LXXV
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Tel est cet homme qui passa parmi nous ayant tour à tour à la main le bâton du voyageur, l'épée du soldat, la plume de l'écrivain et le portefeuille du ministre; tel a été Chateaubriand, la grande lumière de notre siècle2. Comme tant d'autres astres, il s'est éteint. La mort l'a confondu avec toutes les autres royautés dans la seule république de l'égalité. ... celle des tombeaux. Mais la mémoire des grands hommes ne meurt pas. Chateaubriand a été grand dans toutes les phases de sa vie; ce titre ne lui fut jamais contesté. On l'a vu marcher à la tête de son siècle. Puissant initiateur, il l'a éclairé, il l'a vivifié par sa parole et par ses écrits. Toujours intègre et irréprochable, nul ne suivit jamais une voie plus droite dans une carrière plus vaste et plus difficile1.
(2) Avant de résumer nos hommages à Chateaubriand, et, selon son langage, de murmurer à l'oreille du défunt l'expression dernière de nos regrets, prenons, pour la jeter sur cette tombe, une fleur cueillie au parterre de Lamartine : « Chateaubriand, génie mélancolique et suave, mémoire harmonieuse et enchantée d'un passé dont nous foulions les cendres, et dont nous retrouvions l'âme en lui, imagination homérique, jetée au milieu de nos convulsions sociales, semblable à ces belles colonnes de Palmyre, restées debout et éclatantes, sans brisure et sans tache, sur les tentes noires et déchirées des Arabes, pour faire comprendre, admirer et pleurer le monument qui n'est plus ! Homme qui cherchait l'étincelle du feu sacré dans les débris du sanctuaire, dans les ruines encore fumantes des temples chrétiens, et qui, séduisant les démolisseurs même par la pitié, et les indifférents par le génie, retrouvait des dogmes dans le cœur, et rendait de la foi à l'imagination ! » Les mots de liberté et de vertu politique sonnaient moins souvent et moins haut dans ses pages toutes poétiques. Ce n'était pas le Dante d'une Florence asservie, c'était le Tasse d'une patrie perdue, d'une famille de rois proscrits, chantant ses amours trompées, ses autels renversés, ses tours démolies, ses dieux et ses rois chassés; les chantant à l'oreille des proscripteurs, sur les bords mêmes des fleuves de la patrie; mais son âme, grande et généreuse, donnait aux chants du poëte quelque chose de l'accent du citoyen. Il remuait toutes les fibres généreuses de la poitrine, il ennoblissait la pensée, il ressuscitait l'âme ; c'était assez pour tourmenter le sommeil des geôliers de notre intelligence. Par je ne sais quel instinct de leur nature, ils pressentaient un vengeur dans cet homme qui les charmait malgré eux. Ils savaient que tous les nobles sentiments se touchent et s'engendrent, et que dans des cœurs où vibrent le sentiment religieux et les pensées mâles et indépendantes, leur tyrannie aurait à trouver des juges, et la liberté des complices. » Depuis ces jours, j'ai aimé ce génie précurseur, qui m'apparut, qui me consola à mon entrée dans la vie. Chateaubriand, ce nom remplit bien du vide, éclaire bien de l'ombre ! Il fut pour nous comme deux protestations vivantes contre l'oppression de l'âme et du cœur, contre le desséchement et l'avilissement du siècle ; il fut l'aliment de nos toits solitaires, le pain caché de nos âmes refoulées; il prit sur nous comme un droit de famille, il fut de notre sang, nous fûmes du sien, et il est peu d'entre nous qui ne lui doive ce qu'il fut, ce qu'il est, ou ce qu'il sera. » (Extrait des Destinées de la poésie, de M. de Lamartine.) ↩
(1) « On me rendra cette justice (n'hésite pas à dire Chateaubriand lui-même, au jour suprême de son examen), de reconnaître qu'un amour » sincère de la vraie liberté respire dans tous mes ouvrages, et que j'ai » été passionné pour le bien de ma patrie. J'achève ma carrière en écrivant les » archives du passé, au milieu des ruines du présent, prenant pour table la » pierre tombée à mes pieds, en attendant celle qui doit écraser ma tête. » Les grandes lignes de mon existence n'ont point fléchi; si, comme tous les » hommes, je n'ai pas été semblable à moi-même dans tous les détails, qu'on » le pardonne à la fragilité humaine. Désormais hors du monde, retiré à mon » foyer, entre les deux pénates de la France, l'honneur et la liberté, je les prie » d'épargner toujours à notre pays la honte, même avec le repos, le despotisme, » même avec la gloire. s ↩
Dès le commencement il se montra le bon génie de la France. Il apparaît après la révolution comme le soleil après l'orage; le monde se ranime aux rayons et à la chaleur de son âme et de sa foi. A lui les sympathies et les vénérations des peuples ! Le ciel l'a choisi comme le réparateur des impiétés et des profanations d'un siècle entier. Né pour détruire le règne de Voltaire et de son école, il exerce la suprême puissance du bien partout où l'impie avait exercé la suprême puissance du mal. Fondateur d'une nouvelle dynastie intellectuelle, il confond Tim posteur et ses disciples, en ouvrant à l'imagination et à la littérature des horizons inconnus. Restaurateur de la Foi, il en relève les ruines; défenseur de la société politique, il en affermit les institutions sur l'autorité, la liberté et la religion; et c'est ainsi que, puissant rénovateur de l'art, de l'autel et du trône, il régénère la civilisation menacée de périr par de pernicieuses doctrines.
