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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand XXV

XXV

Chateaubriand · 3 min de lecture · p. 50–51 · chapitre 13 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Les grandes imaginations sont douées d'une puissance magnétique : René a eu, comme Atala, son influence dans la littérature moderne; mais cet épisode a produit des effets regrettables; la lecture en a été mal comprise et trop souvent funeste. Rien n'est devenu plus commun que les douleurs exceptionnelles d'un délire à part : il est imprudent de laisser voir certaines maladies à certaines organisations faibles qui ne tardent pas à les contracter. Cette production a communiqué la folie à maint adolescent livré au vague de ses passions, et l'on n'a vu que trop d'infortunés recourir au suicide pour se décerner les honneurs du génie.

A part quelques détails faciles à supprimer, le Génie du christianisme a une supériorité de mérite qu'on ne saurait contester. Il y a déplus dans ce livre une sorte de vertu divine, il a régénéré l'esprit de l'homme, de même que l'Évangile a transformé le monde. Il a donné à la littérature ses nouvelles magnificences. Ce livre a ouvert à tous les talents les sources les plus sublimes. Il leur a imprimé une direction inconnue ; et, par l'infinité de ses aperçus ingénieux sur l'influence du christianisme dans le domaine des arts, principalement de la poésie, de l'éloquence et de la tragédie, il a fait naître une critique nouvelle. Aussi la mémoire de son auteur sera-t-elle à jamais précieuse dans la postérité. Car avant lui, nul n'avait saisi ni révélé la physiologie de l'art sous l'influence du culte chrétien.

A cette régénération, considérée au point de vue noologique, il fautjoindre une régénération morale non moins importante opérée dans la société par cette œuvre de création nouvelle. En effet, quelle révolution inattendue! quelle force de réaction! Le xvie siècle n'a plus qu'à rougir de honte devant le bon sens des peuples. Tout son échafaudage d'athéisme et de matérialisme croule maintenant devant l'idée de Dieu et de l'immortalité de l'âme. Tous les préjugés antireligieux se dissipent au jour de la vérité. Les intelligences ont secoué leur sommeil de mort : on ne se croit plus obligé de rester momie du néant entourée de bandelettes philosophiques. Libre est désormais l'examen de tout système, si absurde qu'on le trouve, fut-il même chrétien. A la suite de cette émancipation religieuse, il est incroyable combien de chrétiens, à priori enfants du libre examen, entrèrent dans l'Église rebâtie par le nouvel Esdras, à la suite des autres fidèles rappelés par la voix de leur pasteur.

Enfin vient une troisième réforme, celle du langage. Toujours les rois de la pensée sont, ou les créateurs ou les régénérateurs des langues : tels furent Homère et Virgile, Dante et Chateaubriand. La langue déchue et appauvrie de nos plus excellents maîtres n'avait rien eu à espérer du xvm siècle, pas même du pittoresque Jean-Jacques ni du monotone Bernardin de Saint-Pierre. A l'auteur du Génie du christianisme et des Martyrs appartenait de la ressusciter et de la perfectionner; et il en fit la plus belle des langues contemporaines, en ajoutant à la majesté de la langue royale du grand siècle la grâce antique et l'éblouissante poésie du nouveau monde. Honneur ainsi à notre langue moderne! Elle est bien en nos temps le plus parfait idéal du langage humain ; elle réunit les plus splendides éléments, et elle a pour père Bossuet et Chateaubriand, avec la muse d'Homère et le génie vierge de Méchascebé.