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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand LXVII

LXVII

Chateaubriand · 7 min de lecture · p. 160–164 · chapitre 45 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

L'espoir d'une Restauration ne pouvait pas préoccuper un homme d'un esprit éclairé. M. de Chateaubriand voyait trop clair dans les causes de la catastrophe de 1830 pour se créer des illusions; sa haute raison ne regardait qu'en pitié tous ces mouvements réunis de passions diverses allant échouer contre l'impossible. Dévouement et sagesse, telle était sa devise envers la royauté déchue; il la servait au grand jour, de toutes les puissances de son âme, dans toute la mesure du possible; mais il était résolu à s'abstenir de tout concert de partis, de toute manœuvre cachée, n'entendant rien, disait-il, aux dévouements secrets, et ne sachant se rendre coupable de fidélité que par le flagrant délit.

Quel honneur resta jamais plus intact, et fut jamais mieux gardé? Le fier Breton s'était fait de son cœur comme un sanctuaire où sa gloire dût demeurer à l'abri de toute profanation. Les rigueurs de la police, l'ignominie du cachot purent l'atteindre, mais non le flétrir. Plus roi que les rois mêmes, il pouvait leur donner des leçons de magnanimité.

Sollicité par un double message de la duchesse de Berry, il avait décliné l'un et accepté l'autre : le premier lui offrant un rôle de conspiration; le second, un rôle de charité. Il s'agissait d'un envoi de 12,000 francs, offert à la classe indigente de la population de Paris, au milieu du choléra. L'effarement du pouvoir à l'occasion de cette offrande, remise en partie par M. de Chateaubriand à Mer l'archevêque de Paris, sur le refus du préfet de la Seine et des maires, parut aussi ridicule qu'inexplicable. La distribution de cet argent légitimiste fut jugée perfide, séditieuse, abominable; et M. de Chateaubriand, inculpé de complot contre l'État, fut dûment écroué dans un cachot de la préfecture de police. Mais le préfet de police lui-même comprit bientôt la honte d'un tel procédé; aussi s'empressa-t-il de venir mettre à sa disposition la pièce la plus élégante de ses appartements, en l'accablant de politesses et d'excuses. Cette captivité, bien qu'adoucie par les attentions et les obligeances de M. Gisquet et de sa famille, n'en semblait pas moins longue à l'illustre prisonnier. Inculpé dans la procédure ouverte devant la Cour royale de Rennes contre M. Berryer, pour complicité dans la tentative de la duchesse de Berry, il devait répondre aux interrogations d'un magistrat délégué de la Cour royale de Paris. Justice enfin lui fut rendue ; après quinze jours d'ennui dans sa captivité de faveur, une ordonnance de non-lieu le remit en liberté le 30 juin 1832. •Il retourna chez lui plus glorifié que jamais par l'infamie d'une détention non méritée.

Libre enfin et plus dégoûté de Paris que jamais, M. de Chateaubriand ne songeait qu'à s'exiler de nouveau. Ce désir d'émigration s'accroissait des craintes perpétuelles de Mme de Chateaubriand, dont l'imagination ne voyait que procédure et prison nouvelle. Mais il était sans argent, et sa maison sans acheteur; il l'avait grevée d'hypothèques. Toutes ses ressources étaient épuisées, hormis toutefois sa charité ; dans cette position il donnait encore aux pauvres: « C'est la plus facile manière d'être chrétien, disait-il, l'aumône est plus aisée que la pénitence. » Expédient ingénieux sans doute, mais qui n'en est pas plus orthodoxe dans ses conséquences pratiques.

Le généreux vicomte ne tarda pas à recevoir au centuple ce prêt fait à Dieu; c'était un secours tout opportun qui lui venait de l'exil. Le vieux roi Charles X lui envoyait de Prague une somme de 20,000 francs, lui disant noblement que ce n'étaient pas même les deux années de pension de sa pairie qui lui étaient encore dues; et il ajoutait que ses dettes à Rome n'étaient qu'une dette de la couronne. Accepter un bienfait n'est pas toujours descendre au-dessous du bienfaiteur. M. de Chateaubriand reçut le don ; mais insistant, par une lettre respectueuse, sur le refus d'une pension annuelle, il affecta de n'accepter qu'un secours provisoire, pour se dégager des embarras qui l'empêchaient de regagner l'asile où il pourrait vivre de son travail. Enfin, grâce à une autre somme de 20,000 francs prêtée par son neveu, le comte de Chateaubriand, il put reprendre le chemin de la Suisse.

