XXXVII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Ici finit la seconde période de cette existence, déjà illustre par ses œuvres. La philosophie religieuse, la poésie, l'histoire entourent ce front sacré d'une triple couronne. Trois chefs-d'œuvre signalent ce second âge du Nestor chrétien.
Sa vie politique active va s'ouvrir dans un nouvel horizon ; elle commence à la Restauration. Ne lui augurons pas une meilleure fortune : elle ne sera pas moins orageuse que sa vie littéraire, laquelle ne fut pas moins troublée que sa vie de voyageur et de soldat. Tout grand rénovateur de l'humanité expie chèrement l'honneur de sa mission. Qu'il se console, la sienne fut dignement remplie. Il a su imprimer à l'esprit humain une direction sublime : il a révolutionné le monde par le rajeunissement de la pensée et par la nouveauté du langage.
Où en sommes-nous cependant?... et qui pourrait le dire? Quel est l'avenir de l'art et du génie? Est-ce le progrès? est-ce la décadence? Laquelle des deux doit l'emporter sur l'autre, de l'espérance ou de la crainte? Une opinion plus décidée, mais plus chagrine délimite mieux la question : y a-t-il progrès possible au milieu de la décrépitude et de l'entêtement, de la caducité des langues et des vanités humaines? Les langues peuvent-elles descendre et tomber en sens inverse du mouvement ascensionnel des civilisations? A la critique de résoudre le problème; revenons à l'histoire.
Quoi de plus intéressant que la jeunesse au milieu du cortége de ses espérances ? Elle part sur les flots de la vie pour les séduisantes conquêtes du bonheur. Tout s'émeut à cette scène touchante, ce sont les vœux, les désirs et les songes priant, riant et chantant aux rayons et au souffle du dieu du jour. Qu'elle est belle alors, sur sa trirème élégante, où l'accompagnent les larmes et les souhaits de la tendresse et de l'amour! Hélas! trop courtes joies ! à peine a-t-elle passé les îles enchantées de ses parages, que l'illusion s'évanouit. Les flots et les vents en courroux ont dissipé tous les projets. Jeté sur un rivage éloigné, l'homme vieillit et il pleure ses espérances perdues; heureux encore si, rendu à la patrie, il trouve un cœur ami pour le consoler de la servitude des années, et pour recevoir son dernier soupir, quand il expirera percé des flèches du temps!... Chateaubriand, plus que personne, a éprouvé toutes ces vicissitudes.
Après avoir suivi jusqu'ici les diverses fortunes de cette vie agitée, nous entrerons dans la carrière de l'homme politique; mais il nous semble indispensable, pour compléter notre travail, de jeter auparavant un coup d'œil rétrospectif sur les faits contemporains d'un autre ordre qui n'ont pas moins changé aussi la face du monde. Ces faits sont dominés par deux hommes : Napoléon et Chateaubriand : deux pôles d'un nouvel univers.