LXXII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Nul plus que notre grand écrivain n'éprouva le besoin de se réfléchir dans une autre intelligence, comme de se verser dans un cœur ami. De là ses assiduités à certains cercles choisis, où parfois il venait lire des fragments de ses Mémoires. On le voyait revenir à la première ambition de sa jeunesse, et ses amis lui surprirent quelques pièces de vers. Il prit même tout à coup un essor nouveau. La tragédie de Moïse parut, prouvant une fois de plus combien le monde littéraire doit lui savoir gré de n'avoir écrit qu'en prose. Ce n'est pas que cette poésie n'ait aussi son mérite à part; il ne manque à ces beaux vers que l'originalité. On y retrouve l'harmonie de Racine et la douceur de David, mais ce ne sont que des échos. L'antiquité eût placé Chateaubriand parmi ses chantres les plus sublimes : musæum antè omnes..... et Polymnie serait sa muse plutôt que Melpomène. Cette âme se plaît trop dans les hautes régions de la pensée pour s'abaisser aux soins ou aux combinaisons du drame et de la tragédie. -Il n'y avait rien de Shakspeare dans Chateaubriand, a dit Lamartine; il y avait du Pindare en prose.
Quoi qu'il en soit, ajoutons qu'il y eut du divin dans cet homme, car sa vie ne fut pour ainsi dire qu'une création continuelle. Outre le soin de retoucher ses Mémoires d'outre-tombe, il poursuivait encore diverses études. L'ouvrage sur le Congrès de Vérone et la Guerre d'Espagne, vrai monument d'histoire diplomatique, n'offre encore aucun signe de décroissance. Il n'en est pas de même de la Vie de Rancé, où, toutefois, malgré la défaillance du génie, accusée par la confusion du plan et par l'obscurité du récit, on trouve encore partout la sagacité dans l'appréciation des événements, la sûreté du coup d'œil, l'éclat du coloris et la vigueur du pinceau dans les portraits.
Le soleil couchant a parfois de magnifiques jets de lumière. L'Essai sur la littérature anglaise est une étude encore admirable. C'est à la fois un bon livre et une bonne action ; les lois de la morale, de la raison et du bon sens y sont noblement vengées des insultes d'une école, alors célèbre, qu'il châtie avec toute l'autorité du maître dans son empire. Cet ouvrage n'est cependant pas tout à fait irréprochable, surtout dans la partie politique, quelque peu vague et d'ailleurs alarmante. Désenchanté du monde politique comme de sa propre vie, l'auteur ne le voit plus qu'avec découragement et désespoir; il ne s'inspire plus que de ses dégoûts, et, se promenant triste sur sa grève solitaire, il annonce au monde la domination future de la démocratie qui aura pour signes précurseurs les angoisses et les calamités. Heureusement qu'ici l'œil du voyant ne découvre cet avenir que bien loin, par delà tout horizon visible. C'est donner large marge à ses sombres prophéties et nous laisser encore de l'espoir. Au surplus, aans cet éloquent ouvrage, il y a quelque chose de plus qu'un traité de la littérature de nos voisins d'outre-mer; on y trouve encore des vues profondes dans les plus graves questions d'art et de morale : c'est la course libre et rapide du pilote expérimenté qui s'est lancé encore une fois à travers l'océan des idées, explorant tous les rivages et signalant tous les écueils1.
(1) La traduction du Paradis perdu s'offre ici naturellement à la critique. Cette œuvre d'abnégation et de confiance eut de rigides censeurs et de zélés admirateurs. Pour s'entendre, il y aurait cette question à résoudre : le traducteur doit-il ou non sacrifier parfois sa langue à la reproduction fidèle de son original? ou plutôt : vaut-il mieux reproduire l'original avee tous ses traits, ses couleurs et sous son vrai jour, dùt la langue du traducteur subir parfois des sacrifices, que de n'en blesser jamais les règles, dùt l'original subir quelque altération ? La louange ou le blâme de la critique tiennent ici en grande partie à cette question. Nous laisserons au lecteur le soin de l'examiner et de la résoudre. ↩
Il lui fallait le double charme de l'étude et de l'amitié pour lui faire supporter le dégoût des hommes et des choses de ce temps. La vie a des perspectives qui accablent. A l'idée de sa fin prochaine, et à l'aspect des maux de son pays, il se livrait à une tristesse qu'il ne savait pas dissimuler. Alors il écrivait, sous la dictée de son génie, des axiomes prophétiques tels que ceux-ci : « Nul n'est habile » contre Dieu... La politique la plus adroite échoue inévi- » tablement contre la règle de la morale... Les réactions de » l'injustice sont d'implacables vengeresses... Tout royaume › appuyé sur les infractions de la loi morale doit tomber. »
L'événement ne tarda pas à réaliser la prédiction. Le pouvoir, sans base, est heurté et renversé. Louis-Philippe n'a pas la force de se lever contre la République. Il descend du trône, seul et abandonné, et se sauve, caché sous une blouse, sans qu'on s'occupe de lui, sans qu'on lui fasse 'Thonneur de le haïr. Il n'a pas même la consolation de pouvoir accuser les perfidies et les trahisons qui le perdent; lui qui préconisa la défection et décora la félonie, passe par les conséquences de ses prémisses morales et politiques, pour aller expier l'exil par l'exil....... C'était la loi du talion1.