Des lors il n'aspire plus qu'à s'assurer le repos nécessaire pour achever ses Mémoires, mille fois interrompus ; il parcourt successivement les villes et les sites les plus agréables, cherchant un lieu pour y poser sa tente. Cet itinéraire n'est pas sans charme pour ce sage plein de rêves encore et riche de souvenirs. C'est Bâle, dont il aime surtout la cathédrale et les anciens cloîtres ; Lucerne, son lac et'humble chapelle de la Vierge d'où sort un chœur de voix qui lui rappelle la prière du soir au bord de la mer, dans sa pauvre Bretagne; Altorf et Guillaume Tell, Lugano et ses coteaux de vignes; Zurich aux souvenirs fanés pour lui et sans parfum, et Constance où le château d'Arenenberg s'élève sur un rocher comme un nid d'aigle. Ce pavillon domine le lac, qui n'est qu'une expansion du Rhin sur des prairies noyées.

Là s'est réfugiée la veuve de Louis Bonaparte, frère de Napoléon, reine aussi dépossédée. La fille de Joséphine, dans l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté, avait apaisé un jour la colère du grand empereur, excitée par le courage du grand écrivain. Les hautes illustrations du talent et du malheur se devinent bientôt mutuellement, et ne tardent pas à se rapprocher. La royale châtelaine, sous le titre de duchesse de Saint-Leu - c'était la reine Hortense au temps de ses prospérités : dum régna manebant - connut bientôt le séjour de M. de Chateaubriand dans le voisinage d'Arenenberg, et, mue par la sympathie des infortunes, elle désira qu'il vînt s'asseoir à son foyer. L'invitation fut acceptée : l'immortel écrivain a consigné dans ses Mémoires le souvenir de cette gracieuse hospitalité.

Magnum magna decent • il fallait que cet homme hors de pair touchât à toutes les grandeurs comme à toutes les hautes infortunes de ce siècle. L'histoire actuelle est en germe dans ce passage des Mémoires; et les appréciations de l'hôte nouveau d'Arenenberg1 ont ici leur saisissant à-propos. Il est curieux de voir le neveu de Napoléon sous l'œil observateur d'un pareil juge, et celui-ci, démêlant déjà du regard, dans cette nature qui commence à se révéler, le caractère du savant, du penseur, du politique et du guerrier, tous les traits du génie marqué d'un sceau dominateur1. La vie du jeune prince Louis Bonaparte est déjà une vie d'études, de travaux et de veilles. A cette gloire dont le temps n'est pas encore venu, il faut un rayon qui la pénètre et l'anime ; l'héritier du sceptre impérial s'éclaire un moment des conseils de celui qui semblait né pour être la force et la lumière des rois. Il y avait là déjà une puissance mystérieuse qui agissait sur le maître lui-même; le dernier champion de l'antique monarchie laissa tomber de sa plume un présage involontaire sur la destinée du prince. Quelques jours de plus ajoutés à sa vie et il eût pu voir se réaliser le fait, alors bien improbable, que son regard entrevoyait dans les profondeurs de l'avenir !

(1) Arenenberg, du canton de Thurgovie, où était retiré le jeune prince Louis-Napoléon avec sa mère, est voisin de l'abbaye d'Einsiedeln, et c'est là qu'à l'ombre de la protection tutélaire de la sainte Vierge, le jeune prince a fait sa première communion, et est ainsi entré dans la vie d'homme et de chrétien. C'est à ce moment qu'il eut la visite et les conseils de M. de Chateaubriand. La reine Hortense, mère du prince Louis, allait souvent passer quelques jours à Notre-Dame des Ermites d'Einsiedeln; elle en fut la grande bienfaitrice. Le prince Louis, devenu empereur des Français, n'a pas oublié ce sanctuaire qu'affectionnait sa mère. Il a fait don aux religieux de son portrait et de celui de l'Impératrice; souvent on leur envoie de sa part un exemplaire des grands ouvrages qui paraissent en France; et il n'est pas douteux qu'en retour, Einsiedeln, on prie avec ferveur pour le prince et pour le peuple qu'il gouverne. Le souvenir de la première communion et du lieu qui en a été témoin porte toujours bonheur; les marques de reconnaissance que l'on donne à l'occasion de cet acte incomparable signifient qu'on remercie Dieu des principes qui nous ont été inspirés en ce jour solennel, des sentiments de ferveur qui en ont été le résultat immédiat et de la règle de conduite qu'on y. a puisée pour toute sa vie. ↩

(1) Le prince Louis, écrit Chateaubriand dans cette partie de ses Mémoires, est un jeune homme studieux, instruit, plein d'honneur et naturellement grave. ↩

L'hôte voyageur dut bientôt quitter Arenenberg et Constance : Mme de Chateaubriand venait d'arriver à Lucerne. Cette ville paraissant insalubre, et Lugano exigeant trop de dépense, on se décida pour Genève. Là l'auteur des Mémoires comptait reprendre la suite de sa propre biographie, et il souriait à cette espérance, croyant avoir trouvé au port la fin de ses courses et de ses fatigues, lorsqu'un fatal événement le relança au milieu des orages qui semblaient ne devoir plus l'atteindre.