Toutes les harmonies de cette nature complète forment ainsi le plus beau type de génie que le ciel ait montré depuis longtemps à la terre; et ne fallait-il pas, selon les vues de la Providence, qu'il fût le contraste parfait du patriarche de l'incrédulité? Sublime par le caractère encore plus que par le talent, la volonté en lui fut la maîtresse puissance; volonté toujours droite, car chez lui rien d'artificiel, et sa vie est l'image fidèle de son cœur de royaliste et de chrétien. Grand, au pair des plus fiers chevaliers de nos temps héroïques, on le dirait de la race des Tancrède ou des Bayard. L'honneur circule à plein dans ce noble sang breton. Energie et dévouement, mépris des grandeurs et des richesses1, désir de solitude et de liberté, haine de l'oppression et de l'arbitraire, antipathie* pour les goûts et les préjugés du monde, estime et abnégation de soi, persévérance infatigable de travaux et d'études, malgré le vide profondément senti des choses humaines.... ce sont là quelques-uns des traits principaux de son caractère. Il y faut joindre la fermeté invariable des principes. Dans toutes les vicissitudes d'un siècle de révolutions, on le retrouve toujours le même. Constant au milieu de toutes les inconstances politiques et sociales, il n'est renversé qu'avec le trine et le drapeau qu'il défend. Qui ne s'inclinerait ici avec respect devant les débris de la monarchie de saint Louis, de Charlemagne et de Clovis? Quoi de plus auguste que ces ruines sacrées sous la garde de l'honneur, de la vieillesse et du génie?
(1) Quand M. de Chateaubriand vendit ses œuvres, comme on l'a vu plus haut, il s'adressa à un célèbre éditeur du temps, M. Ladvocat, et passa avec lui un marché de 700,000 fr. Pendant le reste du jour, l'éditeur refit ses calculs, qui se continuèrent toute la nuit, restée pour' lui sans sommeil. Il s'était trompé ! Ce marche était pour lui un désastre. Dès le matin, il va trouver M. de Chateaubriand et l'aborde en lui disant : Monsieur le vicomte, je suis perdu! - Comment cela? - Dans le contrat que j'ai passé hier avec vous, je suis en perte de 200,000 fr. - Vous êtes heureux, lui dit en souriant le noble auteur ; vous arrivez juste à temps, car j'allais déléguer mes droits pour l'hospice Marie-Thérèse, qu'érige Mme de Chateaubriand. Aulieu de 700,000 fr., c'est de 500,000 fr. que sera la délégation. Et il remit à l'éditeur son contrat pour le modifier !!! Nul ne conteste que le désintéressement et l'abnégation, à l'endroit de la fortune, ne furent poussés jusqu'à l'imprévoyance par le noble vicomte, dont Charles X fut obligé, après sa chute, de payer les dettes particulières contractées dans son ambassade à Rome. Mais on a parfois blâmé son silence à l'endroit de Mme de Chateaubriand, d'où l'on a conclu qu'il avait peut-être eu trop d'indifférence pour elle. Nous avons questionné à cet égard les gens de l'intimité, qui nous ont répondu de façon à nous laisser croire que si M. de Chateaubriand avait donné à son intérieur un peu moins qu'un autre de position vulgaire, les grands devoirs de l'homme public, ainsi que les occupations du cabinet, en étaient la seule cause ; que cette eausc était parfaitement comprise et acceptée par Mme de Chateaubriand, et que, dans ce qui pouvait favoriser les goûts et la grande bienfaisance de son épouse, le noble vicomte était sympathique, heureux, et, toujours large, qu'il ne comptait pas avec elle. Le trait présent en est une preuve. C'est à Mme de Chateaubriand que furent remis par lui les 500,000 fr. fruit de ses œuvres, et que fut acheté et fondé l'hospice de Marie-Thérèse, légué depuis à l'administration de l'archevêché de Paris, pour y abriter les vétérans du sacerdoce de ce vaste diocèse. ↩
Terminons par quelques réflexions qui se présentent naturellement. Chateaubriand fut, nous l'avons vu, comme le mandataire de la Providence. Délégué, de par Dieu, auprès des derniers descendants des rois, il avait une mission à remplir qui ne fut pas accueillie. La royauté, par lui, devait conduire la France à des destins nouveaux. Elle n'a pas compris son rôle, c'est pourquoi le sceptre et le glaive passèrent en des mains nouvelles.
