XXXIX
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
L'heure de la justice vient pour les rois comme pour les autres hommes. Alors la tête leur tourne, et l'esprit de vertige domine dans leurs conseils. Bientôt leurs calculs sont trompés : les choses vont au rebours de leurs prévisions et de leurs espérances, et ces fières idoles du passé disparaissent tout à coup sous des ruines. Qu'on se rappelle les rêves d'ambition des souverains de l'Europe, lors de la guerre de la Révolution ! Ils n'y voyaient qu'une révolte et une occasion d'agrandir leurs Etats au préjudice de la France ; on en sait le dénoûment. Les royautés ne voyaient que la France en marche pour les combattre; mais, derrière, un siècle nouveau marchait sur elles.
Bonaparte semblait appelé d'en haut pour détruire, comme Chateaubriand pour réparer. L'homme de guerre grandissait pour la ruine des dynasties. Maître et distributeur des couronnes et des sceptres, il s'était fait la part du lion ; comme un autre Charlemagne, il avait la haute main sur toute l'Europe, soit à titre d'empereur, soit à titre de médiateur. En passant, il avait jeté bas la Prusse, et cet homme qui ne possédait pas de marine, avait déclaré l'Angleterre en état de blocus. La Seine commandait au Tibre, et les États de l'Église faisaient partie de l'Empire. Amères railleries du sort! les rois prisonniers occupaient dans Paris un entre-sol ou un second étage, d'où ils donnaient audience à des cardinaux demi-prisonniers qui venaient compatir à ces hautes infortunes. L'Autriche avait échappé... mais à quel prix !...
Montrons, dans un exposé rapide, tous ces miracles et les qualités de l'esprit qui les enfanta. Nous ne pouvons mieux faire que de prendre pour guide Chateaubriand lui-même. On sait avec quelle puissance de pensée et quelle fermeté de style il a écrit l'histoire de cette période si pleine d'événements. Les grands hommes seuls ont qualité pour raconter la vie et apprécier les actes de leurs égaux. Entrons donc avec lui dans la gloire des temps modernes, et suivons sur ses pas l'immense fortune de Bonaparte. La course du héros n'est pas longue; il a passé si vite, que ses jours n'occupent qu'une courte période du temps renfermé dans cette étude.
XL.
Il résulte des recherches du célèbre écrivain, et des documents recueillis par lui sur la famille des Bonaparte, que les diverses généalogies publiées de cette maison sont pour le moins fort douteuses, et que tout ce qu'on peut dire avec vérité sur l'origine de Napoléon, c'est qu'il était d'une des plus anciennes et des plus hautes familles d'Ajaccio. Pourquoi cette maladresse de suppositions ? Ne fut-il pas personnellement toute sa noblesse, et en se faisant lui-même ce qu'il fut, ne s'est-il pas élevé au-dessus de tous les titres ?
Il naquit à Ajaccio le 5 février 1768, d'autres disent le 15 août 1769. Sa première éducation au milieu de la Corse, cette école primaire des révolutions, dont Rousseau pronostiqua, dans une de ses lubies, la célébrité future; ses premières études au collége d'Autun et à l'École de Brienne, d'où il passa à l'École militaire de Paris en 1785; sa carrière littéraire de 1784 à 1793 (des essais littéraires en divers genres où se mêlent des pages d'imagination qui prouvent qu'il était poëte aussi, comme le furent César et Frédéric); sa promotion au grade de lieutenant en second d'artillerie au régiment de la Fère, à sa sortie de l'École militaire de Paris; ses rapports avec Pascal Paoli, célèbre général corse tout dévoué aux libertés de son pays; quelques pamphlets politiques où se laissent déjà deviner ses dispositions à l'égard du peuple et de la révolution, telle se trace sous le pinceau du peintre l'avant-scène de la vie du grand homme.
Maintenant déroulons le tableau de l'habile artiste, l'un de ses chefs-d'œuvre.
C'est par le siége de Toulon que s'ouvre la carrière de Bonaparte. Il y commande comme chef d'artillerie, et dans. cette fatale circonstance il donne la première preuve de ce coup d'œil juste qui décide le succès. Sa destinée commence à poindre. Déjà sa supériorité éblouit; elle lui fait des ennemis. Engagé dans les mouvements militaires de notre armée des Alpes et chargé d'instructions secrètes, afin de recueillir des renseignements sur l'intention du gouvernement génois, il encourt les soupçons de trois députés terroristes qui, au nom de la République française, une, indivisible et démocratique, déclarent le général Bonaparte, commandant de l'artillerie d'Italie, mis en état d'arrestation et traduit devant le Comité de salut public à Paris. Quand le danger presse, il faut l'affronter; sa hardiesse, sa confiance, sa logique et son éloquence de soldat, le tout assaisonné d'un certain mépris de la vie, lui valurent une sentence d'acquittement. Mais il a beau se roidir, il doit passer par les persécutions auxquelles sont condamnées les natures supérieures avant d'entrer en plein dans leurs destinées.
Cette période de deux ans-1794-1797 - commence à partir de sa radiation de la liste des officiers généraux, lorsqu'il eut décliné l'honneur d'aller combattre en Vendée comme général de brigade d'infanterie, et elle finit à l'époque de son mariage avec la comtesse de Beauharnais. Elle comprend la mort de Robespierre, l'abolition du tribunal révolutionnaire, la mise en arrestation de Barrère, Billaud de Varennes, Collot-d'Herbois, et le jugement de Carrier, Fouquier-Tinville et Joseph Lebon. Le 1er prairial - 20 mai 1795 - la porte de la Convention est forcée, Féraud assassiné et sa tête déposée sur le bureau du président. Honneur à jamais à l'impassibilité stoïque de Boissy-d'Anglas! C'était le moment où notre renom croissait au dehors; nos triomphes sur les étrangers étouffent la clameur de l'opinion contre les conventionnels. Imposante même au milieu de ses excès, la France, horrible à l'intérieur, excite à l'extérieur l'admiration. Malgré la catastrophe des premiers coupables, elle est cependant impuissante à se dégager des entraves qui continuent de la presser; mais son libérateur n'est pas loin.
Les passions montent encore dans leur effervescence : c'est l'époque des émeutes. La liberté de la presse, momentanément rendue, suscite les rassemblements des sections. On touche au renouvellement de la Convention. Les assemblées primaires sont convoquées: comités, clubs, sections, chaos effroyable. Les sections font venir de Rouen le général Danican pour le mettre à leur tête; à Danican la Convention oppose Barras, chef de la force armée et de l'intérieur. Mme de Beauharnais, recherchée par Bonaparte, ayant des rapports d'amitié avec Barras, celui-ci se l'adjoint pour commandant en second. Le monde, en attente, semble pris d'une secrète agitation ; les événements allaient faire éclore un grand homme; cet homme commence par mettre son cachet sur la France en foudroyant les sections. Quatre mois après, Bonaparte épouse la dame de Beauharnais - 19 ventôse an IV - 9 mars - qui lui apporte en dot le commandement de l'armée d'Italie auquel il fut promu par Barras, bien que Carnot eût revendiqué, depuis, l'honneur de cette nomination.
Ici le héros se montre ; Bonaparte a grandi. Le voilà démaillotté du patronage des médiocrités qui lui étaient nécessaires. Il est devenu lui-même une nécessité, et il a pour lui la force du destin : qu'il marche où son étoile va le conduire.