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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand LXXI

LXXI

Chateaubriand · 5 min de lecture · p. 173–174 · chapitre 49 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

L'heureux ambassadeur revenait de sa mission, et il rapportait à sa royale cliente les réponses impatiemment attendues. Ce retour par les fraîches vallées de la Moravie, le passage du Rhin près de Manheim, la rentrée en France par Metz, et son arrivée le 6 juin, tout ajoute à l'intérêt du lecteur par maintes brillantes esquisses, par maintes fantaisies délicieuses1, charmantes arabesques qu'il faut regarder comme les enroulements capricieux tracés à l'avance par le peintre à la voûte de son tombeau.

(1) Voici l'un des plus jolis bijoux qu'un poëte ait jamais dérobé à la ceinture des Grâces. Laissons au nouveau Simonide le soin de nous raconter son agréa-Die aventure : « A B..., où j'ai dîné, une jolie curieuse s'est présentée à mon grand couvert : » une hirondelle, vraie Procné, à la poitrine rougeâtre, s'est venue percher à ma i fenêtre ouverte, sur la barre de fer qui soutenait l'enseigne du Soleil d'Or. Puis » elle a ramagé le plus doucement du monde, en me regardant d'un air de » connaissance, et sans montrer la moindre frayeur. Je ne me suis jamais » plaint d'être éveillé par la fille de Pandion; je ne l'ai jamais appelée babillarde, comme Anacréon. J'ai toujours au contraire salué son retour de la » chanson des enfants de l'île de Rhodes : « Elle vient, elle vient l'hirondelle » ramenant le beau temps et les belles années : ouvrez ! ne dédaignez pas > l'hirondelle. » » François, m'a dit ma convive de B..., ma trisaïeule logeait à Combourg, » sous les chevrons de la couverture de la tourelle. Tu lui tenais compagnie » chaque année, en automne, dans les roseaux de l'étang, quand tu rêvais » le soir avec ta sylphide. Elle aborda ton rocher natal le jour même que » tu t'embarquais pour l'Amérique, et elle suivit quelque temps ta voile. » Ma grand'mère nichait à la croisée de Charlotte. Huit ans après, elle arriva » à Zafa avec toi ; tu l'as remarquée dans ton itinéraire. Ma mère, en gazouil-• » lant à l'aurore, tomba un jour par la cheminée de ton cabinet aux affaires » étrangères ; tu lui ouvris la fenêtre. Ma mère a eu plusieurs enfants ; moi » qui te parle, je suis de son dernier nid. Je t'ai déjà rencontré sur l'ancienne » voie de Tivoli, dans la campagne de Rome : t'en souviens-tu ? mes plumes i étaient si noires et si lustrées!.... Tu me regardes tristement : veux-tu » que nous nous envolions ensemble? » - Hélas! ma chère hirondelle qui sais si bien mon histoire, tu es extrêmement gentille ; mais je suis un pauvre oiseau mué, et mes plumes ne » reviendront plus. Je ne puis donc m'envoler avec toi. Trop lourd de chagrins et d'années, me porter te serait impossible. Et puis, où irions-nous ? » Le printemps et les beaux climats ne sont plus de ma saison. A toi l'air et » les amours, à moi la terre et l'isolement. Tu pars : que la rosée rafraîchisse » tes ailes! qu'une vergue hospitalière se présente à ton vol fatigué, lorsque » tu traverseras la mer d'Ionie ! qu'un octobre serein te sauve du naufrage ! » Salue pour moi les oliviers d'Athènes et les palmiers de Rosette. Si je ne » suis plus quand les fleurs te ramèneront, je t'invite à mon banquet funèbre : » viens au soleil couchant happer des moucherons sur l'herbe de ma tombe. » Comme toi, j'ai aimé la liberté, et j'ai vécu de peu. a - (Mémoires.) ↩

Après la fatigue, le repos : c'est bien mérité. L'homme d'affaires de la maison des Bourbons a fait son œuvre. Il a négocié un nouveau pacte de famille entre les enfants du Béarnais. Il en a porté et rapporté les actes, de la prison à - l'exil, et de l'exil à la prison. Va-t-il rentrer enfin dans les habitudes de sa vie ? Il l'espère, et déjà il a retrouvé le coin solitaire de son jardin, son boulevard d'Enfer, ses Mémoires, attendrissants souvenirs de ses jours passés, et surtout sa petite société choisie de l'Abbaye-aux-Bois. Nec mora, nec requies : adieu encore une fois les doux loisirs ! voici une lettre de Mme la duchesse de Berry... Grands remercîments pour ses derniers services à Prague, avec un aperçu des tortures morales qu'elle a subies à Blaye de la part d'un prince son parent, qui n'a rien négligé pour établir le déshonneur de sa niece ; appel nouveau au dévouement du loyal serviteur : elle a besoin de ses conseils relativement à l'éducation et à la majorité de son fils.... il voudra bien prêter encore une fois l'appui de son expérience et de sa fidélité, et se rendre sans tarder à Venise, pour répondre à sa royale cliente.

Nouveau pèlerinage.... quinze jours d'attente dans la cité des doges. Une lettre enfin l'appelle à Ferrare, où il arrive en même temps que la princesse, qui lui prodigue les témoignages de son estime et de son affection... Elle lui présente le comte de Lucchesi-Palli, son époux : parfait gentilhomme, admirable par l'exquise convenance de ses manières, mélange respectueux de dignité du mari et de la soumission du sujet... Entretiens fréquents où revient sans cesse la question de l'éducation du jeune Henri... ..; enfin, nouvelles instances auprès de M. de Chateaubriand pour un nouveau message à Prague, où il s'agit d'obtenir l'acte de majorité. Le vieil ambassadeur retourne vers cette triste résidence. Mais sa présence y fait peur à toutes les misères nichées autour de la monarchie mourante. Qui le croirait? il ne peut approcher de Henri de Bourbon ; ce sont encore, autour de l'exil, mêmes intrigues, mêmes vanités aveugles, mêmes influences jalouses que naguère autour du trône. Le négociateur, réduit à l'impuissance, revient à Paris, se retirant avec pitié et dégoût de ce théâtre de la royauté à ses derniers abois. Parti de Paris le 3 septembre 1833, il rentrait le 6 octobre au matin dans son infirmerie.

Dieu soit béni! il peut donc revenir enfin à ses goûts d'étude et de retraite, en conservant encore certaines liaisons d'amitié intime ou de sympathie politique. C'est à cette époque qu'il se lie d'affection avec le jeune Armand Carrel, publiciste distingué, dont il garda par la suite un triste souvenir. Toujours, dans ses nobles travaux, l'homme a besoin des regards de l'homme.