Fut-il plus heureux dans l'empire des lettres, qu'il devait aussi régénérer? La littérature a-t-elle conservé l'impulsion du maître? Le culte du beau y restera-t-il en honneur, ou faut-il augurer la chute plus ou moins prochaine de la poésie et des arts? Nous nous taisons sur ces questions.
Il en est une plus haute qui ne nous permet pas le même silence : c'est la question du catholicisme. Sa destinée est connue : pas de paix pour lui, et c'est là son signe de vérité. La contradiction sous toute forme et la persécution à toute heure, voilà sa raison d'être. Mais, toujours parfait au milieu des hommes imparfaits, selon l'expression de Chateaubriand, il ne mourra pas. Qu'on n'en rêve plus la sépulture, il n'y a pas de pierre pour la sceller ; qu'on ne chante pas ses funérailles: est-ce que la lumière et la vie ont rien de commun avec les ténèbres du tombeau?... Le Dieu vivant dormira-t-il parmi les morts1? Non ! le Christ, le Dieu de l'Évangile n'a pas fait son temps; non! l'homme, qui passe aujourd'hui et qui demain n'est plus, ne détruira pas l'ouvrage de l'Eternel. Dieu seul demeure ! et, à sa voix, apparaît toujours, au temps marqué, le redresseur de tous les torts et de tous les crimes : la mort. La science a beau raisonner, la mort fait prévaloir sa logique partout et sur toutes choses. L'Église seule met en défaut cet inflexible logicien.
(1) Le Dieu n'est pas anéanti, parce que le temple est désert. (Chateaubriand.) Novembre ↩
note se rattachant a la page Zi8. ) 1860.
Chateaubriand
ET
Son groupe littéraire sous l'empire par sainte-beuve
Si, à l'époque où parut le Génie du christianisme, Chateaubriand était insulté par les apostrophes de téméraire et d'audacieux, il en est bien autrement aujourd'hui. Ne pouvant pas nier son talent, son éloquence à défendre les dogmes de la foi, par la littérature, la poésie, les arts, voici tout récemment qu'on lui applique, au grand étonnement de tous, l'épithète d'hypocrite, prétendant qu'il ne croyait ni ce qu'il disait ni ce qu'il écrivait; et cette appréciation de Chateaubriand, c'est dans M. Sainte-Beuve qu'on la trouve, dans un livre intitulé : Chateaubriand et son groupe. Ce livre n'est pas, quoi qu'en dise l'auteur, le texte simplement revu et corrigé du cours fait par lui à Liége, en 1848 et 1849, sur les œuvres du grand écrivain dont la France était en deuil; non, car chaque page de ce cours s'entable aujourd'hui sur d'énormes notes recueillies par M. Sainte-Beuve des quatre coins de l'horizon de ses relations (et il paraît que cet horizon de la nuance de M. Sainte-Beuve est très-vaste), qui ont pour but de prouver que l'auteur du Génie du christianisme (infandum !) n'était en somme, sous toutes les faces et du fin fond, qu'un comédien de talent et de génie comme de conduite, indifférent à l'esprit du rôle qu'il joua toute sa vie, et ne se souciant que de l'expression qu'il y mettait.
