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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand XLIX

XLIX

Chateaubriand · 15 min de lecture · p. 110–120 · chapitre 35 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ici s'ouvre une autre ère sociale. Il ne reste pour monument du monde qui vient de disparaître que l'ombre du grand homme, non pas sous le dôme des Invalides, mais dans « ses fastueux horizons des zones torrides »; et ce fantôme s'élève seul entre deux abîmes... le passé et l'avenir. Je me trompe.... un autre grand homme, fils comme lui de la mer, éclos du rocher comme lui, s'élève aussi pour dominer par une heureuse influence les générations à venir. Celui-ci, c'est le chantre des Martyrs, l'auteur incomparable du Génie du christianisme.

Reprenons le cours de cette vie tant agitée, mais toujours pure.

On voit à cette époque un grand tumulte d'événements, un travail précipité d'élémens hétérogènes : approche des armées étrangères, fermentation dans Paris, discussions orageuses des Chambres, intrigues de Fouché, président de la commission du gouvernement, prôneur de la légitimité dès l'abdication de l'Empereur; le régicide devient ministre de la monarchie des Bourbons, par l'appui de Wellington et la complicité de Talleyrand.... alliance de la Restauration et de Fouché !!!

Les mouvements se décident, se règlent, se succèdent. Le 6 juillet, les troupes prennent possession des barrières ; le 7, la commission du gouvernement déclare sa mission finie, et elle se sépare; le 8, le roi entre dans Paris. Le vicomte de Chateaubriand, près d'être élu député dans le Loiret, est appelé à la pairie qui allait bien mieux à ses mœurs et à ses habitudes. Une place active au ministère Fouché révoltait sa dignité d homme, de Français et de royaliste. Il est nommé, des son entrée à la Chambre des pairs, l'un des quatre secrétaires pour la session de 1816. Cette Chambre alors n'était pas ce qu'elle fut depuis, grâce aux adjonctions successives qui la rajeunirent. Elle ne se composait que d'esprits usés et invalides, restes desséchés de la vieille monarchie, de la Révolution et de l'Empire.

La parole de l'éminent orateur pouvait-elle être entendue par ce public de sourds, gens respectables d'ailleurs pour la plupart, mais qui, ce semble, étaient plutôt les cariatides de l'édifice de la Restauration que les intelligences actives destinées à la servir? Cette parole toujours féconde n'était toute-fois pas perdue pour le pays; tombée comme dans le vide, dans l'enceinte du Luxembourg, elle retrouvait au dehors les échos qui lui manquaient à la tribune. Cependant elle fut toute-puissante, un jour, sur ces cœurs froids et engourdis : c'est que Dieu met parfois sur les lèvres du génie, comme sur celles du prophète, ces paroles qui ressuscitent les morts. L'illustre pair fit à la Chambre une proposition relative aux puissances barbaresques. Il intéressa la philosophie moderne à l'œuvre de délivrance tentée jadis par saint Louis, et ensevelie avec le pieux monarque sous les ruines ' de Carthage. La proposition fut accueillie, et la décision de la pairie fut la première intervention politique d'une grande puissance en faveur des Grecs. Tôt ou tard les idées grandes, comme les inventions fécondes, se traduisent par des faits, dans l'ordre politique comme dans l'ordre physique. La noble croisade qui passionna l'Europe en 1824, et qui coûta la vie à lord Byron, avait été prêchée dès 1816 par Chateaubriand.

L.

