Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand XXXIV

XXXIV

Chateaubriand · 3 min de lecture · p. 72–73 · chapitre 22 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Chateaubriand revint à Paris au commencement de juin 1807, après une excursion de onze mois, rapportant sous son toit ce qu'il appelle sa poignée de glanes. Mais il eut bientôt à subir de nouvelles épreuves par la suppression du Mercure, dont il était devenu propriétaire, et par l'ordre donné de son arrestation, à l'occasion d'une énergique provocation contre Napoléon et ses flatteurs. L'arrestation n'eut pas lieu, la guerre s'étant rallumée en Europe. Napoléon eut à s'occuper du monde, et l'imprudent écrivain fut oublié. Il ne se tint pas pour rassuré, non qu'il craignît pour sa personne, mais il s'alarmait pour Mme de Chateaubriand, noble femme dont le courage se montrait égal aux angoisses qui la torturaient, et qu'elle n'exprimait pas. Ce fut pour se renfermer dans l'obscurité - parti dicté par la prudence - qu'il acheta, aux environs de Paris, dans la Vallée-aux-Loups, une modeste villa qu'il décora selon ses goûts, avec un morceau de terre y attenant, lequel devait être son parc dans l'avenir..... illusion bientôt envolée comme tant d'autres.

C'est là qu'il commença ses Mémoires, et acheva la composition des Martyrs, son ouvrage le plus consciencieux, celui qui lui coûta le plus de veilles et de travaux. Fidèle au précepte de Boileau, il ne prenait conseil que d'amis éclairés. Il avait même tenu compte des sévères critiques qui tournaient en ridicule le grandiose et le gigantesque de ses premières œuvres, et, se renfermant dans la mesure de l'harmonie - car la raison consiste à garder en toute chose les justes proportions - il n'admettait plus que les formes d'un style correct et pur. Son nom ne tarda pas à éveiller de nouveau l'attention du public; ce fut au printemps de 1809 que parurent les Martyrs.

Cet ouvrage est au Génie du christianisme ce que l'exemple est au précepte; l'un vient à l'appui de l'autre et en est la démonstration péremptoire.

Rien de plus digne de l'attention des esprits sérieux, comme des sympathies de la jeunesse studieuse, que la majesté frappante de ce poétique monument. Il offre dans ses principaux personnages les types d'une époque mémorable et de toute une période de l'histoire. Eudore - il est de nobles fronts dont l'aspect n'éveille que de nobles idées - Eudore et Cymodocée... deux noms dont la signification même est éloquente : l'un destiné à représenter le christianisme avec l'excellence de ses dons, l'autre à figurer la beauté antique, cette déesse née de l'écume des flots, dont le nom de Cymodocée rappelle l'origine mythologique. Le triomphe de la religion chrétienne dans la cause soutenue par Chateaubriand, c'est-à-dire dans la question de savoir lequel, du polythéisme ou du christianisme, élève le plus l'intelligence et le caractère de l'homme, tel est le but du poëme ; il ne converge dans tous ses éléments que vers cette unité. Rien ne manque ici à la gloire du christianisme. Dans Eudore, qui descend de Philopœmen, le dernier des Grecs - le poëte doit donner à ses héros une illustre origine - l'Évangile fait la conquête du sang des grands hommes dont Plutarque nous a transmis l'histoire. Dans Cymodocée, fille de Démodocus, dernier descendant d'Homère, le culte chrétien triomphe des graces, des beaux-arts et des divinités de la Grèce. Homère et Philopœmen, deux autres noms qui résument toute l'antiquité, c'est toute la Grèce avec les enchantements de sa poésie, avec ses prodiges de force et de courage... mais tout cela s'efface et s'évanouit à la lumière du christianisme, aux splendeurs d'une poésie incomparable, devant l'héroïsme d'un courage inouï, sous les coups du malheur et le fer des bourreaux sublime contraste !