XXVII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
L'orage révolutionnaire était apaisé : l'horizon politique s'éclaircissait, et l'exil songeait à la patrie. Après les crimes de la nation, la verge du châtiment; après les excès de la liberté, le fouet du despotisme. L'antique monarchie de Clovis et de Louis XIV avait été sapée jusqu'à la base. L'ordre se rétablissait sur des ruines. La haute émigration s'en allait après l'orage ramasser les débris de sa fortune. La fidélité était mortellement atteinte dans ses deux parties vitales ; elle périssait par la tête, tandis que son cœur battait encore dans la poitrine de quelques gentilshommes de province à demi nus. Tous revenaient dans la patrie. M. de Chateaubriand ne savait quel chemin choisir : un double attrait l'attirait vers Paris. - L'amitié l'y appelait pour achever l'impression de son livre. Mais quand le cœur a été flétri par le malheur, l'espérance souvent n'y germe plus. Le sol natal ne lui serait plus qu'une terre de solitude et d'indigence, regio egestatis. La France gisait comme froide et morte après le passage de la révolution ; la terrible Gorgone l'avait pétrifiée : « La patrie était devenue pour moi, dit-il, un sein » de pierre, une mamelle sans lait. » Plus de mère, plus de frère ni de sœur ; la tendresse, la joie et l'amour n'étaient plus la pour lui faire accueil, il n'y trouverait plus même la trace de son nom.
Il lui fallut, pour partir, une impulsion étrangère. Ce fut Mme d'Aguesseau qui le persuada. Il quitta l'Angleterre en 1800, n'ayant pour tout bagage que des regrets et des songes. Cette existence déjà si troublée et si sombre va nous apparaître dans une nouvelle sphère. Ce n'est plus le jeune homme inconnu, mais l'écrivain déjà célèbre ; ce n'est plus T'homme privé, mais l'homme public qui va poser devant nous. En quittant sa solitude tranquille pour la scène bruyante du monde, en quittant l'obscurité pour la gloire, aura-t-il gagné au change? En exposant au grand jour sa vie rêveuse, à la lumière le sanctuaire de ses ombres, aura-t-il secoué la puissance qui le dompte ? Naura-t-il pas aggravé le malheur de sa supériorité? Le lecteur a déjà résolu la question. C'est qu'on n'entre que par les souffrances dans les gloires de l'esprit. Le germe de René va se développer désormais, et des amertumes d'une autre sorte se mêleront à nos récits.
M. de Chateaubriand passa de Douvres à Calais, à l'aide d'un faux passeport, sous le nom du Suisse Lassagne.
Il revenait en des jours de printemps, plein de jeunesse et d'espérance, mais le cœur navré, à mesure qu'il revoyait le sol de la patrie : est-ce bien là ce beau pays de France tel qu'il le porte en son cœur depuis huit ans d'exil? Calais ne lui offrirait que l'aspect d'un pays pauvre, d'une civilisation grotesque, si ce n'était la visite des gendarmes et des douaniers.
Quel triste voyage sur cette route déserte par un soleil si beau ! Serait-ce donc là la terre de la liberté?
« On n'y aperçoit presque point d'hommes. Des femmes » noircies et halées, les pieds nus, la tête découverte ou » entourée d'un mouchoir, labourent les champs; on les » prendrait pour des esclaves1. v
(1) Ces contrées, dont la vue attrista si fort le cœur de Chateaubriand, sont aujourd'hui bien changées. Le Nord et le Pas-de-Calais sont devenus les plus riches départements de la France. A un sol fécond par lui-même, les habitants ont appliqué, des premiers, tous les progrès de l'agriculture ; et, tandis que le sol, luxuriant de végétation, donne à l'extérieur les produits les plus variés, l'industrie, en même temps, en déchire les flancs et en parcourt les profondeurs, pour y trouver des trésors houillers et métallurgiques qui doublent a fortune publique. S'il fait un temps propice, la charrue et la herse remplissent leur rôle pour ensemencer et cultiver ; s'il fait mauvais, toutes les routes, bien entretenues, sont sillonnées par les charrettes des mêmes cultivateurs, transportant les produits de la houille et du minerai. De la sorte, pas de moments de perdus dans aucune saison; tout est bénéfice pour ces industrieux habitants, et l'aisance a ainsi pénétré jusque dans les hameaux. Ajoutons que la gravité des mœurs et les habitudes de propreté, qui sont l'heureux apanage des contrées du Nord, jointes à cette aisance résultant du travail et d'un so doublement riche, font du Pas-de-Calais et du Nord le pays Je plus favorise. ↩
O désenchantement des révolutions ! Sous le prisme de Virgile ou d'Homère, il eût admiré l'indépendance et la virilité de cette terre où les femmes maniaient le hoyau, tandis que les hommes maniaient le mousquet. Un autre soin le préoccupe et lui serre le cœur. L'aspect des villages lui révèle comme le passage encore récent d'un sinistre universel. Partout la misère et la démolition, parfois le travail des villageois dans des décombres, ou les jeux de quelques enfants dans des ruines. De distance en distance apparaissent les traces, toujours les mêmes, de la violence, de la profanation des églises, de la violation des tombeaux. Quelquefois des caractères sinistres non encore effacés se lisent sur des murs où une main de fer les a gravés. Les approches de la capitale semblent faire contraste un instant avec cette désolation ; entre Écouen et Paris, les ormeaux n'avaient point été abattus. Ces belles avenues le charment un moment, mais ce n'est que pour mieux faire ressortir le tableau le plus navrant de la destruction. Voilà la basilique de Saint-Denis... quelle image de dévastation sacrilége! Par ses fenêtres brisées, par ses combles découverts, les siècles se sont enfuis épouvantés ; la pluie à présent pénètre dans ses nefs verdies, et il n'y a plus que le vide dans ses tombeaux. Mais le temps a ses secrets; quelles tragédies, hélas ! quelles péripéties viendront encore s'achever sous les ombres et les mystères de ces cryptes !
A son arrivée à Paris, M. de Chateaubriand est recueilli successivement chez son ami M. de Fontanes et chez M. Joubert, qui lui donne aussi un abri provisoire.
Quelques jours après, il loue un entre-sol, rue de Lille, du côté de la rue des Saints-Pères.
Il avait reçu à la police, sous le nom de Lassagne, en échange de son passeport étranger, une permission de séjour qui lui fut renouvelée de mois en mois.
Dès lors M. de Chateaubriand mène une vie de solitude et de travail, entremêlée de reconnaissances sur le sol encore fumant du volcan révolutionnaire.
Arrivent de nouvelles générations : l'époque républicaine était passée. Toute révolution a ses caractères grandioses et monstrueux, en raison de la supériorité des forces intellectuelles et morales dont elle fait abus. Voilà pourquoi la république de 93 est un phénomène introuvable dans toute l'histoire. Quelles anomalies ! le désordre moral assez puissant encore pour enfanter l'ordre physique, le gouvernement de la multitude produisant l'unité, l'échafaud substitué à la loi et obéi au nom de l'humanité !....