Suppléer la tribune par la presse, telle sera désormais sa préoccupation. Modèle de grandeur et d'indépendance, il n'aimait que ce qui lui semblait propre à relever la dignité des individus et des gouvernements. C'est pour atteindre ce but qu'il écrivit la Monarchie selon la Charte. Ce livre, si justement célèbre, renferme à la fois le dogme et la morale politique sur lesquels doit reposer le gouvernement représentatif en France. Dans ce système, où le roi ne peut mal faire, où l'influence appartient au patriotisme et au talent appuyés sur une législature éclairée, la royauté toujours invariable à côté d'institutions perfectibles, immuable au milieu de tous les changements, apparaît encore ainsi avec un caractère divin. Cette monarchie constitutionnelle, cette royauté à l'anglaise appliquée à la France avec les modifications nécessaires, l'éminent publiciste l'expose par une théorie capable de séduire les esprits les plus positifs. Tout s'y correspond avec une harmonie naturelle ; c'est une hiérarchie, une unité politique et sociale où la vérité monte et descend d'un degré à l'autre, où le jeu régulier des institutions produit le bien-être universel. La politique de ce système, ou plutôt ce système de politique repose sur deux articles de foi sociale, les deux colonnes de l'édifice : d'un côté, le principe de droit divin pour les princes; de l'autre, le principe de la souveraineté des peuples pour les nations. Respecter le mystère et la sainteté de leur origine, est le devoir de tous. Pas de libre examen, pas de scepticisme sur ces deux points fondamentaux.

Cet écrit eut une vogue universelle, mais surtout en Angleterre, où l'admiration alla jusqu'à l'engouement. Le penseur s'y montre partout à la hauteur de l'écrivain ; rien de parfait surtout comme l'exposition des principes constitutionnels, et la description de l'ordre légal, tel qu'il est conçu par la sagacité du publiciste, digne interprète de la Charte. Chateaubriand était un de ces esprits rares, ayant la science pratique à l'égal de la science théorique, l'action à l'égal de la pensée. Créateur, pour ainsi dire, du gouvernement représentatif en France, il lui donna le mouvement et la vie ; il y imprima son cachet, et cette vive empreinte a servi longtemps à le défendre et à en maintenir l'influence.

Chateaubriand faisait partie de l'opposition quand il publia la Monarchie selon la Charte. Fidèle à son principe d'alliance entre la royauté et la liberté, toujours prêt à secourir celle des deux forces qu'il voyait en péril, il combattait alors le ministère Richelieu, dont les concessions lui semblaient faire une trop large part aux intérêts nés de la révolution. Le roi, cédant à une politique timorée, venait de dissoudre la Chambre, qu'il avait lui-même déclarée introuvable. Sous ce coup imprévu, l'auteur n'eut que le temps d'ajouter à son ouvrage le post-scriptum qui provoqua le mécontentement du roi, les poursuites de M. Decazes, la saisie du livre, et la destitution du publiciste comme ministre d'Etat.

Ce dernier procédé nuisait au monarque de deux manières. Agir ainsi, n'était-ce pas odieusement manquer de reconnaissance? n'était-ce pas donner lieu à un rapprochement humiliant? Le roi ôtait à son ministre, qui cherchait à l'éclairer, la place qu'il lui avait donnée à Gand pour prix de sa fidélité! La main royale qui avait élevé naguère un régicide, renversait le champion de la royauté! Quant à la saisie de l'ouvrage, elle fut levée par une ordonnance de non-lieu.

LI.

Dévouement!... C'était, avec l'honneur, la devise du noble écrivain. Passionné pour la Charte, il s'en était fait comme le chevalier, toujours prêt à lui sacrifier sa vie à travers tous les périls. Il s'acquit par la liberté de la presse un titre à la reconnaissance et à l'admiration; elle fut sa conquête et son arme, et par elle il se fit dans le Conservateur une tribune sans rivale. De là, mieux que du huis clos des pairs, il put diriger ses vives attaques contre toutes les doctrines, de quelque part qu'elles vinssent, tenues par lui pour ennemies de l'ordre ou de la liberté. Il voyait là une guerre de délivrance. Fier de conduire cette croisade d'une nouvelle espèce, il menait à sa suite les hommes les plus éclatants du parti royaliste, jusqu'à des cardinaux et des princes de l'Église mêlés aux représentants de la plus haute noblesse.