(1) Voici un autographe de Louis-Philippe, que nous avons sous les yeux en ce moment. C'est une lettre adressée à M. de M..., intendant de la liste civile, dans cette triste journée : « Dreux, jeudi 24 février 1848. - Mon cher comte, » parti sons une obole, il a fallu emprunter à Versailles pour notre chétif voyage. i Nous sommes très-bien arrivés ici, à 11 heures du soir : c'était le mieux. A » présent, il faut faire arranger le plus tôt possible notre voyage à Eu. Il faut ides voitures, et vous me feriez plaisir de vous y mettre pour m'apporter l'argent dont je vous remets les ordres, et pour concerter avec vous les horribles » et effrayants arrangements de cette nouvelle position; et j'espère que vous » pourrez venir. - Bonsoir. s Cette fuite de la royauté de juillet avait eu lieu vers midi environ, et nous en avons été témoin, à la grille même du jardin des Tuileries. Nous avions voulu suivre toutes les péripéties de cette révolution faite en trois jours, les 22, 23 et 24 février 1848. Le premier jour, ce fut une démonstration bruyante faite le matin devant la Madeleine, par les étudiants de toutes les écoles qui s'y étaient donné rendez-vous. Vers midi et une heure, l'escadron de dragons mis en bataille sur la place de la Concorde pour en imposer, était insulté par une nuée de gamins qui leur jetaient du sable à travers la figure : ordre était donné de rester immobile. A cinq heures, les environs des Tuileries étaient déjà obstrués de barricades, lesquelles se multipliaient avec une incroyable rapidité par les moyens qui suivent, que nous avons vus de nos propres yeux. Dans le quartier des Halles, à l'arrivée des voitures de la province, les diligences pleines de monde, dedans et dessus, étaient arrêtées, soulevées comme une paille par des milliers de bras, et renversées sans pitié, bagages et voyageurs, tout pêle-mêle. Plus loin, c'étaient les pavés qui se transportaient de mains en mains pour s'amonceler sur un point de passage, etc., etc. Toute la journée du lendemain fut consacrée à ce bouleversement général dans la capitale entière. Ayant voulu nous rendre compte de ce qui se passait, de la porte Saint-Martin à la place Saint-Michel seulement, nous eûmes à traverser soixante et quinze barricades bien comptées, et il nous fallut six heures pour nous faufiler a travers ce chaos et pour nous en échapper. Nous rentrions, navré de tristesse et d'inquiétude, à onze heures du soir de ce deuxième jour, et nous entretenions quelques amis de cette fameuse excursion nocturne, quand, à une heure du matin, un tocsin général épouvanta ja capitale, réduite au plus morne silence par la cessation de la circulation. Jamais pareil effroi n'eut lieu dans une population de 1,500,000 âmes. Toutes les cloches de la capitale sonnaient l'alarme, et, à travers leur voix, on n'entendait que cette voix : « Aux armes! aux armes! » Tout le reste de la nuit et la matinée du troisième jour furent pour nous sans nouvelles. A onze heures et demie, malgré les instances de nos amis qui cherchaient à nons retenir, nous partîmes à la découverte des événements, et c'est vers midi que, arrivé à la grille des l'Tuileries, nous vîmes partir Louis-Philippe, s'appuyant, d'un air abattu, sur le bras de la pauvre Marie-Amélie, qui ne faisait, hélas ! qu'entrer dans la voie douloureuse de nouvelles croix. Louis-Philippe étant sorti par le jardin des Tuileries, la foule innombrable, dont il avait mesure de l'œil l'attitude menaçante, envahissait la cour du palais par le Carrousel ; toute la troupe, sans chefs, défilait par le guichet du quai, lorsque devant nous, un jeune garçon, un commandant improvisé, littéralement affublé d'un chapeau de papier et d'autres oripeaux de gamin batailleur, escalade un cheval laissé libre, prend la tête de l'escadron des dragons, et commande à la musique de jouer la Marseillaise ; après un moment d'hésitation, la Marséilaise est entonnée par la musique, aux acclamations de la populace. Bientôt toute la troupe a pris la fuite. Poussé par la foule inévitable, nous nous