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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand XLVI

XLVI

Chateaubriand · 3 min de lecture · p. 101–102 · chapitre 32 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le 4 avril 1814, Napoléon est déclaré déchu de ses droits avec tous ses héritiers, et Louis XVIII rappelé au trône de ses pères. Le 12, le comte d'Artois entre à Paris comme lieutenant général du royaume, en attendant l'arrivée de son frère. Trois ou quatre cents hommes à cheval étaient venus au-devant du prince; de ce nombre était Chateaubriand. On le présenta au frère du roi, qui avait lu sa brochure, et qui, s'il ignorait le dévouement du gentilhomme breton blessé devant Thionville, savait à présent tout ce qu'il devait à la plume de l'écrivain.

Louis XVIII arriva à Compiègne. Chateaubriand s'était hâté de l'y devancer ; il craignait l'effet de l'apparition d'un vieillard caduc sur le peuple, dont l'esprit moqueur ne manquerait pas de saisir certains rapprochements. C'est pourquoi il publia une relation de l'arrivée à Compiègne, dans laquelle, s'inspirant de la tendresse de son génie, il relève par la majesté du malheur, en l'entourant comme d'un prestige d'antiquité, l'invalide royal qui vient, appuyé sur le bras d'une jeune femme, en même temps qu'il montre la royauté de Charlemagne et de saint Louis exerçant dans la personne de ce vétéran de l'exil, la toute-puissance de sa magie sur les populations. Le sarcasme était vaincu, la malignité réduite au silence.

Compiègne vit en ces jours les deux plus hautes couronnes de la terre : Alexandre et Louis XVIII; le czar de Russie venait visiter le roi de France : c'était Pierre le Grand saluant avec respect l'antique monarchie de Clovis et le royaume de Louis le Grand. La déclaration du 2 mai résulta de cette entrevue : c'était la liberté sur ses plus larges bases. Cette déclaration, au surplus, était moins l'œuvre de Louis XVIII et de ses conseillers qu'elle n'était l'effet du temps, dont une révolution gigantesque avait hâté les progrès. La forme, en toute transaction, est un point non moins important que le fond. Il y a, dans certains mots mal pesés, des questions irritantes qui compromettent le bien qu'on veut faire. La Charte eût été plus universellement et mieux accueillie, si elle n'avait eu l'inconvénient d'être octroyée : cette expression blessa les susceptibilités d'une grande partie de la nation. La Charte n'en était pas moins un bienfait d'une immense portée; mais, au fond, elle n'eut les sympathies, ni des royalistes ni des libéraux : la révolution n'était pas à son terme. Une autre façon de faire non moins blessante pour la vanité nationale, fut la date adoptée par Louis XVIII de la dix-neuvième année de son règne. Il réduisait ainsi à néant, outre la république, un pouvoir prodigieux qui avait bouleversé et effrayé le monde pendant quinze ans: grande mortalis œvi spatium. C'était donner à l'histoire un démenti absurde; c'était provoquer les plus amers sarcasmes.

Chateaubriand avait été le précurseur de la légitimité; il en était aussi le héraut. Un Mémoire au Roi parut à l'occasion de la première loi sur la censure. Machine usée de la Terreur, génie trouvé insuffisant au calcul des proportions de la guerre napoléonienne, l'auteur - c'était Carnot - y donnait au roi Louis XVIII des leçons et des conseils inopportuns et inconvenants. L'auteur des Martyrs répondit au Mémoire par des Réflexions politiques qui contiennent en substance la Monarchie selon la Charte. Elles amortirent le coup du factum républicain. Ce troisième service rendu à la royauté *légitime par la plume de l'illustre écrivain fut loin d'être apprécié... Cet homme n'eut presque toujours que d'amers déboires en retour de ses bienfaits. Une femme le protégea, non qu'il eût marqué le moindre désir, ni dit un seul mot pour obtenir la moindre faveur; il y songeait si peu qu'il était sur le point de se retirer en Suisse, quand Louis XVIII le nomma son ambassadeur en Suède, sur les instantes sollicitations de Mue de Duras. La fortune venait trop tard, si tant est qu'il l'eût jamais désirée; ce n'étaient plus des honneurs qu'il fallait à ce cœur désabusé de la terre, mais bien l'intimité d'une âme dévouée et capable de réconforter cette vie fatiguée à l'approche des premières heures du soir.