Paraître, conquérir et régner, ce fut tout un pour le Conservateur. Son existence, il est vrai, fut courte ; mais aussi elle fut glorieuse par l'enthousiasme avec lequel il fut accueilli, par l'ascendant qu'il prit bientôt sur l'opinion, par T'influence qu'il exerça sur les deux Chambres et dans les divers cabinets de l'Europe. Le Conservateur fut comme un champ de bataille qui captiva pendant deux ans l'attention du monde littéraire et du monde politique. On vit s'y déployer avec une imposante harmonie toutes les forces de la pensée humaine, au milieu desquelles rayonnait dans toute sa splendeur l'éloquence de Chateaubriand. Quelle universalité de sympathie et d'admiration! Chacun de ses articles était un événement. Là étaient traitées les plus hautes questions de religion, de morale et de politique, où le grand écrivain joignait parfois à l'arme du raisonnement le fouet de la satire. Les ministres tremblaient en face du rude jouteur : c'est que rien n'est redoutable comme les sarcasmes du génie, et malheur aux importances qu'il a une fois caricaturées !

L'opinion royaliste n'eut jamais plus de splendeur que dans les deux années 1818 et 1819, remplies par les luttes incessantes du Conservateur. Le royalisme n'était plus ce fantôme odieux dont on se servait pour effrayer le peuple; c'était un géant à la taille des idées modernes et en état de leur ouvrir les voies en les éclairant d'une féconde lumière ; c'étaitle mort ressuscité, lui aussi, à la seule parole du génie... et stetit redivivum cadaver. Une autre ère commençait pour la royauté; elle pouvait puiser la vie encore à des sources nouvelles, heureuse si elle avait eu foi en celui qui la sauvait!

Le ministère devenu impossible, M. Lainé, fatigué de l'Intérieur, avait quitté le cabinet, et M. le duc de Richelieu s'était retiré, malgré les instances de M. Decazes. Il avait passé, voulant et même faisant le bien. Le départ des troupes étrangères fut son grand acte politique ; ce fut aussi son titre à l'estime et à la reconnaissance du pays. L'histoire aura toujours à regretter que cet homme d'État, doué des plus éminentes qualités, ait eu le tort ou le malheur de s'associer aux injustices d'un collègue par qui il s'était laissé dominer.

Le ministère était dissous, et l'opinion publique le recomposait de ceux-là mêmes que Chateaubriand avait entraînés avec lui dans la lice. M. Decazes seul tenait bon contre la défaveur populaire; l'amitié royale le soutenait. Il ne fallait rien moins qu'une catastrophe pour renverser le favori. Le 13 février 1820, le pied lui glissa dans le sang1 : le duc de Berry venait de tomber sous le couteau de Louvel.

(1) M. de Chateaubriand explique lui-même le sens de ces mots : « J'ai dit que les pieds lui glissèrent dans le sang, ce qui ne signifie pas, à Dieu ne plaise, qu'il fut coupable de meurtre, mais qu'il tomba dans la mare rougie qui se forma sous le couteau de Louvel. » (Mémoires.) ↩

Sept mois après l'assassinat, un nouveau-né arrivait à la vie, dernier rejeton d'une race consacrée par le malheur autant que par la gloire, frêle tige sortie miraculeusement d'un tombeau. L'histoire a aussi ses touchantes harmonies préparées par la Providence.

Le crime était notoirement un acte de fanatisme politique. Fut-il le résultat des agressions incessantes des journaux antiroyalistes? On l'a cru, et cette opinion, bien ou mal fondée, détermina le rétablissement de la censure, malgré l'énergique opposition de Chateaubriand. La liberté de la presse était sa passion dominante. Là reposaient toutes ses espérances dans l'ordre politique. Sitôt l'adoption de la censure, le Conservateur cessa de paraître.

Cependant l'opinion royaliste allait de jour en jour croissant, et elle appelait au pouvoir les hommes de talent que l'illustre écrivain avait rassemblés autour de lui. Le ministère dut compter avec le défenseur du parti royaliste. Le duc de Richelieu est rappelé. Chateaubriand accepte une mission conciliatrice. Toutes les difficultés tombent vite devant un interprète tel que le noble vicomte. M. de Villèle et M. de Corbière ne tardent pas à entrer au conseil, l'un comme ministre secrétaire d'État sans portefeuille, l'autre avec la direction de l'instruction publique. Le généreux négociateur avait tenu à s'oublier lui-même dans tout ce mouvement politique. On lui fait néanmoins sa part : l'ambassade de Berlin lui est offerte, et il pousse la générosité jusqu'à consentir à quitter la France, se réservant le sacrifice après avoir élevé ses amis au sommet de la fortune et du pouvoir.

