XLVII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Cependant Napoléon, confiné dans l'ile d'Elbe par les puissances alliées, affectait de se rendre l'exil supportable par d'utiles projets et par une feinte résignation. En France, le gouvernement dormait dans une profonde sécurité; c'était une torpeur inexplicable, en présence des agitations, des rumeurs et de tous les symptômes d'un prochain orage. L'audace du prisonnier égalait seule tant d'incurie. Impatient de sa captivité, il s'évade au sortir d'un bal; tout favorise sa fuite, la nuit et les flots se sont fait ses complices. Le géant, qui peut faire encore trembler les nations, vogue au-souffle des vents sur un frêle navire; bientôt la mer le dépose doucement entre Cannes et Antibes, sur son rivage embaumé d'un parfum de violettes, auprès d'un plan d'oliviers.
On fuit à son aspect. Lui-même est étonné de la liberté de sa marche ; une force inconnue paraît écarter devant lui les obstacles. « Ses ennemis fascinés le cherchent et ne le voient pas; il se cache dans sa gloire, comme le lion du Sahara se cache dans les rayons du soleil, pour se dérober aux regards des chasseurs éblouis. » Il s'élance, et quelques soldats entraînés sur son passage cèdent à l'attraction de ses aigles. Nulle force ne tient contre les terreurs de la gloire ; les portes des villes tombent, et les populations demeurent stupéfiées par la peur ou l'admiration. Seul avec tout son prestige, le génie est plus fort que mille armées. « Lorsque Napoléon passa le Niémen à la tête de quatre cent mille fantassins et de cent mille chevaux, pour faire sauter le palais des czars à Moscou, il fut moins étonnant que lorsque, rompant son ban, jetant ses fers au visage des rois, il vint seul de Cannes à Paris coucher paisiblement aux Tuileries. »
Au premier bruit de sa marche, la consternation avait été générale dans la population parisienne, dont l'immense majorité était alors sincèrement royaliste. Bientôt ce ne sont plus que des cris de guerre : frémit arma juventus (Virg.) : beau dévouement de la jeunesse des Écoles s'offrant au roi et à la patrie, et demandant à marcher,... sublimes paroles par lesquelles Louis XVIII électrise un moment l'assemblée des députés;... conférences tenues chez le président de la chambre, M. Lainé. Chateaubriand y fut appelé : c'était l'heure du péril. Au milieu des propositions diverses, la plupart timides ou incertaines, le noble Breton, avec toute la fierté de sa race, trace en des mots de feu la seule ligne à suivre. Faire face à l'ennemi, c'est le conseil de la raison, c'est le devoir de la nécessité. Nul n'apprécie mieux la situation, nul n'en indique plus dignement le mal et le remède. Digne antagoniste de celui qui faisait trembler les rois, il en a la portée de vue et la précision mathématique. Avec ce coup d'œil sûr, tel que Napoléon l'avait lui-même en pesant dans ses mains les chances des batailles, il expose, dans un plan où tout est prévu, toutes les positions et toutes les mesures à prendre; et aux deux bouts d'un sublime dilemme, avec la double autorité de la raison et du génie, il signale un enthousiasme universel : la victoire dans la seule résistance du roi défendant son trône et la royauté ; la victoire encore, dans le sang du vieillard sacrifiant sa vie, et gagnant ainsi la seule bataille qu'il aurait livrée... la gagnant au profit de la liberté du genre humain.
L'exécution d'un pareil plan eût jeté Napoléon dans un étrange embarras ; car ce qui ajoutait à son nom un prestige nouveau - telle est la force magique des événements - eût tourné à sa confusion. Il y avait là une page immortelle à écrire dans l'histoire de nos rois ; tous les bénéfices de la gloire passaient, avec toutes les sympathies, du côté du royal vieillard, ou vainqueur, ou vaincu. La légitimité, en se sauvant elle-même, sauvait aussi la France d'une seconde invasion. Mais les timides conseils prévalurent; presque toujours ils sont les pires : Louis XVIII reprit le chemin de l'exil, et Bonaparte rentra triomphant dans Paris.
Il serait difficile de se figurer l'effet produit sur M. de Chateaubriand par cette fuite précipitée; cet esprit juste et profond en avait vu et calculé d'un regard toutes les désastreuses conséquences. Emporté dans le tourbillon de cette fuite, il traversa de nouveau la ville de Tournai, où il était venu avec son frère en 1792. Il revit ces champs de la Flandre, témoins de son premier exil, et il se rendit à Bruxelles. Là il ne retrouva plus ses anciens compagnons d'infortune, mais il rencontra le duc de Richelieu dans un hôtel garni, fumant au fond d'une chambre noire, et maugréant contre les princes fugitifs. Louis XVIII était à Gand, où l'avaient conduit MM. de Blacas et de Duras. C'est de là qu'il envoya à Chateaubriand l'ordre de se rendre près de lui. Une petite cour s'était formée d'un certain nombre d'émigrés, mélange de dévouement, de vil intérêt et de basse politique. Le roi créa un conseil. La monarchie ne se retrouvait plus, pour ainsi dire, qu'à l'état de germe, et comme réduite à son infiniment petit. Les orages politiques produisent, comme la foudre, de singuliers effets : une maison1 du royaume des Pays-Bas, située dans la ville natale de Charles-Quint, naguère chef-lieu d'une préfecture de Bonaparte, tel était le royaume du petit-fils de Louis XIV. Mais une intelligence supérieure était là qui en faisait l'âme et toute la puissance : Chateaubriand venait d'être nommé ministre de l'intérieur.
(1) Dans un voyage récemment fait en Belgique, nous avons visité cette maison avec la curiosité qu'on peut se figurer : triste palais rappelant une triste histoire ! Voulant savoir quel souvenir avaient laissé à Gand le passage et le séjour momentané de la Cour de France, un homme du peuple nous répondit : « Oh ! » Monsieur, cette année-là, les légumes avaient doublé de prix. » Avec un pareil renseignement, écrivez donc l'histoire ! ↩
Il parut alors dans le Moniteur de Gand, récemment fondé, un article qui eut un grand retentissement, grâce à la plume de l'écrivain, comme aux principes qu'il proclamait ; il était signé Chateaubriand. C'était une sorte d'apologétique de la légitimité, où toutes les vérités-principes consacrées par la Charte étaient mises en lumière avec toutes leurs conséquences dans l'intérêt de la liberté. Le ministre in partibus regrettait que l'œuvre de régénération eût été si fatalement interrompue; il rappelait et exposait les sages mesures naguère adoptées pour atteindre ce but, ainsi que toutes les préoccupations libérales de la Restauration. - C'est là qu'il faut se reporter, si l'on veut se faire une juste idée de la valeur politique comme de la franche loyauté de cet homme, dont les services furent presque toujours ou méconnus ou mal récompensés.