Mais n'oublions pas que nous avons affaire à un homme qui, quoique critique par goût et par métier, n'est pas moins un écrivain d'une extrême finesse, souvent aimable, et très-aimé du public, quoi qu'il lui conte. C'est peut-être seulement pour satisfaire à cette fantaisie de curiosité qu'il vient d'écrire son livre; il ne faut pas, dans la critique que nous en faisons, dépasser la portée de l'attaque, ni être brutal avec un homme d'une extrême politesse.
Le fond du livre que M. Sainte-Beuve vient de publier était presque inconnu, mais n'était pas nouveau, puisque c'est le cours fait à Liége qu'il a depuis confié au Moniteur sous la forme de feuilletons ou de revue bibliographique; mais ce qui est nouveau et d'une nouveauté très-piquante, c'est l'immense détail dont il l'a chamarré, car les notes de toute espèce y abondent. Les anecdotes, les mots, les commérages, y font un fouillis étincelant et charmant, et tout cela n'est pas le simple extrait de livres quelconques, mais des relations de l'auteur, de sa vie, du train de toute sa vie.
« Personne en Europe, affirme M. d'Aurevilly, dans le Pays (revue bibliographique), ne pourrait nous donner autant de détails que M. Sainte-Beuve nous en donne aujourd'hui sur ce qu'il appelle Chateaubriand et son groupe, Mme de Staël, Joubert, Rivarol, Chênedollé, la statue en pied et les bustes rangés à l'entour ! M. Sainte-Beuve est une personnalité très-rare dans la littérature de ce temps. C'est tout à la fois un homme d'étude et un homme du monde. C'est un lakiste sans lac, un Wordsworth mondain, qui sait dîner en ville et plaisanter adorablement au dessert. C'est un travailleur qui n'est pas du tout un solitaire.
« Bénédictin libre de sa petite maison de la rue Montparnasse, il ne s'y cloître qu'à ses heures, comme mangeait cet autre lakiste, moins aimable, le cormoran! On le rencontre assez souvent lisant dans la rue quelque Elzévir, à tranche dorée, et c'est une image de sa vie... Il étudie toujours, mais il va..., et les personnes qu'il rencontre, il les voit, les salue et leur parle, causeur éolien, dont vous, qui passez, êtes la brise et tirez de délicieux accords ; aimable, sans distraction, suffisant à tout, plein de présence d'esprit et d'alacrité, une moitié de lui à sa lecture, l'autre moitié à vous ; son doigt faisant signet au livre, qu'il rouvre et reprend quand vous l'avez quitté. Voilà en tout et en deux traits M. Sainte-Beuve! Abeille de livres, acharné à cette fleur qu'il aire, plus abeille encore de relations, et faisant miel de tout pour le compte de la littérature1 !... et aussi quelquefois de la malice !
(1) Le lecteur trouvera comme nous que ces gracieusetés, toutes méritées qu'elles soient, sont le nec plus ultra des précautions oratoires. Il faut que les vérités que l'on ménage ainsi à l'ami soient dures à digérer ; il est à craindre qu'une opération ains préparée ne se borne pas à entamer l'épiderme. ↩
Et c'est ce qu'il a fait aujourd'hui, et plus, je crois, qu'il ne l'a jamais fait encore. M. Sainte-Beuve, parmi tant de gens dont l'art pénible tourne au métier, aime vraiment la littérature. Elle a été pour lui une brillante maîtresse, et la maîtresse s'idéalisant est devenue sa meilleure amie. Toutes les fidélités de l'esprit, il les lui a gardées, et pour des poètes et des artistes, l'esprit c'est bien plus profond que le cœur! C'est pour cela qu'à mon tour j'aime ce livre où il y a tant de littérature, où tout ne me plaît pas cependant... Je n'en connais aucun de son illustre auteur où sa personnalité, littéraire, studieuse et mondaine, poétique et critique, trouveuse et chercheuse, ait plus intimement pénétré; aucun où il ait été plus lui-même, aucun où il ait plus dit et su davantage, et quand il n'a pas su de science certaine, où il ait plus bravement risqué l'incertain, ce qui fait parfois dans un livre un charme de plus. »
Le sien n'est pas en effet une histoire qui ne puisse se permettre de risquer quelque aventureuse anecdote; ee n'est pas une histoire formelle et tirée à quatre épingles — quoique les épingles y soient et qu'il y en ait plus de quatre.- C'est matière d'histoire bien plus qu'une histoire, où la divination va plus loin que les faits, un essai d'instruction sur un homme que la grandeur de talent a rendu historique. Les vanneurs viendront plus tard, mais voici toujours du • grain à vanner ! Du vivant de M. de Chateaubriand, du vivant même de Mme Récamier, M. Sainte-Beuve n'aurait sûrement pas publié tout ce qu'il y a en ces deux volumes, car alors ou bien il l'ignorait, ou bien il l'interprétait tout différemment; mais à présent que la mort a brisé la chaîne des relations1, il s'est dît qu'il faut bien enfin que l'histoire commence, et l'impatience de cet enfin, on la sent dans ce livre, bien autrement vif d'accent que les autres productions de l'auteur. Cet enfin de M. Sainte-Beuve est donc de prouver, par l'examen du talent et des procédés de composition de l'auteur du Génie du christianisme, qu'il n'était qu'un comédien.
