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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand XIX

XIX

Chateaubriand · 7 min de lecture · p. 36–40 · chapitre 8 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Quoi de plus triste sous le pinceau du peintre que les détails du retour : l'armée éparse et en désarroi avec son attirail de guerre, tous ses soldats gisant morts ou mourants dans la boue des chemins défoncés par les pluies; lui-même dans ce pêle-mêle se soutenant à peine sur sa cuisse enflée, et se trouvant bientôt saisi d'une petite vérole confluente qui rentre et sort alternativement, selon les impressions de l'air. C'est dans ces conditions que Chateaubriand commence un voyage à pied de deux cents lieues, n'ayant pour le faire que 18 francs d'emprunt.

Il marche huit jours dans les Ardennes, en butte à bien des misères auxquelles se mêle parfois quelque épisode devenu intéressant sous le prisme de ses pensées.Les souvenirs poétiques, les jeux d'une imagination féerique lui allègent de beaucoup la fatigue, sous l'influence d'un stoïcisme inaltérable. Mais il s'arrête, enfin vaincu sous le poids de son sac. Son état, d'ailleurs, avait empiré considérablement; la petite vérole rentrait et l'étouffait. Qu'il y a d'enchantement dans la jeunesse du génie, même au milieu des angoisses de la souffrance! Alors tout ce qu'il a le plus aimé se retrace à sa pensée, mais sous des images vagues et confuses ; ce ne sont plus des souvenirs, mais seulement comme des formes aériennes des objets les plus chéris. Ainsi pour cette âme vaincue par la maladie, ce sont encore les impressions des doux sourires, les accents des voix connues; ce sont les enchantements de la nature et ses gracieuses harmonies, mais sous des teintes plus pâles et comme à demi effacées. Les muses lui semblent venir entourer son tombeau pour l'endormir et pour le bercer de leurs plus gracieux rêves ; mais après la nuit il entrevoit des jours plus purs et de plus beaux horizons. Le jour cependant commence à baisser, lorsque, respirant à peine, brisé de fatigue et d'oppression, il s'étend sur le dos à terre, dans un fossé, la tête soutenue sur le sac d'Atala, sa béquille à ses côtés, les yeux attachés sur le soleil dont les regards lui semblent s'éteindre avec les siens. « Je saluai, » dit-il, de toute la douceur de ma pensée, l'astre qui avait » éclairé ma première jeunesse dans mes landes paternelles; » et je m'évanouis dans un sentiment de religion. Le dernier « bruit que j'entendis était la chute d'une feuille et le sifflement d'un bouvreuil. »

Après une défaillance de deux heures, il est recueilli par les fourgons du prince de Ligne qui viennent à passer, et conduit jusqu'à Bruxelles; là il retrouve son frère, le vicomte de Chateaubriand. Celui-ci l'embarque à Ostende pour Jersey, où il revient à la santé, grâce aux soins de son oncle maternel1 réfugié avec sa famille dans cette île hospitalière.

(1) M. de Bédée. ↩

Bientôt la nouvelle de la mort de Louis XVI le détermine à passer en Angleterre pour y prendre du service régulier; et avec trente louis envoyés de Saint-Malo, il part sur le paquebot de Southampton. Le 21 mai 1793, nous le retrouvons à Londres, où ses espérances ne tardent pas à s'évanouir ; il est obligé de renoncer à l'épée, dont on lui interdit l'usage à cause de sa santé redevenue mauvaise. La toux était fréquente et souvent elle était accompagnée de crachements de sang. Les divers médecins que ses amis le forcent de consulter ne lui laissent espérer que quelques mois de vie, peut-être une ou deux années, selon les ménagements. Mais cet arrêt ne déconcerte pas ses projets d'avenir. Il y avait dans cet esprit, à cette époque, l'irascibilité que le malheur produit trop souvent dans les âmes même les plus généreuses. D'autre part il voyait dans le monde moral le triomphe du crime et l'oppression du juste, en des proportions inouïes, et sa religion en était bouleversée.

