XLV
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Cependant la police, devenue moins ombrageuse durant cette dernière période, s'était relâchée de ses rigueurs envers l'exilé de Dieppe, et le futur historien, rendu à la liberté, était revenu à Paris se renfermer dans son ermitage de la Vallée-aux-Loups, avec ses manuscrits et ses fleurs1. Là il prêtait l'oreille aux craquements sourds de l'édifice napoléonien près de s'écrouler. Le génie est parfois superstitieux comme le vulgaire. Le grand homme avait comme entrevu, dans la comète de 1811, la messagère de nos malheurs ; Virgile s'avouerait vaincu : Elle était belle et triste.... et comme une reine elle traînait sur ses pas son long voile. Qui l'étrangère égarée dans notre univers cherchait-elle? A qui adressait-elle ses pas dans le désert du ciel?
(1) D'un autre côté, on vint offrir à Pie VII, comme condition d'un accommodement, de lui restituer Rome et une partie des Etats pontificaux. Le noble captif répondit qu'une restitution ne se rachetait pas, et qu'il ne consentirait à négocier que quand il serait libre. Au surplus, ajouta-t-il, on peut assurer l'Empereur que nous ne sommes point son ennemi : la religion ne nous le permettrait pas. Telles étaient les armes avec lesquelles un prêtre infirme et captif devait triompher du plus grand capitaine qu'aient jamais vu les champs de bataille. Cinq jours après, par ordre de l'Empereur, Pie VII reprenait le chemin de Rome, quittant sans orgueil et sans colère le palais de Fontainebleau, qui lui avait servi de prison pendant près de deux années, et qui, quelques mois plus tard, allait recevoir l'abdication de César. Le voyage s'effectuant avec lenteur, le Pontife n'était pas encore parvenu à sa capitale que Napoléon avait perdu la sienne ; et quand Pie VII rentra triomphalement dans sa chère Rome, qu'il ne croyait jamais revoir, il avait eu la gloire de recueillir sur sa route la famille fugitive de son adversaire vaincu, et d'inaugurer son retour dans ses États en accordant à d'illustres proscrits (madame Lœtitia, mère de Napoléon, le cardinal Fesch, son oncle, et Lucien Bonaparte, son frère) l'hospitalité du malheur. Dans notre dernière paroisse de Villeblevin, au diocèse de Sens (Yonne), au sortir de laquelle nous fûmes placé auprès de la personne de M. de Chateaubriand (poste d'honneur qui nous permettait mieux que tout autre de nous occuper de l'objet d'art religieux que nous avions mission de développer), nous eûmes la bonne fortune de connaître, durant plusieurs années, un des serviteur: qui occupèrent un poste auprès de Pie VII, pendant sa captivité à Fontainebleau. Il s'était retiré à Villeblevin avec une pension que lui faisait le Pape pour ses bons et loyaux services. Cet homme nous apprit nombre de particularités des plus intéressantes concernant la captivité de Pie VII dans cette prison, et sur les procédés dont il fut l'objet. Ce pieux et fidèle serviteur était lui-même très-digne d'intérêt et d'estime par les circonstances, où son dévouement avait été mis à l'épreuve, et par les missions délicates qu'il avait eues à remplir. ↩
Le jour du malheur approchait pour Napoléon ; abandonné par ses alliés, il venait d'être vaincu à la journée de Leipzig, cette grande bataille des nations. A la veille de solennelles restitutions, cette haute intelligence, pressée et menacée sur tous les points de l'empire, déployait plus que jamais tout ce qu'elle avait de clairvoyance, d'activité et d'énergie. Cette vie, gâtée par son milieu, est admirable à ses deux extrémités ; elle commence et finit par des prodiges : sa première campagne d'Italie, et sa dernière campagne de France; d'un côté le grand guerrier, de l'autre le grand homme. Il ne fallait rien moins que toute l'Europe pour renverser le géant. La France fut envahie, la capitale menacée; mais l'intrépide capitaine resta debout et fit face à l'orage. On le voit partoutà la fois : Saint-Dizier, Brienne, Montmirail, Champ-Aubert, sont presque en même temps témoins de ses derniers et victorieux abois. Sa fierté indignée ne veut aucun armistice ; près de succomber, il menace, et les rois alliés songent un instant à la retraite. Maîtres de Paris, ils tremblaient encore. Cependant, Napoléon n'était pas détrôné, et ses forces triplées par le désespoir pouvaient encore retarder sa chute.
Les monarques, obsédés dans Paris par les intrigues des divers partis, hésitent dans leurs résolutions Les opinions se divisent et se combattent. Ils délibèrent sans rien décider. Le sort du monde est entre leurs mains. Autour d'eux tout s'agite dans le pêle-mêle des passions, des intérêts, des ambitions qui se disputent l'avenir ; mais tout cède bientôt à la puissance du génie. Chateaubriand paraît dans la mêlée; soldat de la liberté, il lance dans l'arène sa célèbre brochure de Bonaparte et les Bourbons. Le feu jeté sur la poudre a cet effet prompt et terrible. Jamais secousse plus décisive ni plus vive ne fut donnée aux esprits. On se ressouvint des fils de saint Louis, dont les noms semblaient déjà effacés de la mémoire. La royauté antique, fécondée par des principes nouveaux de liberté, vieil arbre s'appuyant sur le passé, par ses profondes racines, mais portant dans ses jeunes rameaux toute la sève de l'avenir, voilà ce qu'il s'agissait de rendre, avec les Bourbons, à la France, désormais délivrée d'une longue dictature. L'ouvrage eut un succès passionné. Bonaparte lui-même lut et jugea avec impartialité la foudroyante brochure, pardonnant à son noble antagoniste, mais flétrissant de son mépris les âmes serviles qui le trahissaient. Sous ce soufle inspiré du génie, la légitimité se releva victorieuse, et Louis XVIII déclara loyalement à l'écrivain que sa brochure l'avait mieux servi qu'une armée de cent mille hommes.
Les contraires ne se mêlent pas; Chateaubriand ne prit aucune part aux conciliabules qui se tenaient dans l'hôtel de M. de Talleyrand, où logeait l'empereur de Russie. L'ancien ministre de Napoléon s'était fait le factotum des royautés constituantes. Il avait formé un gouvernement provisoire composé du général Beurnonville, du sénateur Jaucourt, du duc de Dalberg, de l'abbé de Montesquiou et de Dupont de Nemours. Président, dictateur, il tenait dans sa main tous ces ressorts, qu'il faisait jouer à sa guise. Les salons de l'hôtel de Saint-Florentin devinrent le centre des négociations. Chateaubriand en fut exclu : on eût voulu étouffer cette lumière sous le boisseau. C'était là que se manipulaient les destinées du monde, et c'est dès lors que la Restauration fut entachée de son péché originel. Eut-elle bien, en effet, à s'applaudir de ses premières œuvres dans La personne de l'évêque d'Autun? Fut-elle bien honorée, en passant par de telles mains, et pouvait-elle compter sur une longue vie avec le germe de flétrissure et de mort qu'elle contractait ainsi en naissant?