Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand XXIV

XXIV

Chateaubriand · 3 min de lecture · p. 48–49 · chapitre 12 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

• On s'explique aisément le succès d'un tel livre, ouvrage neuf, écrit avec une foi antique. Le vœu de Pascal était rempli : la religion était lumineusement démontrée supérieure et non contraire à la raison; il y avait là de quoi en inspirer le respect et l'amour, et la vérité en était péremptoirement prouvée.

Honneur aux écrivains réparateurs des principes sur lesquels repose l'ordre social ! L'apparition du Génie du christianisme ne pouvait manquer d'obtenir en France presque toutes les sympathies, après les funestes résultats des livres impies de Voltaire, de d'Alembert et de Diderot; de même qu'en Angleterre on avait accueilli les livres du docteur Clarke1 avec enthousiasme, aux souvenirs de la guerre civile et des ravages produits par les doctrines de Hobbes, de Collins et de Tolend. Mais dans toute la littérature contemporaine, où la plus haute religion c'était l'art de se passer de religion, l'effet ne fut pas le même, et l'alerte fut grande dans le camp philosophique. De fait, il s'agissait d'une sérieuse attaque. Le chef-d'œuvre eut d'ailleurs à subir de risibles antipathies ; on vit à cette époque le génie en jupon tirer de la façon la plus grotesque l'horoscope du sublime auteur de l'ouvrage tombé. Les plus dignes illustrations du savoir et de l'éloquence se méprirent elles-mêmes sur l'avenir du nouveau livre.

(1) Sur Dieu et sur l'immortalité de l'âme. ↩

L'auteur pouvait-il attendre autre chose que le dédain? Quelle témérité ! Quelle incroyable audace1 ! Qu'était-ce que ce pygmée, sorti à peine de sa poussière, qui venait se dresser contre le géant du xvin siècle et contre toutes les puissances de l'empire voltairien? - Pour renverser le nouveau Goliath, il faudrait un autre David, disaient les honnêtes gens du monde lettré. - Détruire l'influence de Voltaire et faire absoudre le christianisme, rêve,! absurdité ! criaient les rois du préjugé. Le Génie du christianisme... mais c'est le grain de sable opposé à la colère de l'Océan! disaient les beaux esprits de la Révolution. Aussi, la caricature, le sarcasme et le persiflage, rien ne fut épargné pour infliger à l'auteur l'expiation d'un beau livre et d'une bonne œuvre. L'ouvrage, cependant, était bien né viable ; car ni les hauts cris d'une pitié hypocrite, ni les dépréciations d'une critique bienveillante mais peu éclairée, ni les anathèmes mal déguisés de l'amitié jalouse, ni le haro universel de tout le camp voltairien, ni les attaques habilement concertées de l'Académie française entière, n'ont pu le faire mourir, ni même l'arrêter au passage :

(1) A cette époque, Chateaubriand fut un téméraire, un audacieux seulement: aujourd'hui c'est un hypocrite, selon l'académicien M. Sainte-Beuve, qui vient de s'efforcer de faire prévaloir ce jugement bien imprévu dans un ouvrage en deux volumes. (Voir à la fin de cette étude notre mot sur ce livre nouveau et révoltant, dont la lecture n'a pas peu contribué à aiguiser notre courage, et à nous faire consigner ici, sur le grand écrivain catholique, nos impressions et nos souvenirs.) ↩

Le dieu, poursuivant sa carrière, Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.

C'est que le Génie du christianisme était un signe d'espérance; il apparaissait comme un astre consolateur à la société des fidèles. La philosophie du siècle avait fait son œuvre, la religion aussi avait la sienne à faire : que d'infortunes à soulager, que de blessures à guérir, que de larmes à essuyer! Les pleurs et les souffrances morales n'ont leur remède que dans les secours surnaturels de la religion; elle seule a des consolations et des compensations pour tous les naufrages : ses autels devenaient le refuge des naufragés de 93. A cette heure solennelle, la foi commençait à se réveiller et l'Église entrevoyait des jours meilleurs ; un mouvement venait d'être imprimé de haut au principe religieux : heureuse coïncidence pour la rapide fortune de ces pages magiques. Le chef de l'État, intéressé à se gagner les sympathies de l'opinion religieuse, pour mieux lutter contre l'opinion contraire, hostile à ses desseins, voyait dans ce livre un merveilleux auxiliaire à ses vues politiques.