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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand LXVIII

LXVIII

Chateaubriand · 7 min de lecture · p. 165–166 · chapitre 46 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Il s'agissait de l'arrestation de Mme la duchesse de Berry. Arrivé à Paris le 17 janvier 1833, M. de Chateaubriand sollicite vainement la permission de se rendre à Blaye, près de la princesse captive, pour s'entendre avec elle sur sa défense, et lui former un conseil d'hommes éclairés. Écarté officiellement, il rentre dans son droit privé, et il publie son Mémoire sur la captivité de Mme la duchesse de Berry, bien résolu de s'immoler à ses principes, parce que l'homme d'honneur n'a rien de plus cher que sa conscience et sa propre estime. Cette inspiration de l'éloquence et du cœur est un de ses chefs-d'œuvre. Le sublime écrivain y semble parfois s'élever au-dessus de lui-même. Jamais il ne communiqua à l'expression de sa pensée et de ses sentiments plus de puissance de raison, plus de chaleur d'âme. Il semble que cette fière organisation intellectuelle ait voulu épancher tous les trésors de sa tendresse, et darder tous les feux de son courroux pour consoler et venger la femme-roi tombée de la hauteur des siècles, trahie par la fortune, vendue par un juif et achetée par un ministre. On se sent attendri surtout en lisant l'apostrophe qui termine cet écrit :

« Illustre captive de Blaye, Madame! que votre héroïque présence sur une terre qui se connaît en héroïsme amène la France à vous répéter ce que mon indépendance politique m'a acquis le droit de vous dire : Madame, votre fils est mon roi! Si la Providence m'inflige encore quelques heures, verrai-je vos triomphes, après avoir eu l'honneur d'embrasser vos adversités? recevrai-je ce loyer de ma foi? Au moment où vous reviendriez heureusement, j'irais avec joie achever dans la retraite des jours commencés dans l'exil. Hélas ! je me désole de ne pouvoir rien pour vos présentes destinées. Mes paroles se perdent inutilement autour des murs de votre prison ; le bruit des vents, des flots et des hommes, au pied de la forteresse solitaire, ne laissera pas même monter jusqu'à vous ces derniers accents d'une voix fidèle. »

Est-ce ici la voix de Bossuet, ou un écho solennel de ces plaintes que la douleur du prophète exhalait jadis sur des ruines sacrées? Le génie laisse tomber de ces mots qui parfois écrasent comme la foudre. Il était naturel que le cri sublime de la fidélité : Madame, votre fils est mon roi! fût pour la félonie une injure accablante. C'était un cri séditieux ; il fallait bien traduire devant les tribunaux les journaux qui l'avaient répété; celui qui l'avait fait entendre le premier à toute la France fut enveloppé dans la poursuite. Ne l'eût-il pas été, qu'il se fût déclaré coupable, afin de sauver par sa présence des hommes attaqués pour lui.

En matière de politique, comme en matière de religion, la foi a aussi ses épreuves. Le défenseur de l'auguste prisonnière eut aussi ses tribulations, et il dut se sentir profondément affligé. Sa position devant ses juges venait de s'aggraver d'un incident fâcheux : c'était la déclaration, donnée par le Moniteur, de Mme la duchesse de Berry, et du mariage qui la rendait mère. Tout autre que l'homme de dévouement eût désespéré de la cause. Mais le zèle redoubla dans ce cœur chevaleresque, en soupçonnant ici un piége de la félonie. Les souvenirs de l'enceinte où siégeait la Justice allaient bien à la circonstance : le tribunal révolutionnaire avait été jadis installé dans cette salle même; Marie-Antoinette y avait comparu, et son frère lui-même y avait été condamné. La révolution de Juillet avait senti qu'il lui importait d'en ôter le symbole sacré qui protége et console l'opprimé; et pour affermir la face du juge contre l'innocence, elle en avait fait enlever le crucifix ! Mais l'homme de dévouement échappa à l'iniquité des juges par un de ces mots heureux que les circonstances ne manquaient pas de lui inspirer. Après la plaidoirie de Me Berryer, qui défendait la Quotidienne dans la même cause, Chateaubriand dit quelques mots à la fin des débats ; et élevant toute la Cour à la hauteur de sa pensée, il appela le jury la pairie universelle, ce qui ne contribua pas peu à son acquittement et à celui des prévenus. L'ignominie lui tit défaut, et il n'eut pas l'honneur d'une condamnation, le jury l'ayant déclaré non coupable, ainsi que tous les autres prévenus. La royauté de Juillet fut un moment déconcertée ; elle ne tarda pas à comprendre la position qui lui était faite par cet acquittement, et surtout par le retentissement du Mémoire sur la captivité de Mme la duchesse de Berry. L'élargissement de la royale captive fut résolu, mais seulement après constatation publique de déshonneur. Le fils du régicide avait le cœur de son père et sa clémence était cruelle1.