LI.

Arrivé à son poste, les fêtes de la cour et les réunions d'apparat l'accueillirent, au grand étonnement des diplomates ses collègues. D'après un règlement de Frédéric II, les princes et princesses du sang à Berlin ne voient pas le corps diplomatique; mais le génie est plus que de la famille des rois : la renommée de l'écrivain valut à l'ambassadeur une exception méritée. Là il lui fut donné de se lier d'intimité avec la princesse Frédérique de Prusse, duchesse de Cumberland, sœur de la feue reine. Toujours le cœur se prend à ce qui lui rappelle de chers souvenirs; la société de cette femme, dont la grâce et la bienfaisance, la tendresse et la piété étaient rehaussées encore par le malheur, attirait ses sympathies. Il était aussi bien avant dans la confiance et l'amitié du roi, qui se plaisait à lui donner les marques les plus délicates d'estime et d'affection. A ces hautes relations se joignaient des rapports non moins intimes avec les hommes les plus distingués : M. Ancillon, ancien gouverneur du prince royal, alors chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères; M. Guillaume de Humboldt, frère du savant voyageur, ex-ministre vivant dans la retraite et apprenant, pour tuer le temps, toutes les langues et tous les patois du monde connu ; M. Adalbert de Chamisso, docte moraliste, écrivain élégant, connu par de gracieuses et touchantes poésies.

Toutefois, le noble diplomate ne voyait dans les distractions et les passe-temps agréables que les accessoires de sa position. Le devoir d'un ambassadeur est d'abord de connaître les archives de l'ambassade, pour se placer au courant des affaires et en embrasser tout l'ensemble et toute la portée; tel fut aussi le premier soin de M. de Chateaubriand. Il s'entoura donc des registres de M. de Bonnay, son prédécesseur, lesquels remontaient à l'année 1816. Ils ne contenaient guère que des dépêches traitant moins des affaires diplomatiques que de particularités relatives à des personnages de la société et de la cour, tous détails sans intérêt pour un esprit grave et supérieur. Mais ce qui dut piquer la curiosité de notre ambassadeur, ce fut l'appréciation que son prédécesseur y faisait de ses talents, de ses discours, de ses écrits et de ses doctrines politiques, par quoi il était indubitable que le noble pair ne méritait que d'être en bonne et due forme qualifié de jacobin. Ce fut la seule instruction qu'il tira des dépêches de M. de Bonnay. Il n'y trouva d'ailleurs, ainsi que dans celles de quelques autres ambassadeurs appartenant à l'ancien régime, qu'une correspondance plus ou moins bourrée de malices, d'anecdotes et de cancans. Faire sortir la diplomatie' de ce cercle de commérages, peu en rapport avec la gravité des circonstances, ce fut la tâche qu'il se proposa avec cette devise : Ne peindre que ce qui doit vivre, n'attaquer que ce qui menace.

Digne représentant de la royauté, il remplit en paix sa mission auprès de la cour de Berlin ; mais sa pensée est autre part : son regard ne saurait se détacher de la France. Là il voit naître de graves sujets d'inquiétude : on ne tient pas les engagements pris envers le parti royaliste, encore en butte à une politique vindicative et tracassière. Mais le pouvoir n'est plus fort quand il se fourvoie par l'injustice, et il suffit d'une noble fierté pour déconcerter et désarmer la malveillance. Les dispositions du ministère ne tardent pas à se modifier devant le langage et la fermeté du diplomate dont l'influence va peser encore, quoique de si loin, sur les intérêts politiques qui s'agitent à Paris1.

(1) Il vaut la peine qu'on se reporte à la lettre écrite par le vicomte de Chateaubriand à M. le baron Pasquier, en date du 10 février. Elle se trouve au septième volume des Mémoires. ↩

Un point surtout le préoceupe : c'est le rôle qui convient à la France, en présence des événements qui se préparent en Europe. L'Espagne, le Piémont, Naples, deviennent tour tour l'objet de ses méditations et de ses conseils. La Restauration a été flétrie par une humiliante tutelle, il faut la régénérer dans la gloire; il faut saisir l'occasion des troubles du Piémont; c'est la guerre avec des lauriers pour couvrir les récentes blessures de la France. En conséquence, intervenir en occupant la Savoie avec vingt-cinq mille hommes, prévenir ou repousser la domination des Russes et des Autrichiens en Italie, écraser une révolution démagogique et rétablir la prépondérance de nos armes, satisfaire ainsi à l'amour-propre national en effaçant une tache originelle..... tel était le système de Chateaubriand, le sujet habituel de ses dépêches. Que n'eût-il pu donner l'impulsion?.... mais il fallait attendre des jours meilleurs.

