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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand LXV

LXV

Chateaubriand · 6 min de lecture · p. 156–159 · chapitre 44 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Tel est le triple sommet d'où ce penseur chrétien contemple la vie de l'humanité, le cours des siècles et toute la marche de l'histoire. Après Bossuet, nul n'a su mieux lier l'avenir au passé par le présent, dans l'appréciation comme dans l'enchaînement des faits. Il n'est plus possible de s'égarer dans le labyrinthe de l'histoire moderne, grâce au fil conducteur qu'il met, pour ainsi dire, entre nos mains. Pour comprendre le succès de cette manière d'écrire l'histoire, il n'y a qu'à lire la partie la plus achevée de ce travail, c'est-à-dire toute la période de l'empire romain, sa destruction et la naissance du monde moderne. Montrer sous son vrai point de vue l'histoire de la civilisation moderne depuis sa naissance; reproduire au début les traits généraux de Tacite, en y joignant les vastes et sublimes aperçus du génie chrétien; suivre sur tous les points à la fois le christianisme, ce nouveau conquérant, dans la rapidité de sa course; vivifier en les généralisant les grands faits historiques, et les grouper autour des caractères et des figures qui les dominent; enfin présenter dans une saisissante esquisse cette histoire tout ensemble humaine et divine, avec toute la majesté de ses enseignements, et toute la fécondité de ses souvenirs : voilà la tâche qu'il s'agissait de remplir ; elle le fut.

En effet, tous les principaux phénomènes de l'histoire se produisent là dans un étroit espace; rien n'est oublié dans ce cadre, si resserré qu'il soit. La philosophie nous y apparaît avec ses différentes écoles; les chefs de l'Église naissante, figures vénérables marquées d'un sceau divin, s'y succèdent dans toute leur splendeur. La terre partout s'agite, en travail d'une civilisation nouvelle ; ce sont les mouvements de tous ces grands corps de nations qui se lèvent prêts à partir à l'ordre du Tout-Puissant : ces légions, que précèdent les prodiges, le mystère et la terreur, arrivent silencieusement par des marches séculaires. Elles viennent du septentrion, de l'aurore et du midi, cercle vengeur dont les lignes se pressent comme les flots de la mer. Le polythéisme expire, malgré le soin qu'il prend de recruter des dieux parmi les empereurs défunts, et l'empire s'affaisse devant les conquêtes du christianisme, qui sort toujours plus puissant et plus beau de chaque persécution..

Quelle variété ! quelles couleurs ! Il ne fallait rien moins que la supériorité du maître pour réunir ainsi, avec toute leur animation et toute leur vérité, ces divers tableaux en de minimes proportions. L'histoire en effet semble ici avoir dérobé à la peinture les secrets de son art. N'y a-t-il pas là de quoi émerveiller l'homme qui sait et qui pense? Avec quel ordre, quel appareil, quelle lumière, avec quel charme, quelle puissance d'intuition le prestigieux écrivain déroule tout ce panorama de l'histoire romaine conjointement avec toutes les figures principales de chaque groupe, montre l'ancien monde expirant malgré le déploiement de toutes les forces réunies pour le sauver, suit surtout la marche du christianisme en signalant ses titres à la croyance, à mesure que les saints oracles s'accomplissent, rappelle à la mémoire l'origine de ses monuments, embrasse d'un seul coup les diverses périodes et les phases sans nombre par des rapprochements inattendus qui réveillent une foule de souvenirs.... C'est là le chef-d'œuvre du nouveau Michel-Ange; c'est le tableau qu'il offre à l'admiration comme à la. vénération des siècles. Quelle sublime façon de bouder aux événements que de se livrer à un pareil travail1 !

(1) M. L., vicaire général de Moulins, qui a bien voulu examiner avec soin ce travail sur Chateaubriand et ses œuvres, nous recommande de ne pas louer les Etudes historiques sans réserve, quant à la doctrine. La même recommandation nous est faite relativement à Atala et aux Martyrs, mais sous d'autres rapports. ↩

