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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand XXVII

XXVII

Chateaubriand · 3 min de lecture · p. 58–59 · chapitre 16 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Cette révolution en était à sa seconde phase : c'était le moment voisin d'une autre transformation sociale, celle de l'Empire. Il y avait là un curieux spectacle, celui du travestissement convenu au moyen duquel une foule de gens prenaient un personnage étranger comme par mesure de sûreté. Chacun dissimulait sa nationalité ; l'un était réputé Italien ou Espagnol, l'autre Prussien ou Hollandais. M. de Chateaubriand était Suisse. Même dissimulation des titres de famille et de propriété. On ne pouvait rentrer qu'avec un masque, aurait dit Rabelais, dans ses Lares patries.

C'était partout une sorte de sauve-qui-peut. On recueillait les restes de sa famille. Chacun cherchait à ressaisir quelque partie de son héritage. On eût dit une foule d'infortunés occupés à ramasser les débris de quelque grand naufrage. C'était, comme jadis, le retour de la captivité... In convertendo captivitatem Sion...

Dieu rentrait dans ses temples, et l'espérance dans les cœurs. Le futur défenseur du christianisme n'eut pas alors un rôle insignifiant : « J'eus, dit-il, le bonheur de sonner » la trompette à la porte d'une église. » On entendait comme un bruit de grandes armées ; devant les vieilles générations républicaines qui se retiraient, une race nouvelle s'avançait : c'étaient les générations impériales. Les dernières clartés de la république pâlissaient devant les feux du soleil nouveau. Dans le débrouillement du chaos politique, les éléments même les plus incompatibles semblaient se rapprocher. La république n'en était plus qu'aux naïfs regrets de la canaille et des septembriseurs, réduits à cacher leur confusion. Quand la roture s'est fait riche, elle veut se faire noble. Les habiles coupe-jarrets de la dernière civilisation se faisaient habitants du faubourg Saint-Germain. N'étant encore qu'à demi barons et à demi comtes dans leur crysalide mal dépouillée, tous ces cornacs transformés du peuple naguère démuselé, ne parlaient qu'en grasseyant des horreurs de 93, de la nécessité de châtier les malotrus, et de réprimer les excès de la populace.

Il y a des héros de toute trempe ; il n'est pas rare de rencontrer de ces Fabricius à moyenne vertu qui finissent par se vendre à prix d'or, et ceux-là, il est toujours facile de les lancer contre les limiers les plus dangereux de leur espèce. « Bonaparte plaçant les Brutus et les Scevola à » sa police, se préparait à les barioler de rubans, à les salir » de titres, à les forcer de trahir leurs opinions et de déshonorer leurs crimes. › C'était de tous ces détritus d'une république gigantesque que naissait et croissait déjà une autre race de géants destinés à la conquête de l'Europe. La force des choses avait son libre jeu : deridet deus suos derisores : « De jour en jour s'accomplissait la métamorphose des » républicains en impérialistes, et de la tyrannie de tous dans l'absolutisme d'un seul. s

M. de Chateaubriand, de retour en France, n'en était pas plus libre dans ses goûts ni dans son travail de prédilection pour le Génie du christianisme. Mais souvent il suffit d'un caprice pour se donner un lustre de renommée. Invité par M. de Fontanes à écrire dans le Mercure de France, il s'avise d'y insérer une lettre de sa façon à Mme de Staël. Ce piquant à-propos le fit sortir de son obscurité, mieux que n'avaient pu faire ses deux gros volumes sur les Révolutions. C'est à ce premier succès qu'est due la publication d'Atala. Un auteur qui a pu rencontrer dans un ami sincère un critique judicieux a trouvé un double trésor. Chateaubriand trouva ce critique et cet ami dans M. de Fontanes, qui lui fit retoucher plusieurs passages de cette histoire, notamment tout le discours du père Aubry auprès du lit de mort d'Atala, lequel discours est resté tel qu'il est aujourd'hui. C'est de la publication de cet ouvrage que date la célébrité de son auteur. Tout est changé désormais dans cette existence illustre ; ce n'est plus la vie dans l'obscurité, mais la vie au grand jour. Le génie est parvenu à briser sa prison : « Je cessai, dit-il, de vivre » de moi-même, et ma carrière publique commença. »