(1) M. Sainte-Beuve, après l'avoir humblement sollicité, avait été assez heureux pour etre admis fréquemment dans le groupe littéraire qui se réunissait à l'Abbaye-au-Bois A cette époque, il n'avait que des paroles d'admiration pour les éminents personnages sur lesquels aujourd'hui, dans ses écrits, il fait des contes pleins de jovialité ; il était spécialement l'adorateur de la personne et du rare mérite de Chateaubriand, qu'il donne aujourd'hui pour un type d'hypocrisie. ↩
Telle est la conclusion de M. Sainte-Beuve. Non-seulement elle sort de chaque anecdote qu'il raconte, de chaque phrase qu'il écrit, de chaque mot qu'il ajoute aux jugements déjà très-formels de son cours et de ses feuilletons ; mais il la rédige à dix places différentes, et la multiplie avec une clarté et un éclat dans la clarté que lui, M. Sainte-Beuve, le célèbre feuilletoniste et critique, qui tamise si finement la lumière du blâme et sait en faire un jour presque doux, a rarement à ce degré de fulgurance. L'un des talents les plus reconnus de M. Sainte-Beuve, et l'on peut dire son art suprême, c'est d'adoucir les tons crus de la critique, tout en laissant assez de transparence à sa pensée pour que du moins on la soupçonne; c'est de placer sur des opinions d'une franchise qui serait trop cruelle, de ces vapeurs que certains peintres charmants mettent sur leurs paysages. Seulement, cet art suprême du clair obscur dans la critique, cette habitude des crépuscules qui rendent la vérité plus piquante, il n'y en a plus trace dans Chateaubriand et son groupe. M. Sainte-Beuve applique à Chateaubriand mort le bouclier d'Ubalde, fait avec des diamants implacables, dans lequel Chateaubriand ne peut plus se voir, mais dans lequel nous le voyons, nous. M. Sainte-Beuve, ancien étudiant en médecine et habitué au scalpel, opère ici son mort d'autant mieux qu'il ne craint pas de le faire souffrir, et c'est d'autant plus ferme à lui, qu'il aime certainement le chantre des Martyrs, comme un poète aime un autre poète ; qu'il en sent les beautés avec cette sensibilité littéraire, si délicate et si passionnée, qui distingue sa critique des autres critiques de ce temps, et que même un reflet de la glorifiante bienveillance du grand écrivain brille encore sur son front, à cette heure, ce qui ne l'empêche pas d'aller son train d'analyse, d'induction, d'anecdotes plus ou moins compromettantes, de détails de toute espèce et des plus amusants caquets !
« Évidemment, continue M. d'Aurevilly, c'est là un amour de la vérité historique dont nous ne nous plaignons pas, mais qui fait demander pourtant quelles sont les causes qui en ont animé à ce point la flamme sacrée, et ont rendu M. Sainte-Beuve incorruptible à l'enchanteur, au talent fée (c'est ainsi qu'il appelle Chateaubriand), dont il nous dit les procédés littéraires et moraux, comme Dorine disait à Orgon les procédés de Tartufe ? Eh bien qu'il me permette de faire comme lui, M. Sainte-Beuve, à propos de Chateaubriand, et de regarder plus avant que le texte de son livre, tout en regardant dans son livre, pour expliquer cette nouveauté de sensation qui a rajeuni sa verve et fait • pousser des boutures si vertes à son inépuisable talent!
