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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand LVI

LVI

Chateaubriand · 4 min de lecture · p. 127–129 · chapitre 37 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Cependant, grâce à la trêve du roi, la polémique cesse un instant; l'hiver se passe dans le calme, l'illusion et l'espérance. Le roi est sacré à Reims, au printemps de 1825. Hélas! dans le siècle du doute et de l'indifférence, que peut un sacre pour l'inviolabilité et la sûreté des rois?

Une autre cérémonie a lieu, selon l'usage, è l'occasion de cette fête : c'est la réception des chevaliers des ordres. M. de Chateaubriand, à genoux, par une rencontre toute fortuite, à côté de M. de Villèle, y reçoit de la main royale le grand cordon du Saint-Esprit. Singulier rapprochement ! que ne peut-il être suivi d'une réconciliation ! L'opposition de l'éminent publiciste n'en conservera pas moins d'énergie, mais elle va perdre son caractère d'animosité personnelle. Elle trouve désormais sa justification dans certaines lois impopulaires, et dans les tendances d'une administration qu'il voit peu en rapport avec l'esprit de la Charte, et déjà même hostile à la liberté.

Défenseur du principe monarchique en 1818, il se porte en 1825 au secours de cette liberté qui lui paraît attaquée; le royaliste devient le chef du parti libéral, où viennent se réfugier ceux qui se sont déclarés plus tard les acteurs de la comédie de quinze ans. Il y a dans ce cœur français un dévouement chevaleresque pour la liberté : elle est partout le plus doux de ses soins. Appelé à la délivrance de la Grèce, œuvre à laquelle il avait gagné déjà en 1816 les sympathies de la Chambre des pairs, il s'y dévoue avec une piété filiale. Le premier corps politique de l'Etat, ainsi que les premiers cabinets d'Europe, soutiennent la justice de cette cause, grâce à la parole et à l'influence de ce génie aussi puissant que des armées ; pourtant, la victoire de Navarin n'a pas un vivat pour saluer son nom, resté sans écho dans les ruines d'Athènes et de Sparte, hier honorées de sa visite et aujourd'hui délivrées par son éloquence ! L'Hellénie ressuscitée ne lui a pas même gardé un souvenir.

Comme tous les grands bienfaiteurs de l'humanité, celui-ci a toujours deux fidèles acolytes attachés à ses pas : l'ingratitude et l'indigence. Il est ruiné dans sa fortune par la suppression de sa pension de ministre d'Etat; malgré tout, il faut qu'il vive. M. Ladvocat, éditeur célèbre, lui offre et lui facilite à des conditions honorables un marché relatif à la publication de ses œuvres complètes. M. de Chateaubriand, toujours sans étroitesse au cœur comme sans tache au front, retrouvé ainsi par son talent ce que l'ingratitude des hommes lui avait ôté.

Il était occupé de la révision de ses œuvres complètes, quand la mort, en rayant deux noms nouveaux de la liste de ses amis, lui fit voir une fois de plus la grande humiliation de toute puissance de la terre et la gloire de la vertu. Le czar de Russie n'était plus, et le duc de Montmorency venait d'expirer à trois heures de l'après-midi, le jour du vendredi saint, dans l'église de Saint-Thomas d'Aquin.

Cependant il s'élevait dans le monde politique des bruits et des symptômes peu rassurants pour l'avenir. Du sein du parti libéral partaient des attaques indirectes contre la monarchie des Bourbons, et les ennemis de cette royauté, en saluant la. France nouvelle, signalaient à sa haine ce qu'ils appelaient le parti-prêtre. C'était l'époque où l'affaire des jésuites devint l'objet d'une controverse entre M. de Bonald, plusieurs écrivains catholiques et M. de Montlosier, dont la dénonciation ne s'expliquait pas de la part d'un vieux royaliste si fervent ami du passé. Invité par cet ancien compagnon d'exil à entrer dans cette alliance pour préserver la France de l'erreur des prêtres, l'auteur du Génie du christianisme, voyant tout ce qu'il y avait de fiel sous cette feinte douceur de langage, resta fidèle à la religion comme à la monarchie.

Il n'en poursuivait pas moins sa polémique; c'étaient chaque jour de nouveaux combats contre les adversaires qui ne se servaient pas toujours d'une belle épée. Malheur aux Thersites! ils étaient bientôt marqués d'un stigmate ineffaçable. Ce n'est pas le lieu d'analyser ici les discours, brochures et articles qui déterminèrent principalement la chute de la fameuse loi sur la police de la presse qu'on appela la loi de justice et d'amour. Qu'il suffise de rappeler que tous les amis des lettres comme de la liberté, tout ce qui s'appelait alors la jeune France, s'associèrent à son triomphe, et se firent solidaires de ses succès, surtout lorsque le garde des sceaux, M. de Peyronnet, eut apporté à la Chambre l'ordonnance royale qui déclarait le projet de loi retiré par le gouvernement.

Cette année - 1827-fut celle où l'importance politique de Chateaubriand apparut dans tout son éclat; il touchait au plus haut de sa gloire. Dominateur de l'opinion, il régnait bien au-dessus des rois dont il se montrait le si généreux appréciateur, alors même que ces rois ne daignaient écouter ni accueillir ses conseils et ses services.