XLIII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Après avoir attendu quelques jours à Dresde les progrès des colonnes de ses armées, Bonaparte quitte cette ville le 12 mai 1812, descend la Vistule et s'arrête à Dantzick, Kœnisberg et Gumbinnen ; il passe en revue sur son passage ses invincibles troupes, enflamme le courage de ses vieux soldats et de ses jeunes recrues, rappelant aux uns de magiques souvenirs, adressant aux autres de ces mots qui électrisent et qui font les héros. La terre ne vit jamais plus puissant chef d'armée. Qu'il se hâte de frapper son dernier coup : son nom'va clore la liste des conquérants1.
(1) Suivons ici les dates attentivement. Le 10 juin 1812, sur un ordre donné par Napoléon, du fond de la Russie, Pie VII, dépouillé de ses Etats (lui qui était venu le couronner en France peu de temps auparavant), fut tout-à-coup placé dans une chaise de poste, et prévenu qu'on allait le conduire vers Paris. Quoiqu'il fût tombé malade en route sérieusement, la rapidité du voyage fut telle que le Saint-Père arrivait le 20 juin au palais de Fontainebleau. Là, il resta mourant pendant plusieurs semaines sur un lit de douleur, où le respect et l'affection des catholiques de France vinrent le visiter et le consoler. En donnant ces ordres, Napoléon écrivait : Le pape croit-il que ses excommunications feront tomber les armes des mains de mes soldats ? ↩
Le 22 juin, à son quartier général de Wilkowiski, il proclame la guerre..., mais son étoile a pâli. Le jour suivant il franchit le Niémen; dès lors, rien que de sinistre ! l'injustice se déclare... voix de la guerre dans les bois et les steppes! Voix sans réponse. Napoléon semble n'être plus à lui-même, une force inconnue l'emporte.
Après le passage du fleuve, il échappe à la vue de ses soldats dans les bruyères d'une forêt, comme pour aller prendre conseil de quelque esprit mystérieux. A son retour, silence dans toute l'armée: on croyait entendre gronder le canon lointain; on écoutait.... ce n'était qu'un orage. A Wilna il éprouve comme l'étourdissement de l'ivresse, et la passion des combats lui donne une sorte de vertige; il répond par l'insulte aux pacifiques propositions du czar, et se jette tête baissée dans la guerre à outrance.
Les bulletins cependant narguaient la Russie et encensaient Napoléon. A Witepsk, il revient un instant à de meilleures résolutions ; mais un faux honneur le retient ; il se sent près de Moscou. « Moscou, la ville sainte! » s'écriait-il souvent, et son œil étincelait, et l'impatience le ressaisissait ; l'ordre du départ est donné.
La déception commence ; Napoléon tressaille de joie sur les hauteurs de Smolensk, à la vue des cent vingt mille hommes de l'armée russe; Belliard se couvre de gloire ; une de nos batteries est écrasée par le feu de la citadelle ; Murât fait des prodiges. Seul avec une poignée de
braves il ordonne l'assaut, et vainqueur il s'élance à travers le feu et la mitraille, aux applaudissements de toute l'armée, qui des hauteurs contemple ce grand fait d'armes. Le rideau replié, on aperçoit l'armée ennemie sur la route de Moscou ; elle se retire, au grand désappointement de Napoléon : son rêve lui échappait encore.
Cependant la terreur le précède ; la Russie s'enfuit vers le pôle ; les seigneurs, désertant leurs châteaux de bois, se sauvent avec leurs familles, leurs serfs et leurs troupeaux. A Smolensk, il songe un moment à s'arrêter, mais il est entraîné. Son ambition est grande comme la terre. « La France, c'est moi ! » disait un puissant monarque. Bonaparte, plus puissant encore, semblait dire : « L'univers, c'est › moi ! » L'ambition, chez les conquérants de première race, c'est l'égoïsme qui se fait dieu.
Ici un attrait nouveau semble s'ajouter à la conquête. Sur cette terre, vierge encore des affronts d'un vainqueur, Bonaparte ne rencontre d'autre gloire que celle de Charles XII; mais le souvenir du vaincu de Pultawa est loin d'arrêter le guerrier invincible. Impatient de combattre, il arrive à la Moscowa. Debout sur les hauteurs de Borodino, il voit l'armée russe formidablement retranchée dans un appareil des plus redoutables. Dans le camp moscovite, la religion, sous ses insignes sacrés, implore au nom d'un grand peuple la protection du Dieu des armées. Dans le camp français, l'impiété, sous le brillant costume des combats, répond à la prière par la raillerie et le sarcasme1. Cette nuit Bonaparte ne reposa pas : ce fut une nuit d'angoisses. Tantôt il croyait que l'ennemi se retirait, tantôt il redoutait la lassitude et le dénûment de ses troupes. D'autres pensées traversent son esprit ; à l'approche du combat, il ne parle plus de la guerre qu'avec pitié et dédain. Un instinct d'humanité se réveillait dans ce lion des batailles. A cinq heures du matin, on vient lui demander l'ordre d'attaque : « Allons, s'écrie-t-il en sortant, allons ouvrir les portes de Moscow ! Puis, montrant l'orient qui commence à rougir, il dit d'un accent prophétique : « Voilà le soleil d'Austerlitz ! »
(1) Les vieux guerriers que nous avons eu occasion d'interroger sur la situation morale de l'armée française, lors de la guerre et des désastres de la Russie, sont unanimes pour avouer et attester ces bravades impies ; unanimes aussi, nous le disons avec bonheur, pour les déplorer comme un des plus grands travers de l'époque, qui ne pouvait être propre qu'à provoquer la vengeance divine. ↩
C'était le 7 septembre. La bataille s'engage à six heures et demie du matin, et elle ne finit qu'à deux heures après midi, avec une perte de dix mille hommes du côté des Français, et de cinquante mille du côté des Russes. Napoléon demeura immobile durant toute l'action ; l'adversité arrivait, sa première atteinte le glaça. Une sorte de vertige le saisit; il passe de la torpeur à l'enthousiasme par la prise de Moscow, et de l'enthousiasme à l'abattement par l'incendie de cette sinistre capitale; puis, revenant soudain vers les idées de conquête, il ajourne au début de la campagne prochaine d'autres attaques sur Saint-Pétersbourg et sur Kiow. En attendant, il ordonne de retourner sur Smolensk par les vieux sentiers de nos malheurs. Au troisième jour de retraite, une explosion fait trembler le sol: c'est Mortier qui, avec cent quatre-vingt-trois milliers de poudre, fait éclater le Kremlin dans les airs; mais la justice rétributive est là avec le talion qu'elle tient en réserve.