» Comme les influences des premiers travaux de M. Sainte-Beuve ont été parfois une fortune pour lui, en aiguisant son talent d'analyse et en lui donnant le fil d'un scalpel, par contre, elles ont été pour lui une infortune aussi. Voici une de ces infortunes.
» La physiologie et l'anatomie, excellentes toutes deux dans le procédé empirique de l'analyse, sont montées plus haut que ce procédé et se sont établies un peu trop dans la pensée générale de. M. Sainte-Beuve. En d'autres termes, il est resté dans son intelligence un matérialisme involontaire, mais singulièrement contradictoire avec l'esprit, le rare esprit dont M. Sainte-Beuve est doué. Certes, il n'y a jamais eu d'homme mieux payé pour être spiritualiste que M. Sainte-Beuve. Il n'est pas que critique, vous le savez; c'est de plus un poëte et un grand poëte. Nous le prouverons quand il rééditera son Joseph Delorme, un des plus beaux livres de poésies morbides de ce temps morbide... Et ce n'est pas tout. Comme critique, son caractère avoué, c'est qu'il préfère, dans les choses de l'esprit, ni plus ni moins que Joubert (le platonicien Joubert!), la délicatesse à la force. Et néanmoins, malgré ces tendances primitives et qu'il a du développer dans des études purement intellectuelles, M. Sainte-Beuve, l'auteur des Consolations, des Portraits littéraires, de Port-Royal, l'admirateur posé des plus rudes porteurs de silice qu'on ait vus, n'a jamais pu s'essuyer entièrement des doctrines de l'amphithéâtre, et un plus brutal que moi dirait qu'il y a encore quelque part dans un pli de cette nature exquise, un peu du carabin oublie. Cet homme de goût raffiné, qui nous dit dans ce Port-Royal, que la meilleure objection contre les dogmes du Paradis et de l'Enfer, c'est qu'ils ne sont pas d'un goût parfait, et ne conviennent plus à messieurs les honnêtes gens de ce temps-ci, n'a pas le mauvais goût d'attaquer l'Église comme on l'attaquait au xvi siècle ; mais il est assez facile de reconnaître qu'il n'est pour l'Église ni un ami ni un fidèle. »
Chateaubriand, au contraire, à partir de la date du Génie du christianisme, a toujours défendu l'Église ; ce même Chateaubriand dont M. Sainte-Beuve, au commencement de son livre, assure, en se trottant les mains avec le tressaillement de la joie, pour qui comprend quelque chose au style d'un homme, « qu'il était (Chateaubriand), ainsi que son ami Fontanes, un épicurien ayant seulement l'imagination catholique, » et combine le reste du livre et le pique d'anecdotes plus ou moins suspectes, plus ou moins étranges, plus ou moins lestes, pour le prouver. Le philosophe tapi dans le littérateur, le critique qui trouverait même littérairement Chateaubriand plus grand, s'il avait été de la religion de Goethe, païen et naturaliste, au lieu d'être de la religion de saint Paul, a pensé qu'il serait plaisant et d'un bon tour de guerre d'enlever l'auteur du Génie du christianisme à l'Église ou d'inquiéter l'Église sur la sincérité de sa foi !
Telle est, en le lisant, la portée que nous avons cru voir et l'intention que nous avons cru surprendre dans ce livre de Chateaubriand et son groupe ; tel est le secret de l'ardeur historique qui a allumé toute cette furie d'anecdotes, et dont il résulterait aujourd'hui, pour nous et pour tout le monde, si l'on en croyait M. Sainte-Beuve, que « M. de Chateaubriand manquait en toute chose profondément de sincérité ; qu'il arrangeait sa vie comme ses livres; qu'il a toujours vécu pour la galerie et la draperie, et qu'enfin il n'était pas plus chrétien que Talma n'était Oreste. Et si, en effet, il en fut ainsi, M. Sainte-Beuve a certainement raison et droit de le dire ; mais quand on consentirait toutes les anecdotes qu'il raconte et qui descendent si cruellement Chateaubriand, en l'expliquant, on pourrait encore se demander si véritablement ce fut bien cela, n'en déplaise à la véracité de M. Sainte-Beuve.