C'est sous une telle influence qu'il conçoit son Essai sur les révolutions comparées, sujet dont la nature lui semble plus appropriée aux intérêts du jour. Mais comment songer à l'impression d'un manuscrit sans prôneurs? Et d'ailleurs pendant la composition de ce manuscrit, il faut se nourrir, il faut soutenir ce peu de jours que les Hippocrates lui donnent à passer sur la terre. Ses ressources, déjà bien diminuées, vont être épuisées. Alors son courage se ranime ; il entrevoit une lueur d'espérance, il a trouvé un journaliste qui lui promet d'emboucher la trompette, et il loue une chambre chez un imprimeur. La il travaille le jour à des traductions d'anglais et de latin, pour gagner sa nourriture, et la nuit, à l'Essai historique, au bout duquel il voit un avenir doré. Kensington et Westminster sont ses passe-temps accoutumés : d'un côté, multitude bruyante; de l'autre, foule silencieuse des morts. Il y a comme une force magnétique dans les chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Une fois il contemple, au jour tombé, l'intérieur de la basilique, et il s'oublie dans l'admiration du royal édifice. La nuit l'y surprend ; et, quand il veut sortir de ce labyrinthe de tombeaux, les portes se trouvent fermées. Il lui faut chercher un lieu de repos. Cédant à une sorte d'attrait sympathique, il choisit son gîte près du mausolée de lord Chatam, dans le pli d'un linceul de marbre, vis-à-vis d'une Mort, armée de sa faux. C'est de cette loge qu'il regarde le spectacle des réalités et des vanités du monde. Là son esprit entend d'austères enseignements. Les jeux, les tournois et les fêtes, toutes les illustres victimes de l'infortune, toutes les heureuses beautés d'autrefois, toutes les magnificences de l'histoire viennent tour à tour s'étaler et s'évanouir sur ce théâtre funèbre; et les mystères de la mort ou plutôt de la vie laissent entrevoir à sa pensée des clartés à la fois terribles et consolantes.

Le génie a un sixième sens, et tout ce qu'il voit se transforme comme sous un prisme magique. Ces vestiges des grandeurs et des félicités passées, c'est l'immobilité éternelle d'un monde arrêté dans le passage du temps, avec ses gloires désormais sans mouvement. Tout cela est venu s'engloutir dans l'auguste édifice, et s'est comme élaboré sous la main lente du temps : on dirait un temple monolithe de siècles pétrifiés.

Le lendemain il s'égayait avec ses amis du récit de son aventure... La tristesse néanmoins lui gagne le cœur; ses fonds s'épuisent, les traductions ne viennent plus. Une longue diète jointe au travail échauffe sa poitrine malade. Au bout de quelques jours, il en est réduit à sucer des morceaux de linge qu'il trempe dans l'eau, à mâcher de l'herbe et du papier. La grandeur de sa destinée se mesurait d'avance à la grandeur de sa misère; le futur ministre et ambassadeur du roi de France se vit plusieurs fois menacé de mourir de faim !

XX.

Ce fut dans ce moment de détresse que M. de Bédée lui fit parvenir quarante écus; la position gênée de l'oncle bienfaiteur ajoutait singulièrement au prix du bienfait. Dès lors il quitta son logement d'une guinée par mois, ses amis lui ayant trouvé une chambre mieux appropriée à sa fortune décroissante. Ils l'installèrent dans un grenier dont la lucarne donnait sur un cimetière. Malheur en ce temps-là à tout Français entaché de fidélité! La misère et le jeûne étaient son moindre châtiment. Les quarante écus ne durèrent pas long-temps, vu la cherté des vivres; et il n'avait aucun secours à attendre désormais de sa famille, exposée au double fléau de la chouannerie et de la terreur. Jamais sa position n'avait été plus désespérée. Mais c'est quand tout espoir semble perdu, que la Providence apparaît. Une société d'antiquaires de Beccles, voulant écrire l'histoire du comté de Suffolk, demande, par la voix des journaux, le concours de quelques savants capables de déchiffrer des manuscrits français du xiie siècle. Sur la recommandation d'un libraire de Londres, le pauvre émigré est accueilli.

Nouvelles vicissitudes : il revenait à la santé, grâce aux courses qu'il faisait à cheval, et il commençait à retrouver la vie dans la société des dames, charmées de rencontrer un Français pour parler français, quand de funèbres nouvelles vinrent bientôt l'atterrer. Les feuilles publiques annoncèrent la mort de M. de Malesherbes, de sa fille et de sa petite-fille, avec son mari, M. le comte de Chateaubriand, immolés ensemble sur le même échafaud. La dignité grandit sous la persécution. Il rejaillissait sur le nom de Chateaubriand quelque chose de la gloire du nom de Malesherbes. Mais au prix de combien de larmes cette gloire était-elle achetée! D'autres nouvelles non moins poignantes achevèrent bientôt de l'accabler. Sa vieille et incomparable mère était enfermée dans les geôles de Paris, résignée à subir d'un moment à l'autre le sort du fils qu'elle avait tant aimé. Sa femme et sa sœur Lucile attendaient aussi leur sentence dans les cachots de Rennes, prêtes à expier le crime de son émigration. Le 9 thermidor sauva leurs jours.