LI.

Les contrées septentrionales n'offrent rien ou presque rien à la mémoire. On ne voit à Berlin et dans le Nord que des monuments vides de souvenirs, forteresses et remparts sans bruit et sans vie sur les bruyères et dans les steppes, vain appareil de force, qui dissimulent mal la pauvreté de l'indépendance. La fantaisie seule peut aimer le fantastique de ces simulacres, faux semblants de vie dont l'aspect est d'une incroyable morosité, à moins qu'un contraste inattendu ne vienne distraire la pensée, une robe frôlée en passant près d'un tombeau, une fleur abritée sous le redan d'un glacis. Chateaubriand aimait ces sortes de solitudes : son âme en aspirait le silence et la tristesse.

Avant de quitter Berlin, grâce à un congé obtenu à l'occasion du baptême de Mer le duc de Bordeaux, il alla faire une dernière visite à Charlottembourg, retraite consacrée désormais par un touchant souvenir et par un mausolée dû au ciseau d'un célèbre statuaire1. La ville est environnée d'un parc anglais de peu d'étendue, d'où l'on découvre au dehors des friches, lugentes campi. Là, dans un caveau monumental, dort la reine de Prusse, généreuse victime de son courage et du malheur, naguère encore idole de ses sujets. Un tribut d'honneur était dû à sa royale infortune ; Chateaubriand fit sur elle, à la prière de la duchesse de Cumberland, une élégie empreinte de tout l'idéal de la douleur, comme de toute la tendresse de son talent.

(1) M. Rauch, dont chaque ouvrage accroissait alors la renommée. ↩

Arrivé à Paris, à l'époque des fêtes du baptême de Mer le duc de Bordeaux, il se voit enfin réintégré dans son ministère d'Etat. Il reste impassible devant la réparation comme devant l'injure. Nul ne connut et ne suivit mieux sa ligne de conduite. La division était devenue extrême entre les ministres et l'opinion royaliste. MM. de Villèle et de Corbière se retirèrent, et M. de Chateaubriand crut devoir rentrer dans la retraite avec eux. Cette façon d'agir, outre qu'elle était conforme à la pratique en usage dans toute monarchie représentative, avait encore un principe d'honneur. Il eût d'ailleurs suffi de l'autorité du vicomte pour accréditer un principe nouveau de morale politique, et pour lui donner une grande valeur aux yeux de tous ceux qui se connaissent en dignité. Cette démission, quelque honorable qu'elle fût, n'en excita pas moins de vifs regrets à la cour de Berlin, où il avait laissé, sans faiblesse mais non pas sans douleur, des yeux en larmes et des amitiés rompues. Il reçut à cette occasion une lettre de la princesse Frédérique, dont le souvenir devait bientôt se mêler à celui des autres nobles amies qu'il avait perdues sur la terre.

Cette retraite, commandée par l'honneur, est d'ailleurs une démarche habile. Elle amène les résultats qu'il prévoyait : la dissolution du cabinet et le retour de ses amis au conseil. MM. de Villèle et de Corbière rentrent au ministère, l'un chargé des finances, l'autre, de l'intérieur. Le portefeuille des affaires étrangères, qu'avait tenu M. le baron Pasquier, de concert avec le duc de Richelieu, est donné au vicomte de Montmorency, très-haut personnage, modèle constant de vertu, d'honneur et de fidélité dans les diverses phases de sa vie politique; l'ambassade de Londres, vacante par la retraite de M. Decazes, devient la part de M. de Chateaubriand. On était offusqué de l'éclat de cette lumière ; ne pouvant l'éclipser, on l'éloignait toujours.