« Et il y a plus, ajoute M. d'Aurevilly : quand cela serait ; - quand réellement l'auteur du Génie du christianisme aurait été toute sa vie un épicurien ; quand même le mot prêté à Fontanes sur les convenances de ses après-dinées, aurait été aussi le mot de Chateaubriand ; quand Chateaubriand aurait eu des passions sans lesquelles, après tout, il n'y a pas d'écrivain de génie, et qu'il aurait eu aussi pour la popularité un amour que je trouve bien plus coupable que toutes les autres passions ; quand bien même sa foi se serait éteinte en lui, au souffle du temps, secret gardé, du reste, entre lui et Dieu, il n'en a pas moins donné à son imagination la stabilité d'une conscience; il n'a jamais, sur ce point, démenti son passé, il n'a jamais abjuré d'aucune manière la religion à laquelle il s'était dévoué, et il est mort enchaîné par cette conscience qui, en France, s'appelle encore l'honneur, au poste qu'il avait choisi! Humainement parlant (et pourquoi parlerais-je autrement à M. Sainte-Beuve ?..), humainement parlant une telle hypocrisie, si c'en est une, est plus difficile que la franchise des inconséquents et des lâches, et vaut presque la sincérité !
i Voilà toute la réponse qu'il y ait à faire aujourd'hui à la thèse cachée adroitement par M. Sainte-Beuve sous le talent le plus décevant et le plus fin, sous le plus beau et le plus pimpant frou-frou littéraire! M. Sainte-Beuve est comme ces femmes qu'on aime en les appelant perfides. Il y aurait peut-être moins de grâce, si la perfidie n'y était pas... Ce n'est pas, du reste, pour Chateaubriand qu'il a voulu être perfide, mais il s'est rencontré que Chateaubriand a été victime. »
Serait-ce donc, ou par hasard, ou, tout simplement, pour amuser, pour se donner un certain relief de frondeur, qu'on s'attaque à un homme tel que Chateaubriand, au point d'insinuer, de laisser croire qu'une aussi belle vie n'a été qu'une comédie continuelle !!!...
Si nous n'avions pas rencontré, dans M. d'Aurevilly, l'homme aimable exprimant à M. Sainte-Beuve ses sentiments sur son livre: Chateaubriand et son groupe littéraire, et le faisant avec cette aménité de l'ami qui parle à l'ami, on peut juger, par notre étude sur le grand homme, de la critique que nous avions le devoir de faire de M. Sainte-Beuve, si cette critique eût été jugée utile après ce que nous avons raconté de M. de Chateaubriand. Comme M. Sainte-Beuve, nous avons aussi fait partie de la galerie et observé le groupe sur le compte duquel il s'amuse, ou, plutôt, il amuse son public aujourd'hui. Il y a plus, nous avons eu part à cette intimité dans laquelle l'homme ne peut paraître que ce qu'il est. Sauf le talent, que nous regrettons de ne pas avoir égal à celui de M. Sainte-Beuve, notre jugement, tel qu'il est exposé, doit valoir le sien, dans l'ordre de la vérité. Il doit valoir mieux, si nous montrons tout à l'heure que les dires de M. Sainte-Beuve ont quelque peu varié à l'endroit du grand écrivain.
M. d'Aurevilly, toutefois, quelque voilée, quelque charmante que soit sa critique à l'égard de M. Sainte-Beuve, n'en dit pas moins tout ce qu'il pense et tout ce qu'il faut qu'on en pense. Selon lui, les poëtes, les gens de lettres, cultivent davantage l'intelligence que le cœur ; et, en parlant à la personne de M. Sainte-Beuve, il ne fait, à ce propos, aucune exception en faveur de son ami. En reconnaissant que cet ami a plus que qui que ce soit des relations dans le monde, et qu'il peut mieux que nul autre y recueillir sur ses personnages les faits, les anecdotes, il déclare hautement que, lorsqu'il en tient, M. Sainte-Beuve n'est pas homme à négliger de leur donner du sel et du piquant, et que lorsqu'il en manque, il n'est pas de ces sots scrupuleux qui n'osent se hasarder, sinon à les inventer, du moins à n'en pas taire l'incertitude. On a pu remarquer, dans le cours de cette Étude historique et biographique, quelle était, à l'endroit des hommes, la maxime de M. de Chateaubriand : « L'esprit français n'est pas fort bon, mais il est fort aimable, s'y fier est se sacrifier ; la moquerie et la calomnie sont ici le résultat certain d'une confidence. » Par son admission au cercle d'amis de l'Abbaye-au-Bois, M. Sainte-Beuve a été témoin et confident; M. de Chateaubriand aurait-il donc deviné ?...
