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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand XLIV

XLIV

Chateaubriand · 4 min de lecture · p. 95–97 · chapitre 30 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Cependant le froid et les neiges, ces terribles ministres, s'approchent. Le 29 septembre, on se retrouve dans les champs de la Moscowa. Quel tableau !.... la destruction y étale toutes ses pompes ; on dirait la mêlée des morts. Le sol est jonché de débris de toute espèce. La gloire, spectre hideux comme le remords, garde ce reliquaire.

Le 6 novembre, une estafette, la première qu'on eût vue de longtemps, apporte à Napoléon la nouvelle de la conspiration de Mallet... Les droits du grand Empereur s'anéantissaient en Russie. Le même jour, le thermomètre touche a dix-huit degrés au-dessous de zéro. Spectacle navrant! une foule d'infortunés ne se traînent que mal vêtus et pieds nus..... ils tombent..... la neige est leur linceul. L'armée ne sait plus où diriger ses pas incertains et chancelants, des feux de bataillons allumés par les divers corps, sont les derniers signaux de ralliement; ces pompes funèbres ont pour candélabres les sapins changés en cristaux immobiles ; nos files s'éclaircissent jour à jour dans ces steppes incommensurables : ce ne sont que des landes après des landes, des forêts après des forêts.

Cette route de retraite n'offre que l'image d'un funèbre et gigantesque convoi; les souvenirs de gloire cherchent en vain à lutter contre les horreurs présentes de l'adversité ; sur ce chemin monté et redescendu, Napoléon pouvait trouver aussi l'image des deux parts de sa vie.

Le 19 novembre, on avait enfin gagné Smolensk, mais dans quel appareil ! Spectres vivants aux yeux sombres, au visage hâve et décharné, uniformes en lambeaux, shakos défoncés, casques rompus, tout cela sanglant ou neigeux, percé de balles ou haché de coups de sabre; luttes de faméliques et de désespérés, se poussant, se débattant, se ruant pour pénétrer dans les magasins, voilà quel spectacle offrait cette armée, naguère si imposante et si disciplinée. Plusieurs de ces mâles guerriers sont frappés soudain de folie ou d'imbécillité; quelques uns, dont les cheveux se hérissent, tombent morts en blasphémant ou en riant d'un rire hébété. C'était à faire frémir, et à faire pleurer des cœurs de bronze.

Après un séjour forcé de quatre jours, on se remet en marche.... Belle conduite de Napoléon à Krasnoï : Davoust et Ney ne paraissant pas, il retourne à leur rencontre avec treize mille hommes ; un bâton à la main, il arrête cent mille Russes, qui demeurent comme fascinés sous son regard. Le grand homme retrouvait un moment son génie. Mais le génie de l'homme est impuissant contre le ciel; on dirait qu'une force invisible pousse de péril en péril toute cette armée jusqu'au théâtre le plus lamentable de sa destruction.

On approche de la Bérésina; hélas ! l'armée de Moldavie vient de détruire le pont de Borisow. Le gué de Vesélovo est indiqué à Bonaparte ; il y envoie d'Eblé avec les pontonniers et les sapeurs. On les vit, bravant un froid pétrifiant, entrer dans l'eau jusqu'à la poitrine. Deux ponts sont construits sous le feu de l'ennemi, le passage en est obstrué par une multitude innombrable et un matériel immense. Des milliers d'hommes sont écrasés, ou tombent précipités dans les glaces que charrie la Bérésina. Des femmes plongées au milieu des glaçons avec leurs enfants dans les bras, les élèvent à mesure qu'elles enfoncent;..... déjà submergées leurs bras roidis les tiennent encore au-dessus d'elles. Cependant des flots de malheureux roulent sans cesse sur les ponts ; ils se renversent se débattent, avec des vociférations, des gémissements, des imprécations effroyables, dans un ouragan furieux de coups de canons, de boulets et d'obus : quel carnage ! Pour trouver dans l'histoire une pareille catastrophe, il faut remonter jusqu'aux désastres de l'armée de Cambyse.

Le 5 décembre, l'Empereur quitte l'armée pour aller déjouer par sa présence la conspiration de Mallet, et enfanter de nouvelles ressources militaires1.

(1) Le 19 janvier 1811, Napoléon accourait aussi en toute hâte auprès du Saint-Pere, son prisonnier à Fontainebleau, en témoignant le plus impatient désir d'une réconciliation. ↩

Le froid cependant redouble; l'hiver est dans toute sa rigueur. Du côté de l'ennemi, la crainte a fait place à la pitié. Notre armée délaissée par son chef tombe dans le découragement et bientôt dans le désespoir; sa marche n'offre plus que l'image d'ombres errantes dans des régions de glace; les Russes ne tirent plus sur ces chétifs débris. Le Niémen reçut les restes de la Bérésina; on ne vit repasser à Kowno qu'un millier de fantassins réguliers et trente mille invalides couverts de plaies et dans un état pitoyable. Arrivés enfin sous ie toit hospitalier de l'homme, les malheureux expirent près du foyer où ils venaient ranimer leurs membres glacés : leur vie se fond avec la neige dont ils sont enveloppés. L'Empire a perdu son prestige; Murât, découragé, abandonne les drapeaux ; Schwartzenberg quitte l'armée ; elle passe sous le commandement du prince Eugène. Le général Yorck suit le même exemple, et il se retire en emmenant les Prussiens. La défection européenne commence.

A Paris, même désenchantement, même consternation générale à la nouvelle de l'arrivée de Napoléon. L'Empire est presque à bout de force; un sénatus-consulte du 12 janvier 1813 met cependant deux cent cinquante mille hommes à la disposition de l'Empereur par une levée en masse d'hommes de dix-huit à trente ans. La France est encore capable de grands prodiges aux jours des grands périls. A cette époque pourtant s'annonce une autre espérance ; est-ce un présage de paix après tant de malheurs?

Ici le peintre apparaît lui-même dans un coin du tableau ; il semble écouter une voix sortie du fond de l'exil : c'est la voix du frère de Louis XVI.... elle proclame des principes de liberté destinés à devenir la charte de l'aînée des nations chrétiennes.