LXII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Ici, en vérité, il nous répugne de reproduire cette mascarade de l'Hôtel de ville, où un prince du sang, qui renie son origine, s'en va fraterniser avec la canaille, et mendier ignoblement une royauté qu'enfin il reçoit, sur un balcon, du baiser républicain de Lafayette. Disons-le pour en finir : le duc d'Orléans a achevé l'œuvre de 93 envers la royauté; les bourreaux ne lui avaient ôté que son prestige en l'immolant..... il l'a perdue en la déshonorant..... Mais couvrons du silence toutes ces turpitudes de l'ambition ; elle est parfois trop laide pour qu'on la démasque aux regards des hommes1; il est plus utile et plus agréable à la fois de contempler l'homme du devoir resté pur au milieu de tant de crimes et de bassesses.
(1) Nous croyons devoir rappeler ici ce qui a été expliqué dans l'avant-propos, c'est-à-dire que nous n'avons pris d'autre rôle que celui de copier le maître peintre, et qu'il ne nous est pas permis d'en altérer les tons et les couleurs. La seule chose que nous puissions faire, pour concilier la fidélité de l'histoire avec les sentimens de charité du prêtre, c'est de retrancher net les expressions et les situations qu'il nous est trop pénible de reproduire, malgré leur exactitude. ↩
La position de M. de Chateaubriand était tout à fait simplifiée : il n'avait plus à se préoccuper que de la manière dont il quitterait la scène politique. La royauté, son ingrate cliente, s'était perdue elle-même ; qu'avait-il à alléguer pour sa défense? Un dernier rôle lui reste encore. Mandé à la cour nouvelle, il s'y rend avec la résolution d'y parler en faveur de l'orphelin. Toute autre vertu que la sienne eût pu craindre la séduction; mais un cœur élevé au-dessus de la vanité, de l'ambition et de l'intérêt, demeure incorruptible. Quels ressorts ne furent pas mis en jeu pour gagner l'illustre écrivain! Efforts impuissants: sa loyauté repousse tous les sophismes. A la tyrannie des faits il oppose la force inflexible du droit, et le seul nom de Henri V vient et revient toujours glacer et déconcerter toutes les caresses et toutes les tentations. Quelle confusion ! Dans ce tête-à-tête de l'honneur et de la félonie, on dit que les yeux du futur monarque n'osèrent pas se lever une seule fois sur ceux du loyal sujet.
Cette puissance fascinatrice de la fidélité ne tarda pas à trouver un plus grand théâtre; elle se manifesta de nouveau le 7 août dans l'assemblée des pairs, réunie ce jour-là pour discuter la déclaration de la Chambre des députés concernant la vacance du trône. L'intrépide défenseur du droit ne comptait pas sur le succès de sa parole dans ce triple réceptacle des corruptions de la vieille monarchie, de la République et de l'Empire. Il voulait seulement parler à la France du haut d'une tribune qu'il allait occuper pour la dernière fois. Quel spectacle! C'est l'aréopage de toutes les grandes défections du siècle devant le seul homme de bien capable de les foudroyer par sa parole. Quel feu dans son regard! Quelle majesté sur son front, au-dessus de toutes ces faces baissées, où se peignent la perfidie, la lâcheté et l'ingratitude. Avec quelle énergie il repousse tout ce flot d'iniquités qui l'entoure et le presse ! On dirait la Justice elle-même avec ses inflexibles oracles. Quel dédain! quelle ironie dans ces paroles de l'orateur : « Charles X et son fils sont » déchus, ou ont abdiqué, comme il vous plaira de l'entendre ; » mais le trône n'est pas vacant, après eux venait un enfant. i Devait-on condamner son innocence ? Quel sang crie au-i jourd'hui contre lui?..... Oseriez-vous dire que c'est celui de son père?.... s
Quelle argumentation ! « Est-ce la monarchie élective que i vous voulez? Substituer ce principe à l'hérédité, c'est prendre le chemin des abîmes. Vous choisissez un roi aujourd'hui, qui vous empêchera d'en choisir un autre demain? La loi, direz-vous? La loi? eh ! c'est vous qui la faites.... Est-ce simplement la branche aînée des Bourbons que vous proscrivez, parce que vous êtes victorieux? Très-bien : vous proclamez la souveraineté de la force. Alors gardez soigneusement cette force ; car si dans quelques mois elle vous échappe, vous serez mal venus à vous plaindre...
Il fallait faire la leçon à ces hommes de cour, tournés avec le vent et tout à l'heure prêts à se parjurer; il fallait renvoyer d'odieuses qualifications à qui elles appartenaient. Respect au grand homme! car c'est bien ici le langage de la justice, du devoir et de l'honneur : « Je reconnais au malheur toutes les sortes de puissances, ajoute-t-il, excepté celle de me délier de mes serments de fidélité... Je laisse la peur à ces généreux royalistes qui n'ont jamais sacrifié une obole ou une place à leur loyauté; à ces champions de l'autel et du trône, qui naguère me traitaient de renégat, d'apostat et de révolutionnaire. Pieux libellistes, le renégat vous appelle ! Venez donc balbutier un mot, un seul mot avec lui en faveur de l'infortuné maître qui vous combla de ses dons, et que vous avez perdu. Provocateurs de coups d'État, prédicateurs de pouvoirs constituants, où êtes-vous? Vous vous cachez dans la boue, du fond de laquelle vous leviez vaillamment la tête pour calomnier les vrais serviteurs du roi; votre silence d'aujourd'hui est digne de votre langage d'hier. Que tous ces preux, dont les exploits projetés ont fait chasser les descendants de Henri IV à coups de fourche, tremblent maintenant accroupis sous la cocarde tricolore ; c'est tout naturel. Les nobles couleurs dont ils se parent protégeront leur personne et ne couvriront pas leur lâcheté.
» Au surplus, en m'exprimant avec franchise à cette tribune, je ne crois pas du tout faire un acte d'héroïsme. Nous ne sommes plus dans ces temps où une opinion coûtait la vie; y fussions-nous, je parlerais cent fois plus haut. » Le meilleur bouclier est une poitrine qui ne craint pas de » se montrer découverte à l'ennemi.... »
Autant M. de Chateaubriand est grand dans ce jour, autant M. le duc d'Orléans est petit devant lui. Le noble pair, forcé de lui refuser l'aumône de la royauté, lui oppose pour conclusion une fin de non-recevoir, « car il ne voit de vacant qu'un tombeau à Saint-Denis, et non un trône. »
Que pourrait alléguer ici le sophisme? N'aurait-il pas contre lui le témoignage de ces âmes tarées? Personne n'osa lever les yeux à la hauteur de la tribune, hormis quelques pairs résolus aussi à se retirer. Mais la honte, de même que l'iniquité, s'avale comme l'eau; ces sarcasmes de l'éloquence, ces pronostics de l'expérience et de la raison, que le temps a justifiés, ces nargues et ces défis du génie, ces leçons d'honneur et de loyauté, toutes ces grandes vérités furent bientôt oubliées dans ce palais des trahisons... La France, elle, les recueillit, et admira; jamais la gloire du grand homme n'avait jeté un si vif éclat. Il soutint par le sacrifice l'autorité de ses paroles ; il se dépouilla de ses insignes, de ses dignités, de ses titres et de ses pensions ; puis, secouant la poussière de ses pieds, il regagna son modeste asile avec le témoignage de sa propre estime. Il s'en retournait ainsi, la paix dans le cœur, car il avait pour lui sa conscience... et Dieu, de qui il tenait , avec ces sentiments de fidélité et d'honneur, le courage de les proclamer.