Enfin, si chez M. de Chateaubriand et dans sa société littéraire, il n'y avait que de la comédie, comédie de talent et de génie, comédie de la conduite, comment M. Sainte-Beuve n'a-t-il fait cette découverte qu'après dix ans ? Quand on a rédigé, pendant trois ou quatre ans, de 1842 à 1859, ce qu'on appelait en ce temps les causeries du lundi, et qu'on y a chanté les louanges de ses personnages, il faut être bien sûr de son public, de son oubli, de son irréflexion, pour ne pas en craindre l'accusation d'inconséquence. Quand on a sollicité, avec l'humilité la plus obséquieuse, l'honneur d'être admis dans une société de choix, qu'on a fléchi le genou devant le demi-dieu du groupe, qu'on s'est proclamé son admirateur et (ce qui est quelque chose de plus pour le cœur) son obligé,, la malignité, quelque spirituelle et quelque coulante qu'elle soit, trouve un nom plus sévère en s'exerçant contre un bienfaiteur.
M. d'Aurevilly, l'ami de M. Sainte-Beuve, va plus loin. Il dit et nous lui disons avec lui : Il y a un autre groupe qu'aujourd'hui vous encensez, et qui s'appelle : M. Cousin, M. Thiers, M. Villemain surtout ; vu votre manière inattendue de procéder avec M. de Chateaubriand, je voudrais bien savoir si, lorsque nous aurons la douleur de perdre ces messieurs du groupe actuel et vivant, vous leur réservez aussi les anecdotes posthumes, les traits qu'au besoin vous savez faire passer par votre forge pour en aiguiser la pointe; et si, pour prix de leur bienveillance, vous vous préparez à embaumer leur mémoire du parfum du ridicule, de l'odieux, peut-être, au moyen d'amusants et de piquants caquets.
Clergeau
Ancien aumônier de M. de Chateaubriand, etc., etc.
Paris, imprimerie centrale des chemins de fer de Napoléon chaix et c°, rue bergère, 20.-7344 erratum
NOTA. - Le tirage à 2,000 de ce supplément ayant été manqué par le mauvais choix du papier qui ne peut pas s'harmoniser avec celui de l'ouvrage, et, d'un autre côté, cet ouvrage ayant une importance maintenant reconnue, je n'hésite pas à recommencer ce tirage et à faire une nouvelle expédition de ce supplément.
M. l'abbé Clergeau a ses clients et amis
Paris, 25 mars 1861. - L'accueil bienveillant qui a été fait tout d'abord à mon Etude sur Chateaubriand m'a engagé à me livrer à un nouveau travail de quelques mois, afin d'introduire dans la nouvelle édition, devenue nécessaire par l'épuisement de la première, soit les lacunes qui m'ont été signalées, soit les améliorations que je trouverais moi-même.
Pour cela, j'ai lu les dix-huit volumes parus de M. Thiers sur le Consulat et l'Empire, et, de nouveau, les huit gros volumes des Mémoires d'outre-tombe de M. de Chateaubriand, pour comparer avec plus de soin les jugements des deux célèbres auteurs sur les mêmes événements et sur les mêmes personnages qui y figurent. Cette dernière lecture des Mémoires m'a permis de cueillir quelques nouvelles fleurs qui, j'ose l'espérer, donneront un attrait de plus à la deuxième édition.
Pour me conformer à la recommandation qui m'avait été faite de ne pas louer les ouvrages du grand écrivain sans de certaines restrictions, j'ai tâché d'appliquer à propos les justes réserves qui étaient réclamées; et, afin que les possesseurs de la première édition pussent en jouir aussi bien que ceux de la deuxième, j'en ai fait l'objet d'un Supplément qui peut facilement se joindre à l'une, et que l'on trouvera à la suite de l'autre.
Les appréciations sur la première œuvre étant très-variées dans l'expression et d'un grand intérêt, je me suis fait un plaisir d'en recueillir les traits principaux; ils font suite aux réserves indiquées ci-dessus.
J'ai l'honneur de vous faire hommage de ce Supplément, et je vous prie de voir dans cet envoi une preuve nouvelle du désir que j'ai de vous être agréable.
L'abbe Clergeau
ancien aumônier de M. de Chateaubriand, etc., etc
Supplément de la 1re édition. - Budes sur Chateaubriand par M. l'abbé Clergeau.
Réserves
D'après la note du Chapitre LXV.