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Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
La Providence sembla alors lui aplanir les voies ; c'est vers ce temps qu'il vit arriver à Londres un nouveau réquisitionnaire de l'exil, qui fut depuis son guide et son ami, M. de Fontanes, frère aîné de Chénier dans la royale famille des muses : de Fontanes et Chénier, les deux défenseurs classiques de la branche aînée.
Mais quel jour n'est mêlé d'ombre, et quelle joie n'est trempée de larmes ici-bas? Ce premier rayon de sérénité devait bientôt s'éteindre dans le nuage d'un deuil doublement douloureux. Le 1er juillet 1798 il reçut ces deux nouvelles accablantes : il venait de perdre sa mère, et son livre sur l'Essai avait affligé l'heure suprême d'une si chère vie. Remué jusqu'au fond des entrailles, il pleura ; il n'avait plus que des larmes pour dernière expression de sa tendresse filiale. Iles versa devant Dieu, lui demandant pardon d'avoir empoisonné les vieux jours de sa mère. Il eût voulu pouvoir anéantir ce qu'il appelait l'instrument de son crime, et il jeta au feu avec horreur les exemplaires de l'Essai. L'idée d'une expiation se présenta à son esprit, et le Génie du christianisme fut conçu d'inspiration. Avec un noble cœur, tout est rén« rable et toute réparation peut devenir la plus belle couronne du pécheur. Heureuse faute ! doit-on dire alors.
Toutefois l'Essai, au point de vue de la foi, méritait moins encore le blâme que la pitié. Ge travail accusait un mal moral, mais qui n'était pas sans espérance, et à travers les demi-ténèbres d'un scepticisme involontaire, perçait parfois un reflet de la lumière catholique. De l'Essai au Génie du christianisme, la distance n'était pas immense La douleur suffit pour ramener le jour dans cette âme un moment égarée : Dieu a donné aux larmes le don merveilleux de faire naître, de retremper et de ressusciter la foi.
Chateaubriand n'est plus l'homme du doute ou des ténèbres. Il n'en est plus à cette sagesse retardataire et découragée qui déclare la vérité introuvable1. Le jour s'est fait dans son intelligence : il voit avec effroi l'abîme d'erreurs où la raison aveugle se perd inévitablement. S'il se réjouit comme chrétien, il se réjouit aussi comme Français de son retour à la lumière. Quelque chose manquerait, ce lui semble, à son patriotisme, s'il ne fût revenu à la foi, éternel héritage de cette France qui est toujours restée la fille aînée de l'Église2; et de même que ses principes de justice et de conscience l'ont décidé à redevenir chrétien, de même ses principes d'honneur et de dévouement lui inspirent le rôle de champion du christianisme.
(1) In profundo demersa veritas. (DÉMOCRITE.) ↩
(2) Quiconque en France n'est pas catholique, dit quelque pari le comte ae Maistre, n'est que la moitié d'un Français. ↩
Mais par quelles armes nouvelles le défendre contre ses ennemis nouveaux? Ce ne sont plus des Césars ni des proconsuls de l'empire romain, ce ne sont plus les ruses ni les erreurs du schisme et de l'hérésie qu'il s'agit de confondre, de déjouer et de détruire; les Tertullien, les Justin, les Origène, les Cyprien, les Augustin et les Jérôme ont vaincu tour à tour dans maints combats les ennemis de la foi, ils en ont défendu la pureté et la sincérité, ils l'ont vengée de la calomnie, ils ont brisé les armes du sophisme, et plus tard, en blessant à mort le protestantisme, Bossuet l'a sauvée à jamais de l'hérésie. Aujourd'hui, contre un autre système d'attaque, il faut un autre système de défense. La ligue contre le christianisme n'en est pas moins redoutable : d'un côté, c'est la science qui s'est levée contre lui avec tous ses flambeaux et toutes ses puissances ; l'impiété a gagné les masses, la scène française s'en est fait l'auxiliaire, et les femmes, qui peuvent tout pour le mal comme pour le bien, lui ont prêté leur prestige et leur influence. D'autre part, une force bien plus meurtrière vient aussi en aide à la science, c'est le ridicule inventé par les beaux esprits du dernier siècle, c'est le rire sorti des lèvres de Voltaire. Ici la vérité se trouve en face d'un nouvel adversaire sur une nouvelle arène. Depuis Julien, elle n'eut jamais à se défendre contre un tel ennemi. Un instant il paraît vainqueur : c'est le triomphe du génie par l'abus des plus beaux de ses dons ; c'est la mise en vogue du blasphème par le charme de l'esprit. Quelle contagion que celle du rire de ce bouffon sacrilége ! Tout son siècle en est atteint. L'athlète chrétien a juré de détrôner l'impiété ; mais sa pensée hésite sur le choix de ses armes. Sera-ce avec celles de la métaphysique, de la théologie, qu'il ira se mesurer à la taille du géant? De généreux défenseurs non moins vaillants que lui, les Guénée, les Bonald, les de Maistre ont dépensé des trésors de science, de raisonnement et de talent. Pas de démêlé avec les sophistes, variété de fous impatients de tout raisonnement sérieux. L'oblique n'est pas susceptible de la lumière du vrai, et la vérité ne s'incline que vers la bonne foi..... Et d'ailleurs, ce ne sont pas les séducteurs qui ont droit à la pitié, mais les victimes ; ce ne sont pas les sophistes qu'il faut réconcilier à la religion, mais le monde qu'ils égarent.