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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand XXXII

XXXII

Chateaubriand · 3 min de lecture · p. 68–69 · chapitre 20 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le génie est comme le feu, il tend vers sa région élevée. Pareil au géant des cieux, Bonaparte montait vers son zénith... il touchait à l'Empire. Un cadavre, hélas ! allait lui servir de marchepied !

C'était le 18 mars 1804. M. de Chateaubriand venait de prendre congé du premier consul, et il déclarait à ses amis qu'il lui avait remarqué une grande altération dans les traits et quelque chose de sinistre dans le regard.

Le jeune diplomate avait hâte de s'enfuir aux montagnes. Les habitants de la ville de Sion l'attendaient avec une impatience égale à la joie que leur avait causée la nouvelle de sa nomination, comme ministre de France près de leur république.

Trois jours après, une vieille gloire de la France disparaissait avec le dernier fils du grand Condé, dans un fossé de Vincennes, non loin du chêne où saint Louis venait s'asseoir pour rendre la justice à ses sujets... le duc d'Enghien venait d'être fusillé !

Une pensée généreuse avait préoccupé l'esprit de Bonaparte avant qu'il songeât à l'Empire; mais il y avait dans son conseil un homme dont la présence était une malédiction pour la France et pour lui, et qui ne craignait rien tant que le retour de la légitimité. Il est avéré et constant, au témoignage de M. de Chateaubriand dans ses Mémoires, que Talleyrand, l'histrion sacrilége du Champ de Mars, inspira et prépara le meurtre en inquiétant le premier consul avec insistance, qu'il le détermina et lui indiqua les moyens d'exécution; et on a pu dire avec raison que le ministre instigateur qui avait décidé son maître à la fatale arrestation avait applaudi à la consommation de la sentence. Quelle justice et quelle sagesse peut se dire à l'abri de perfides séductions? Quoi qu'il en soit, le prisonnier de Sainte-Hélène a pu apaiser la justice de Dieu et les mânes de sa victime ; il a noyé le crime dans l'immensité de son repentir, et, tombé devant son siècle jusqu'au niveau de l'homicide, il s'est relevé à la hauteur du chrétien devant l'éternité...

A la nouvelle de la mort de Louis-Antoine-Henri de Bourbon, Chateaubriand donna sa démission, aux huées de ses ennemis et à la stupéfaction de ses amis. Cette démonstration blessa au cœur le premier consul, mais il ne céda pas à la colère. Ici la vie que nous écrivons subit un changement complet ; avant d'en poursuivre le cours, tournons un instant les yeux sur les chances possibles attachées à cette destinée, si la mort du duc d'Enghien n'en eût changé la direction. Il abdiquait d'abord son sceptre dans l'empire des lettres, mais en compensation il trouvait richesse et puissance dans la carrière politique. Il y avait dommage pour lui, il y aurait eu gain pour la France; sa pauvreté, ses combats, son indépendance, tout ce qui a fait l'honneur de sa vie, il le perdait; mais uni à l'Empereur, il rendait au pays des services incomparables; au moyen de quelques idées de liberté jetées ou maintenues dans la tête du grand homme, la gravitation changeait pour le monde politique, et la voie était fermée aux révolutions. Il y a une bonne et mauvaise part des événements-principes, qui seuls peuvent changer tout le système du monde.

Revenu à la vie privée, M. de Chateaubriand se retire dans un modeste hôtel, rue de Miroménil, dont le parc, long-temps négligé, sera désormais la solitude de ses pensées, mais non de son repos, car il y devient à lui-même son tourment. Une double force à laquelle il lui est impossible de se soustraire l'emporte en des régions nouvelles. Vainement voudrait-il maîtriser son imagination et ses sentiments; heureux quand il peut se rattacher à d'utiles fantômes pour peupler et charmer sa retraite. Il y a le syllogisme du génie; car le génie a sa logique à part: ce qu'il affirme, il le prouve à sa manière, et le sublime est à ses ordres. Un chef-d'œuvre en appelle un autre ; il faut que le Génie du christianisme soit désormais prouvé par quelque tableau saisissant, où des personnages chrétiens puissent se mêler à des personnages mythologiques..... le poëme des Martyrs est conçu.