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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand LXIX

LXIX

Chateaubriand · 3 min de lecture · p. 167–169 · chapitre 47 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

M. de Chateaubriand peut donc enfin jouir de quelque paix. Rentré dans son pavillon de la rue d'Enfer, il se livre à ses goûts d'étude et de solitude. Un bouquet de bois où croissent vingt-trois cèdres de Salomon et deux chênes de druides, un préau et une allée de peupliers, ce sont tous ses Etats. Là, enfin, sua regna videns, il peut recueillir son passé dans le calme et continuer ses Mémoires. Comme l'oiseau échappé des rets de l'oiseleur, il y chante sa délivrance en s'unissant à des hymnes pieux, à de touchantes prières, en se mêlant à de saints exercices. La foi n'est jamais plus pratique que dans les jours de la tribulation.

Cependant la tristesse le suit dans sa retraite : il n'a plus qu'une idée qui le préoccupe, celle du déclin de la vie (1). Comme par une mystérieuse harmonie, son gite fait face à l'occident. Mais qu'elle est belle encore cette tête éclairée d'un dernier rayon à l'heure déjà proche du crépuscule ! Un charme indicible vient ranimer ses vieux ans, et il sourit au souvenir de sa jeunesse, de ces jours écoulés, que le temps a réduits à l'inanité des fantômes. L'aspect des constellations retrace à sa pensée tout l'idéal de son bonheur d'autrefois au sein des forêts américaines et sur le

(1) Cette tristesse et cette mélancolie, qui étaient le fond du caractère de M. de Chateaubriand, augmentèrent d'une manière sensible dans les dix dernières années de sa vie, même bien avant qu'un terrible accident (il se cassa, dans une chute, la clavicule du bras droit) l'eût privé de l'usage de l'un de ses membres, de cette main droite qui avait écrit tant de chefs-d'œuvre. On nous a raconté que le fils d'un de ses amis avait fait le pari de le dérider en lui donnant connaissance d'une chanson qui, sous le commencement du règne de Louis-Philippe, courait tous les salons de l'aristocratie royaliste, et qui, naturellement, devait convenir à ses sentiments. Voici cette chanson, dont les paroles seulement lui furent dites :

Les revenants

Sur les goûts, nous a dit un sage, Il ne faut jamais disputer ; Tel à la ville rend hommage Que le vallon ne peut charmer.

Dans la peinture et la musique L'un cherche des délassements, Un autre aime la politique, Pour moi j'aime les revenants.

Les revenants!... quelle folie !

Ah! riez tant qu'il vous plaira; Je tiens, pour cause, à ma manie, Jamais elle ne changera.

Quand je vois notre belle France Livrée à de certains vivants, On me pardonnera, je pense, De préférer les revenants.

Dans les beaux jours de ma jeunesse, Des Français j'ai vu le bonheur; De tout un peuple dans l'ivresse, J'ai vu le spectacle enchanteur.

Pour qui ces transports, ce délire?

Pour qui tous ces joyeux accents?

dussiez-vous en rire, - aul, c'était pour les retenants.

Les revenants, pour l'ordinaire, Sont méchants et causent grand peur ; Mais ceux dont je parle, au contraire, Chez nous ramènent le bonheur.

Aussi, dans le temps où nous sommes, Si j'étais le maître un instant, Je donnerais tous vos grands hommes Pour le plus petit revenant.

Ces couplets lui firent plaisir par le souvenir qu'ils lui rappelaient d'événements auxquels il avait pris une part si active et si généreuse. Au dernier, sa mélancolie laissa échapper un sourire qui voulait dire : Merci de votre souhait. Puis il ajouta en soupirant et en reprenant son sérieux : « Mon › ami, en France on est léger et l'on rit de tout; l'effet de votre chanson, › assurément bien sentimentale, sera anéanti par une plaisanterie. On dira : › Votre revenant est un revenant bon. s giron de l'Océan. « C'est que la nuit est plus favorable que le jour aux réminiscences du voyageur : elle lui cache les paysages qui lui rappelleraient les lieux qu'il habite ; elle ne lui laisse voir que les astres d'un aspect semblable sous les différentes latitudes du même hémisphère. Alors l reconnaît ces étoiles qu'il regardait de tel pays, à telle époque. Les pensées qu'il eut, les sentiments qu'il éprouva dans les diverses parties de la terre, remontent et s'attachent au même point du ciel. » Hélas! si tous, tant que nous sommes, vieux passagers de la vie, nous pouvions aussi retrouver nos souvenirs aux régions de nos célestes espérances !