LX VI

M. de Chateaubriand comptait sur la paix d'une vie désormais retirée; mais il comptait en vain; bientôt la polémique vint le ressaisir dans le calme de ses travaux, et il publia en mars 1831 une nouvelle brochure sur la Restauration et la Monarchie élective. Il y rendait compte, à l'opinion du jour, de son refus de servir le gouvernement de juillet, dont il flétrit l'immoralité et prédit la chute. Le loyal écrivain fit encore une vive sensation dans le monde politique, grâce à la probité et à la puissance irrésistible de ses convictions. Mais c'est surtout dans l'exposition des motifs personnels de son refus qu'il devient redoutable: là toute sa verve se tourne en ironie, en sarcasme, en persifflage; là il imprime à toutes les félonies les plus indélébiles flétrissures, distribuant l'affront, la honte et l'opprobre à tous les convertis de juillet, à tous ces prêteurs de serments attachés au pilori de l'opinion publique: héros de la peur, grands seigneurs de l'Empire, unis indissolublement à leurs pensions, loyaux chevaliers ayant toujours dans leur poche des dispenses d'honneur et des permissions d'infidélité. La satire n'eut jamais de fouet plus sanglant. Le génie est un vengeur terrible : il tient en main le sceau de l'ignominie, comme celui de la gloire, et la marque ne s'en efface jamais.

Grâce aux ressources que lui produisit cette dernière brochure, le vicomte partit pour Genève. Il visita la Suisse avec sa femme, y choisit une retraite, puis il revint seul à Paris pour essayer de vendre sa maison de la rue d'Enfer, songeant à s'expatrier tout à fait. Ce fut durant ce voyage que Béranger, alors mécontent et déçu, comme tant d'autres, en face de la meilleure des républiques, lui adressa pour le retenir quelques vers assez spirituels qu'on a peut-être trop admirés. Le 11 octobre suivant, M. de Chateaubriand publiait une seconde brochure ayant pour titre: De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille, protestation pleine d'énergie et de générosité, où le sublime pamphlétaire demandait à la France s'il était digne d'elle « d'emmancher le poignard de Louvel dans une loi, » afin de porter le dernier coup à la famille proscrite. Cependant l'athlète, fatigué de tant de luttes, ne trouvait pas le repos qu'il s'était promis; il ne pouvait réaliser ses projets d'émigration, les cours du continent lui étant peu favorables, vu ses principes constitutionnels. Ainsi ses voyages, comme ses combats, finissaient avec l'année 1831; mais 1832 lui réservait d'autres tribulations.

Entre deux extrêmes également hostiles à leur intermédiaire, celui-ci est impossible; entre les carlistes et les républicains, Louis-Philippe en était là. Un rapprochement eut lieu contre lui entre ces deux partis contraires. Une conspiration à double face s'organise en différents quartiers; un cabaret de la rue des Prouvaires en devient le rendez-vous général. Il ne s'agit de rien moins que de s'introduire vers minuit dans la galerie du Louvre, et d'aller frapper le monstre usurpant au milieu d'une fête, grotesque caricature d'autres hommes comme d'autres temps !

M. de Chateaubriand n'en dut pas moins être fort étonné, quand deux individus forcèrent sa porte, à 9 heures du soir - 2 février - pour lui dire que tout est prêt, que dans deux heures Louis-Philippe aura disparu...... Tous deux lui demandent, l'un s'il voudrait accepter la présidence de la république; l'autre, s'il consentirait, le cas échéant, à prendre en main, aidé d'une régence, les rênes de l'Etat au nom de Henri V. L'affaire pouvait paraître embarrassante. Le doubleélu s'en tire avec une gravité mêlée d'un certain enjouement. Il répond au premier, en souriant, que la présidence de la république lui ferait assurément beaucoup d'honneur, mais qu'il ne peut l'accepter ; qu'elle revient de droit à M. de Lafayette, ce qui est trouvé humble et convenable de la part du digne vicomte. Le candide républicain admirait la modestie du refus, sans comprendre l'ironie du sourire. Chateaubriand répondit plus sérieusement au second conspirateur. Il déclare que l'entreprise lui paraît folle et ridicule, qu'il ne s'entend pas aux conspirations de mélodrame, aux guets-apens de cabaret; que, s'il avait en vue quelque tentative, il voudrait mériter le succès en partageant le danger; qu'au surplus il n'a qu'un conseil à leur donner, celui de renoncer à leur projet, et de se tenir tranquilles, s'ils ne veulent tomber dans les filets de la police. L'avis ne fut pas goûté, et, quelques heures après, les sergents de ville faisaient une rafle des conspirateurs dans le conciliabule de la rue des Prouvaires.