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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand XVII

XVII

Chateaubriand · 3 min de lecture · p. 35 · chapitre 7 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ici les Mémoires nous montrent le jeune émigré laissant son frère à Bruxelles auprès du baron de Montboissier, dont il devint l'aide de camp, et partant seul pour Trèves, où est l'armée des princes.

Engagé, non sans beaucoup de difficultés, dans la compagnie de M. de Goyon-Miniac, le voilà sous la tente et privé de tout, ayant pour arme un de ces lourds fusils de manufacture allemande dont le chien ne s'abattait pas. De Trèves on se dirige sur Thionville, à travers la pluie et la boue, par étapes de cinq à six lieues par jour; et pour charmer les ennuis et les fatigues de la marche, on chante les chansons des vieux manoirs. Il faut se reporter au récit de l'écrivain lui-même : il n'est pas de drame plus émouvant que celui de l'émigration.

Quelle mise en scène que celle de cette armée composée d'éléments divers qui se rapprochent et s'agglomèrent entre eux en raison de la parenté, de l'alliance et de la sympathie ! Quel prestige encore autour du spectre de la vieille monarchie, de cette ombre du vieux monde qui passe! Que d'épisodes capables d'exciter à la pitié les cœurs même des plus fougueux démocrates! Tendresse paternelle et piété filiale, dénûment de l'infortune, trépas de jeunes blessés morts en défendant les fils de saint Louis..... il y a là des scènes d'antique chevalerie, des tableaux d'héroïsme chrétien poussé jusqu'au sublime. Toute cette troupe de pauvres gentilshommes prodiguant ainsi leur fortune et leur vie, tandis que leurs femmes et leurs mères sont jetées dans les cachots, ce sont là les vrais défenseurs de la royauté, ce sont, en face du monde nouveau, les vrais martyrs de l'hon-- neur.

L'honneur !..... il veut quelquefois de rudes sacrifices. « Passer en armes la frontière de mon pays, dit Chateaubriand, me fit un effet que je ne puis rendre. Au souvenir de la révolution de 1688, il ne se berce d'aucune illusion, son œil voit déjà la portée des faits; et, par une répugnance que tout noble cœur sait expliquer, son bras demeure comme paralysé, lorsque tous les autres sont prêts à l'action.

Ici les faits se pressent avec les images et les scènes touchantes : c'est la présence de l'armée devant Thionville1, vaine tentative de siége, attaques et combats peu décisifs suivis d'un dernier assaut où il est blessé à la cuisse d'un éclat d'obus ; c'est le départ pour Verdun, tombé2 quelques jours après Longwy3 au pouvoir des alliés. A l'aspect des fortifications de Vauban où l'aigle de Prusse repose parmi des roses déjà fanées, frêles trophées d'une victoire d'un moment, le cœur du jeune soldat s'attendrit, comme s'il pressentait la destinée des vierges qui les ont cueillies, elles qu'un fer barbare va bientôt moissonner.... quas férus ensis messuit, ceu turbo nascentes rosas. C'est enfin le licenciement de l'armée dans les murs de Verdun. Avant de se séparer, tous allèrent saluer leur père et leur capitaine. C'était un spectacle attendrissant que celui du deuil qui se manifestait de part et d'autre : « Le vieux Condé en cheveux blancs, le patriarche de la gloire, donnait sa bénédiction à ses enfants, pleurait sur sa tribu dispersée, et il voyait tomber les tentes i de son camp avec la douleur d'un homme qui voit s'écrouler les toits paternels4. s

(1) Le 1er septembre 1792. ↩

(2) 2 septembre. ↩

(3) Longwy s'était rendu le 28 août. ↩

(4) Vie du duc de Berry. ↩