'autre l'écroulement de l'Empire, à l'époque de son exil sous la police impériale. Voilà que tout à coup il apprend, par une lettre d'un de ses anciens secrétaires d'ambassade, l'apparition des ordonnances; et, un moment après il reçoit des mains de M. Ballanche les journaux porteurs de la nouvelle. Repartir quelques heures après, revenir dans Paris en feu, c'était son devoir. Le 28, il y rentrait au milieu de la canonnade, de la fusillade et du tocsin. Le 29, la victoire de l'insurrection était complète; le drame de la rue finissait; il y manquait un dénoûment : le loyal défenseur de la Charte et le fidèle serviteur de la royauté va se mêler aux dernières scènes.
Quand on médite sur ces bouleversements politiques, on voit combien l'ignorance et l'obstination dans les rois peuvent désorganiser et dérouter un gouvernement. Les ministres semblaient poussés par une force fatale, « cinq » hommes qui ne manquaient pas de bon sens se précipi- » talent avec une légèreté sans exemple, eux, leur maître, la » monarchie, la France et l'Europe, dans un gouffre1.» On a agité plusieurs questions concernant les ordonnances, leurs promoteurs et leurs complices; on s'est enfin demandé si l'idée en était d'un seul. Quoi qu'il en soit, juste est la réflexion de M. de Chateaubriand : « L'ambition dont on n'a pas les talents est un crime. » Quant à lui, il se reprenait à suivre sa ligne accoutumée; il avait, dès le principe, son plan de sacrifices pour l'avenir.
(1) Mémoires. ↩