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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand LVII

LVII

Chateaubriand · 3 min de lecture · p. 130–131 · chapitre 38 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

La joie publique éclata dans Paris après le retrait du projet de loi sur la police de la presse, comme après une grande victoire. On sentait venir une révolution ; on en entendait déjà les premiers bruits. Cependant la haine contre M. de Villèle va toujours croissant; il s'irrite, il menace, il destitue, il croit pouvoir se faire craindre par des brutalités de police. Au milieu de pareils incidents, malgré des conseils sages1, mais toujours méconnus, Charles X obéit à une malencontreuse idée : il va passer la revue de la garde nationale au Champ de Mars. Les cris de : A bas les ministres ! à bas les jésuites ! à bas Villèle ! se succèdent par intervalles dans les rangs. Le roi se plaint, mais sans irritation ; les yeux de la duchesse d'Angoulême se mouillent de larmes. M. de Villèle casse la garde nationale. Il ne s'inspire plus que de la violence; la censure est rétablie, la Chambre élective dissoute, malgré les trois cents membres qui restent fidèles au gouvernement; l'arrivée d'une nouvelle Chambre hostile au ministère provoque finalement la démission spontanée de M. de Villèle et de tous ses collègues. Un nouveau ministère se forme, et l'on s'attend à voir M. de Chateaubriand rentrer au conseil. Soit humeur, soit défiance, Charles X s'y oppose2. Toute réflexion faite, il veut bien lui accorder comme satisfaction l'ambassade de Rome. La défaveur contre le noble pair était devenue traditionnelle dans la dynastie régnante : il ne plaisait que dans l'éloignement.

(1) M. de Chateaubriand adressa au roi dans cette occasion une lettre très-respectueuse qui resta sans réponse. ↩

(2) « Mieux vaudrait M. Laffitte ! » s'écria-t-il avec colère. ↩

L'ambassadeur de France ne put se défendre de quelque sentiment d'orgueil en revoyant cette Rome, témoin jadis de ses mystifications, aujourd'hui de ses honneurs. On le suit avec intérêt dans ses premières visites. Le pape Léon XII, les cardinaux et ses collègues d'ambassade, sont tour à tour, par de fréquents rapports, l'objet de ses appréciations officielles. Mais d'autres soins plus chers occupent bientôt son esprit. A peine installé dans sa nouvelle résidence, il se hâte d'en parcourir les palais et les ruines. Il redemande les personnes qu'il a vues en 1803; il n'en retrouve que les noms. Partout les souvenirs sont les mêmes, mais souvent les lieux sont changés, hormis quelques demeures et leurs hôtes connus d'autrefois : « Quant à Mme de Beaumont, elle » est demeurée dans son dernier asile, et j'ai prié, dit-il, avec le pape Léon XII, à sa tombe. Tant il est vrai que certains souvenirs ne meurent jamais dans le cœur immortel de l'homme!

Toute la hiérarchie fraternelle des artistes est aussi l'objet de ses plus douces distractions. Parmi ceux qu'il a connus, les uns ne sont plus, les autres vivent encore, vieux compagnons qu'il retrouve avec attendrissement avant d'atteindre le terme du voyage. Rien ne lui agrée tant que la société de ses pairs : de là le charme qu'il éprouve à remonter le cours des siècles pour aller contempler ses sublimes devanciers des temps passés. Il aime à redire leurs voyages, leurs aventures et les titres de leur immortalité. Il les entoure des prestiges de son génie. Loin les splendides ennuis de la représentation! La vie d'artiste plairait mieux au puissant ambassadeur; là il trouve des immensités d'harmonie sous le charme d'un idéal divin. Mais la liberté surtout sourit à cette âme toute faite de lumière et d'amour. La patrie ne remplit pas moins toujours sa pensée : cette image le suit partout. La France..... voilà pour lui la reine des nations ; religion, gloire et liberté, c'est la triple couronne dont il voudrait pouvoir la parer.

Le monde politique était alors préoccupé de la question d'Orient. Chateaubriand rédige un mémoire à cette occasion. Son caractère se peint dans tout ce qu'il écrit; ces pages prouvent à la fois la hauteur de ses vues et la noblesse de ses inspirations. Elles lui donnaient un nouveau titre à la reconnaissance du gouvernement ; c'était une réfutation de plus des accusations calomnieuses dirigées contre la diplomatie de la Restauration, et une preuve de son zèle pour l'indépendance et l'honneur de la France.

Cependant deux événements se succèdent dans le monde catholique. Léon XII meurt le 10 février 1829. Le conclave s'assemble au Quirinal, et, le 31 mars suivant, Rome et le monde ont pour pape le cardinal Castiglione, qui prend le nom de Pie VIII. Le patriotisme de l'ambassadeur ne fut pas étranger à l'élection d'un pape dont les sentiments dévoués à la France offraient le plus de garanties à notre gouvernement.