XIV
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Si Chateaubriand est l'historien philosophe des tribus sauvages, comme il le sera bientôt des sociétés civilisées anciennes et modernes, c'est aussi le grand peintre des vastes solitudes, des flots ignorés et des grèves désertes. Il suffit de rappeler la description des lacs du Canada, sans histoire dans l'ancien monde, et de ces rivages sans habitants qui regardent des mers sans vaisseaux.
Mais quel contraste! Descendons avec lui le cours de T'Ohio. Quels pompeux paysages, et quelle profusion de couleurs de toute nuance ! L'harmonieux écrivain trouve encore ici dans le riche fond de ses souvenirs des rapports inattendus, des symboles tour à tour gracieux ou sévères empruntés au souffle des tempêtes ou au parfum des fleurs.
Chateaubriand en Amérique, c'est lui-même un grand fleuve, mais un fleuve à sa source. Patience! il traversera l'Océan, bien différent des fleuves de la fabuleuse antiquité, et il visitera dans son cours de vastes contrées et d'autres mondes plus enchantés, pour revenir se perdre et dormir sur les grèves du même Océan. Mais que de trésors il aura déposés sur ses rives !
La poésie est comme le printemps, son souffle a la vertu du zéphyr. C'est dans la Louisiane et la Floride que cette riche imagination déploie, pour ainsi dire, toute son efflorescence. Là est le beau idéal de la vie sauvage, tel que les poëtes ne se l'étaient jamais figuré. Lacs charmants aux édens fantastiques, peuplades aux formes élégantes, passions de la nature, avec toute la naïveté de l'innocence, costume pittoresque et plein de grâce, tout ce que la création peut réunir d'enchantements au service de l'amour, la rencontre des deux Floridiennes et sa respectueuse timidité, sauvegarde de sa vertu, que de séductions ! quels épisodes dans cette existence déjà si agitée !
Il y a dans cette vie tout ce qui peut exciter une douloureuse sympathie en même temps qu'une enthousiaste admiration. Existence aux vœux toujours trompés, aux espérances avortées, aux vagues et vains souvenirs, organisation hétérogène, scepticisme absolu hormis en religion, âme trop élevée pour descendre jusqu'aux grandeurs et à la gloire, vie toute de lassitude et d'ennui, prodigue de soi et toujours prête aux sacrifices, telle est souvent la nature, telle est souvent la destinée du génie.... ce fut celle de Chateaubriand.
XV.
Le miroir de l'honneur est un talisman bien puissant sur certaines âmes : elles n'ont qu'à s'y regarder pour être bientôt rappelées au devoir. C'est ce qu'éprouva cet autre Renaud hébergé sous l'âtre d'une meunière, dans des bois inconnus, au passage des Montagnes-Bleues, en des défrichements européens.
Le hasard voulut qu'un journal anglais annonçant l'évasion et l'arrestation de Louis XVI lui tombât sous la main. Dès lors son parti fut pris de retourner en France. Ici se marque la première péripétie de cette longue et honorable carrière. Un germe imperceptible renferme quelquefois de grands événements. Quelle influence aura dans le monde littéraire et politique, cette simple feuille emportée par le vent dans les solitudes de l'Amérique? C'est ce que n'ignore nul des lecteurs contemporains. Tel homme marqué au front par la Providence en fait plus avec sa plume que tel conquérant avec son épée.
O puissance des années! Quel chemin a fait l'Amérique depuis le jour où ce voyageur immortel et inconnu quittait ses rivages pour revenir au foyer paternel! New-York est comme le cœur de cette nouvelle puissance; c'est de là que la vie circule par un réseau sans fin de routes sans nombre. L'accroissement de cette population dans l'espace d'un demi-siècle semble tenir du prodige1. Tout fleurit aujourd'hui dans le désert, tout s'anime et travaille dans ce déversoir du grand fleuve humain. Il y a partout surabondance de sève et de vigueur. La vie circule à pleins bords par une immense navigation intérieure qui suffirait seule à la prospérité des États-Unis. Mais il y a plus : cette puissance a aujourd'hui une renommée universelle, et le pavillon américain flotte sur toutes les mers au souffle de la liberté. Plus de trente cités y offrent à un degré surprenant les richesses et les jouissances du luxe et de la civilisation.
(1) On demandait à un vieillard, il y a quelques années, de quel pays il était. « Je suis de New-York, dit-il; c'est un village de l'Amérique, d'environ 900 » âmes. » - Il y en a aujourd'hui NEUF CENT MILLE. ↩
Il y a la prospérité... mais y a-t-il sécurité ? Cette existence politique, d'après les appréciations de sages publicistes, et de Chateaubriand lui-même, paraîtrait soumise à des chances peu rassurantes. Il pourrait y avoir là bien des germes de discorde, cachés sous des prétentions ambitieuses. Comment se tenir dans de sages limites? Comment maintenir un équilibre assez juste pour sauvegarder l'Union contre toute tentative de révolte et contre toute tentation de despotisme? Tant de démocraties aujourd'hui agglomérées ou disséminées dans le nouveau monde ne donneraient-elles pas lieu de craindre des rivalités, des guerres peut-être, d'où pourrait surgir la domination du sabre? Quels ferments d'inimitiés dans la division des intérêts! Quel spectre de servitude se dresse en face de cette fièvre d'émancipation !
Un danger non moins redoutable d'autre part, c'est le trop plein des richesses et des populations, résultat d'une trop longue paix. On ne saurait donner assez de soin au tempérament des États : ils ont le leur comme les individus. Or, ce qui convient à la complexion d'une société libre, c'est un état de paix modéré par la guerre, et un état de guerre attrempé de paix. L'olivier ne doit croître qu'à côté du laurier.
Quant aux considérations sur l'intérêt mercantile devenu le vice national, sur la difficulté de créer une patrie parmi des États composés d'éléments incompatibles, sur les tendances plus ou moins marquées d'une aristocratie chrysogone vers des distinctions et des titres, enfin sur l'énorme inégalité de fortune à côté de cette grande impulsion égalitaire capable d'alarmer tous les possesseurs industriels ou fonciers, nous renvoyons aux Mémoires, pour rentrer immédiatement dans le plan de notre étude.