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Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
A cette époque, le Génie du christianisme s'achevait. Un très-haut et puissant personnage en désira voir quelques épreuves; l'auteur les lui communiqua, et le prince mit aux marges des notes assez communes. Les grands sont quelquefois les roturiers de l'intelligence.
Chercher à se réjouir et à jouir ici-bas, éternelle illusion des hommes! Dans cette vie qui s'inaugure par des larmes, tout aboutit aux pleurs et finit par le deuil. La mort se plaît à briser nos plus doux liens : M. de Chateaubriand vit bientôt s'effacer et disparaître cette société d'amis si chers. Nul n'a fait de plus touchants retours sur l'instabilité de nos bonheurs et de nos joies en ce monde. Nul ne sait revenir d'une manière plus pathétique sur les jours des félicités perdues. Quelle éloquence de regrets ! quels accents de tristesse ! quelle amertume des réalités actuelles devant les enchantements du passé ! Nos peines s'aggravent toujours à la pensée d'un bonheur qui n'est plus, de même que la douceur des joies présentes s'accroît du souvenir des larmes d'autrefois.
Les souvenirs du cœur ne meurent pas ; l'âme en respire toujours avec délices les parfums : ce sont toutes les harmonies de ce qui semble le bonheur dans le lointain des années, douce illusion dont le prisme nous dore à tous le couchant de la vie. Les tendresses de l'amitié au sein de la patrie, après toutes les rigueurs de l'exil, les récits animés de ses voyages. les grandioses descriptions des déserts du nouveau monde, pendant les soirées d'été, dans le cœur-à-cœur et le tête-à-tête d'une société d'amis ; d'un autre côté les inventions ingénieuses, les inspirations touchantes d'un cœur de femme qui se cherche une place dans une amitié de son choix, tout cet idéal venait parfois charmer encore les jours de sa vieillesse, et l'aspect de sa fin prochaine arrachait au grand homme un cri involontaire sur le phénomène des vanités de la vie.
A quelque temps de là, apparut, à cette société, comme une douloureuse vision, une de ces âmes en peine qui sont d'une espèce différente des autres âmes, et qui mêlent en passant leur malheur inconnu aux vulgaires souffrances de l'espèce humaine : c'était Mme la comtesse de Caud, Lucile, sœur de Chateaubriand. Elle était venue avec Mme la comtesse de Marigni, sa sœur aînée, et Mme de Chateaubriand, sa belle-sœur, retrouver M. de Chateaubriand chez Mme de Beaumont. Le malheur a quelque chose de sacré; il y a toujours de nobles sympathies pour les blessures du cœur: Sunt lacrymæ rerum... M. Joubert et Me de Beaumont se prirent d'un attachement passionné et d'une pitié tendre pour Mme de Caud. Quelles sont touchantes, les amitiés unies par l'infortune ! Lucile et Mme de Beaumont... deux fleurs de même nature qui se penchent l'une vers l'autre avant de se faner et de mourir!
Toutes les fatalités semblaient s'être réunies pour frapper Lucile, la première confidente et la première amie de son frère. Une jeune inclination mal étouffée, les peines d'un veuvage subit, la mort de Mme de F'Farcy, sœur qu'elle aimait tendrement, tous les malheurs de sa famille et l'exil si long d'un frère qu'elle chérissait, avaient assombri ce caractère naturellement mélancolique. Incapable de supporter ses maux plus longtemps, ce spectre plaintif était venu s'asseoir un moment sur une pierre sous les ombrages de Savigny. La, s'il eût été possible, elle eût oublié ses douleurs : elle était entourée de tant de bienveillance et de dévouement! Mais ce cœur malade, désormais insensible aux douceurs de la société, ne vivait plus que de silence et de solitude. Le malheur déifie ; ce front décoloré avait quelque chose d'auguste, il y avait là comme le sceau d'un mystère divin. La vision de douleur ne tarda pas à s'évanouir; cette femme grevée de la vie, suivant l'expression de la tendresse fraternelle, semblait être venue chercher l'autre femme abattue qu'elle devait emporter.