(1) Il faut que bien grandes soient les exigences de la politique pour inspirer, dans certaines circonstances, des raffinements de rigueurs que l'histoire doit plus tard blâmer et flétrir. A son tour, cette sévérité de l'histoire, quand il faut l'écrire, est vraiment pénible à formuler ; et, quant à nous, ce rôle de l'historien est tellement contraire à nos habitudes privées, qu'en regard des lignes qui occasionnent cette note, nous nous trouvons heureux de pouvoir ici raconter, à l'honneur de la famille d'Orléans, un de ces mille traits de compatissance et de bonté que les princesses et la reine Marie-Amélie notamment se donnèrent la mission d'exercer pour le soulagement de nombreuses infortunes. La capture de la duchesse de Berry faite, par suite de la trahison d'un Juit, au foyer d'une famille bretonne, mit en émoi la Bretagne consternée. Toutes les mains et tous les cœurs s'élevèrent vers le ciel, le confident et la ressource du malheur. Plusieurs familles organisèrent à petit bruit ce qu'on appela une conspiration de la prière. A un jour dit, il y eut rendez-vous pour une messe célébrée à l'intention de la royale captive. La police vigilante et ombrageuse veillait. L'organisateur de ce complot sans danger, un de ces nobles cœurs qui sacrifient tout à l'honneur de leur nom, et jamais rien aux calculs de l'intérêt, fut spécialement signalé, parce qu'il avait une fonction dans l'administration. Immédiatement, il fut privé de son emploi et jeté en prison. Ce chef de famille en était toute la ressource ; avec lui, disparaissait le pain de la mère et celui de sept ou huit enfants. Eperdue, folle de désespoir, mais poussée par la tendresse maternelle, la dame de *** se jette sur la route de la capitale ; et, après une courte visite chez Mme de Chateaubriand, pour prendre ses conseils, elle va directement aux Tuileries, elle qui n'avait jamais franchi les échaliers de son étroit domaine. C'est la reine Marie-Amélie qu'elle demande, c'est elle qu'elle veut voir immédiatement; comme moi, pensait-elle en son cœur, elle est mère d'une nombreuse famille, comme moi aussi elle a eu à subir les rigueurs de l'adversité. La reine est bonne, elle aura compassion de mon malheur. Toutes les barrières de l'étiquette tombent devant tant de courage et de confiance. La situation de la noble Bretonne, sans pain pour ses enfants, et privée de l'appui du chef de sa famille, dicta soudain au cœur de Marie-Amélie une réparation vraiment remarquable. Renonçant à l'espoir d'obtenir du ministère la réintégration dans son emploi du gentilhomme compromis, la reine se déclara sur-le-champ la seconde mère de cette famille, et se chargea de pourvoir aux autres nécessités. Tous les enfants furent, par ses ordres, placés dans des maisons d'éducation, dignes tout à la fois et de la famille protégée et de la royale protectrice; et cette protection, devenue bientôt plus nécessaire par une double mort qui vint faire de toute la famille autant d'orphelins, les suivit tous au delà du temps de la pension, sauf une seule fille, trop jeune quand éclata la révolution de 1848, catastrophe qui poussa la malheureuse reine Marie-Amélie elle-même en exil. Un jour, nous traversions la place du Carrousel, où viennent de s'élever les splendides édifices qu'on appelle l'achèvement du Louvre et des Tuileries, et dont l'importance est plus grande que celle des palais eux-mêmes. Devant nous marchait avec difficulté un vieillard décoré de l'étoile de l'honneur, péniblement appuyé sur le bras trop peu élevé d'une jeune fille dont la grâce était relevée par la fierté avec laquelle elle soutenait son fardeau : c'était l'orpheline, la fille du conspirateur de la prière, la dernière protégée de Marie-Amélie; et le vieillard, c'était le colonel de gendarmerie qui avait rempli la pénible mission d'arrêter son père. Témoin des angoisses de cette famille, il en avait suivi avec intérêt toutes les péripéties ; et, lors de la catastrophe qui la priva de sa protectrice, il avait adopté l'orpheline. Sur les banquettes de pierre pratiquées par la prévoyance de l'architecte entre les colonnades du nouveau palais, pour reposer les visiteurs fatigués, le vieux commandant voulut bien nous raconter lui-même cette histoire. Elle recevait un triple intérêt de circonstance, par la présence de l'exécuteur des rigueurs du pouvoir, par celle de l'orpheline qui en était la victime, comme aussi par la vue de ce palais des l'Tuileries, vide de ses anciens hôtes, d'où avait été obligée de fuir la royale protectrice dont nous venons de révéler un des mille traits de bienfaisance. ↩