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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand XXI

XXI

Chateaubriand · 3 min de lecture · p. 41–42 · chapitre 9 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ici se place un des épisodes les plus touchants de cette vie toujours probe. Nous nous contentons de l'indiquer, et de rappeler le nom de M. Ives, ministre de Bunguy, petite ville à 16 kilomètres de Beccles : miss Charlotte Ives et François de Chateaubriand, deux noms dignes de sympathie et de respect, dont l'un rappellera toujours la grâce et la beauté de l'innocence; l'autre, toute la vertu et toute la chasteté de l'honneur.

Le jeune Chateaubriand cependant revint à Londres, où il se retrouva dans la même position qu'auparavant, toujours aux prises avec la misère. Aussi ne cessait-il de travailler à son Essai sur les révolutions: c'était son unique ressource, le futur pain de sa vie. L'Essai parut à Londres en 1797, date importante dans cette existence si diversement agitée. On voit une destinée qui commence à se faire jour. Elle ne fait encore que chercher son niveau, et elle suit un lit qui lui fera traverser des régions exposées à bien des tempêtes.

On peut comparer le livre de l'Essai à un miroir où se reflètent comme enminiature toutes les aptitudes de cette rare intelligence. L'esprit de méthode et d'unité se révèle déjà dans cette composition. L'idée en est hardie, mais pleine d'inexpérience et de témérité ; c'est dans cette sorte d'encyclopédie qu'il prétend ensphérer toutes les révolutions en les réunissant par un lien commun. Les révolutions, il est vrai, se ressemblent par le fond des principes politiques qu'elles veulent abolir ou faire triompher; mais dans leurs rapports, il y a bientôt des limites qu'il ne faut pas dépasser. La comparaison entre les révolutions anciennes et la révolution française peut se soutenir dans les commencements, mais elle devient impraticable en se continuant, surtout quand il s'agit des hommes et des ouvrages littéraires. La est le défaut capital de ce livre. Vouloir tout plier à une idée, c'est s'exposer à une foule d'impossibilités. Cet ouvrage a bien des taches, avouons-le. L'élément philosophique en est presque partout condamnable; les appréciations y sont gâtées en général par un esprit presque irréligieux. On y reconnaît un écrivain tout imbu encore des doctrines de son siècle. Il n'est irréprochable que sur un point : l'homme politique y apparaît avec ses principes tels qu'il a pu les conserver toute sa vie; l'homme religieux seul a dû changer. • Aussi a-t-il lui-même vertement relevé ses écarts en religion et en morale dans ce livre qu'il aurait voulu pouvoir détruire. De plus, la modestie qui sied surtout au premier début d'un jeune écrivain est ici complétement oubliée; mais la noblesse du caractère y reste intacte; et, si l'Essai décèle presque tous les travers d'une jeune tête systématique et tranchante, il ne s'y voit du moins aucune bassesse de cœur ; si l'on regrette de n'en pouvoir louer l'auteur, du moins on ne saurait le mésestimer. Après tout, c'est là un livre de bonne foi; ce n'est pas l'œuvre d'un esprit perverti, mais l'erreur d'un cœur sincère qu'il faut plaindre. N'y a-t-il pas d'ailleurs des circonstances fatales dans la vie, où il semble que l'homme, quel qu'il puisse être, n'a pas toujours puissance entière et libre sur sa volonté? Les erreurs et les préjugés de cet ouvrage ne paraissent-ils pas trouver leur excuse dans la position où se trouvait son auteur quand il le composa? Quel homme peut se flatter de n'être jamais malheureux? Le malheur n'est certes pas une excuse de l'erreur, mais il a ses faiblesses qu'il faut quelquefois savoir lui pardonner.

L'Essai ne fut pas alors complétement publié. Il n'en parut qu'un seul volume. Ce fut comme le premier éclair d'une renommée qui allait bientôt tenir en émoi tout le monde savant et éclairé de la société nouvelle. Quoique cet ouvrage n'eut qu'un succès éphémère, le nom de l'auteur, cité avec éloge dans les Revues anglaises et jusque dans Paris, lui valut, à Londres, l'attention de la haute émigration. Dès lors il put sortir du réduit de sa misère et arriver de logement en logement jusqu'au quartier des félicités exilées, parmi les évêques et les familles de cour.