trouvons transporté dans le palais des Tuileries avec elle. Stupéfaite de sa propre audace, elle est d'abord presque respectueuse. Mais dix coups de fusil sont tirés par-dessus notre tête et brisent la statue équestre en marbre qui était dans la salle des Maréchaux; c'est le signal du désastre. Le trône, souillé, profané, est arraché sous nos yeux, promené dans les vastes salles, pour de là passer au bů- cher ; et c'est abrité sous ce débris, descendu solennellement par le grand escalier d'honneur, que nous pûmes nous échapper de ce palais, qui devint aussitôt un théâtre de dévastation. M. de Chateaubriand étant déjà bien affaibli et malade, nous voulûmes lui rendre compte nous-même de ce qui se passait, pour éviter que d'autres lui vinsent apprendre ces nouvelles, ou avec trop de joie, ou avec trop d'épouvante. Le vénérable vieillard pleura à notre récit, simplifié le plus possible par la prudence. Le ciel seul, vers lequel il leva les yeux, sait quelles furent ses pensées, car il ne répondit pas un seul mot; et nul, depuis, n'a pu surprendre de lu aucune manifestation, si ce n'est quelques soupirs. ↩
Chateaubriand vit cette chute soudaine sans en être étonné, il l'avait dès longtemps prédite..., sans triompher ni se réjouir : il voyait des luttes et du sang. Lui aussi, il touchait au terme de sa royauté; mais ce beau génie arrivait avec majesté au bout de sa carrière. Escorté par de nombreuses années, du bord de sa tombe il pouvait les bénir, « comme » le pontife, arrivé au sanctuaire, bénit la longue file de » lévites qui lui serviront de cortége.» Une double blessure, cependant, faisait encore saigner son cœur : la mort de Mme de Chateaubriand et celle de son vieil ami Ballanche, l'avaient plongé dans une tristesse taciturne qui était maintenant toute sa vie. Il n'était pas toutefois malheureux. Outre la religion, cet immortel bouclier du cœur, il trouva constamment dans l'amitié un refuge à ses ennuis, et il ne manqua jamais d'en venir déposer chaque jour le fardeau à l'Abbaye-aux-Bois, où l'attendaient les attentions les plus délicates et les soins les plus dévoués.
Sa fin prochaine ne l'effraya point; il l'envisageait sans crainte tout comme chrétien fidèle. Le travail de la décomposition devenait de jour en jour plus sensible; son existence ne fut bientôt plus qu'une succession alternative de dispositions contraires, de surexcitations soudaines suivies d'affaissements profonds ; en lui, tout défaillait, excepté le cœur du Français et du chrétien.
Quelques jours avant sa mort, on vit encore ses yeux noyés de pleurs : c'étaient ses dernières larmes. Il les donnait à la France déchirée par les discordes, et au pontife, tombé sur les barricades, martyr de la charité. L'instant fatal arriva; une sueur froide couvrit son front. Dans ces heures de l'agonie, son visage montra plus que jamais le calme d'une conscience pure dans le recueillement de la prière. Enfin il reçut les derniers sacrements de la main d'un digne prêtre, son ami; et, subissant noblement la dissolution de sa terrestre demeure, cette âme chrétienne rentra avec son Dieu dans la maison et dans la joie de son éternité1.
(1) M. de Chateaubriand expirait, le 4 juillet 1848, ayant à son chevet l'abbé de Guerry et Me Récamier. Nous eûmes l'affliction de ne pas être à notre poste naturel à cette heure suprême, retenu* que nous étions à la campagne par une maladie qui nous imposa aussi le douloureux sacrifice de laisser notre place vide à ces glorieuses funérailles. Nous avons du moins cherché un dédommagement pour notre cœur, en traçant à grands traits cette noble vie, dont la Providence nous avait fait le témoin intime, à l'heure touchante du crépuscule. ↩
* Les causes de cette absence dans un moment si solennel, ne sont pas moins que deux traits remarquables dans la vie toute de dévouement de l'auteur de cette étude : l'un de patriotisme né des circonstances d'alors, l'autre d'abnégation sacerdotale, d'obéissance à son évêque. Il nous sera donné quelque jour de pouvoir les raconter. (Note de l'éditeur.) ↩