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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand LVII

LVII

Chateaubriand · 5 min de lecture · p. 132–134 · chapitre 39 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Il y a des positions sociales où il n'est guère possible d'éviter l'ostentation et les plaisirs. Le charme toutefois ne lui en déplaisait pas ; mais sa gravité naturelle et son amour de la solitude venaient bientôt lui rembrunir le tableau et bannir de son cœur toute séduction. Les fêtes, à Rome, ont leur cachet qui les distingue de celles de Londres et de Paris. La villa Médicis est un séjour où le gracieux s'unit au grandiose, palais entouré d'immortels souvenirs, site enchanteur d'où l'œil suit les sinuosités du Tibre autour de ses coteaux, et d'où il domine la ville éternelle. Le, un jour, la grande-duchesse Hélène était venue se mêler, parmi toutes les beau-tes des cours italiennes, à tout ce que Rome a de plus haut par la naissance et par le mérite. Le magnifique ambassadeur les honorait de son royal accueil. Mais un malin génie eut bientôt désenchanté la scène. « Borée, tout à coup descendu de la montagne, a déchiré la tente du festin et s'est enfui avec des lambeaux de toiles et de guirlandes, comme pour donner une image de tout ce que le temps a balayé sur cette rive. » Le sage se faisait justice à lui-même ; et au milieu de la consternation de toute l'ambassade, il sentait une sorte de gaieté ironique à voir un souffle du ciel emporter son or d'un jour et ses joies d'une heure. Le plaisir n'y perdit rien ; à défaut des lambris de feuillages, il eut les cintres dorés des portiques pour abriter les joies du festin.

Mais le poëte-ambassadeur ne se borne pas aux jouissances actuelles, il a de plus toute la féerie de ses souvenirs. Dans la captivité de ses grandeurs d'aujourd'hui, il songe à la liberté de ses solitudes d'autrefois. « L'harmonie des cors et des hautbois, dispersée par le vent, a quelque chose du murmure de ses forêts américaines ; » et ce cœur, où passèrent tant d'orages, n'est jamais en désaccord avec le bruit des vents et de la foudre.

Cependant il semble oublier le poids des ans dans ces fêtes de la jeunesse ; il considère tous ces divers enchantements, le plaisir avec ses charmes déjà connus, l'ignorance avec la pure naïveté de ses joies nouvelles. Courir en riant à travers tant d'illusions, pour n'arriver qu'à la triste réalité du tombeau !... En attendant, tous ces éphémères amours tourbillonnent en des flots d'harmonie sur le vol léger de T'heure... : Quœ rapit hora diem. Tous les souvenirs, toutes les images du passé se réveillent et se retracent dans son âme indécise; et, quoiqu'il reste étranger à ces ébats de la société attachée à ses pas vers la fin de sa course, le grave ambassadeur n'en éprouve pas moins une sorte d'enivrement, qu'il ne dissipe qu'en allant rafraîchir son front à la place solitaire de Saint-Pierre ou au désert du Colisée; c'est que parfois, dans les haltes de la vie, il se rencontre de ces sources heureuses dont les eaux, dans le langage de Dieu, vont jaillir à la vie éternelle.

Épris des arts, doux enfant de la nature, il les chérit comme ses frères. C'est l'école française qu'il aime surtout à visiter, et c'est par la main des plus habiles statuaires de cette école qu'il élève un monument à notre grand peintre, le Poussin. Archéologue infatigable, tantôt il dirige ses recherches dans le désert de la campagne romaine, tantôt il va lisant l'histoire de la reine de l'univers païen et de l'univers chrétien dans les constructions, les architectures et les monuments de tous les âges, non sans s'arrêter souvent aux églises pour en écouter les chants et les prières. Là il oublie tout pour ne songer qu'à sa fragilité et à ses misères; on l'y voit prosterné devant Celui qui s'est fait petit pour confondre les grands, ou à genoux devant Gelle que le pauvre naufragé prie et invoque comme l'étoile des mers. Le couvent de Saint-Onuphre est le but de ses fréquentes excursions ; son âme agitée vient y chercher le calme, comme autrefois Dante, cet autre pèlerin de même famille, allait chercher la paix dans une humble cellule des montagnes1. Un attrait inconnu le ramène sans cesse à cette demeure ; il s'est même arrangé pour y passer ses derniers jours dans un réduit joignant la chambre où le Tasse expira.

(1) Un jour un pèlerin errait en silence devant des religieux sous le cloître d'un monastère - celui de Santa Croce del Corvo. - Un de ces religieux lui demande ce qu'il veut; mais l'étranger, sans répondre, contemplait les arcades et les colonnes du cloître. Le religieux lui demanda de nouveau ce qu'il cherchait. Alors, tournant lentement la tête, et regardant le religieux et ses frères, il répondit : « La paix ! » Frappé de ce langage, le religieux le prit à l'écart et comprit à quelques mots que c'était le Dante; et, comme il était tout ému, le Dante tira un livre de dessous son vêtement, le lui donna gracieusement et dit : « Frère, voici une partie de mon ouvrage que peut-être vous ne & connaissez pas ; je vous laisse ce souvenir..... » Il dut sentir de la joie, le malheureux proscrit, lorsqu'il reçut du religieux l'assurance positive que sa Cantica serait portée au chef des Gibelins, son ami, à l'excellent et magnifique Uguccione. Cette note, bien abrégée, est empruntée à une critique des œuvres du Dante, par M. Poujoulat. ↩

La vie a mille incidents qui nous leurrent pour le bien comme pour le mal. Un jour, errant l'aventure, entre les bains de Titus et le Colisée, il avait fait la rencontre de Christian de Chateaubriand, son neveu. Un feutre de cenobite couvrait ce noble front, qui avait si bien porté le casque. D'officier de dragons dans la garde royale, il était devenu maître d'études dans un collége de jésuites, alors en vacances à Tivoli. C'est à cette rencontre fortuite qu'il faut attribuer cette soudaine aspiration de son âme vers la solitude du cloître. Amant aussi de la pauvreté, il eût volontiers épousé, comme François d'Assise, son patron, cette veuve déshéritée du monde et des plaisirs, montée un jour sur la croix avec le Christ, son premier époux..... Mais quelle abnégation sublime pour être digne de se couvrir d'un froc et de traîner des sandales, pour renoncer aux œuvres et aux enchantements du génie !... Celle-là, il ne l'eut jamais.