Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand XXIX

XXIX

Chateaubriand · 4 min de lecture · p. 60–62 · chapitre 17 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Atala fut aux esprits, pour ainsi dire, ce que le lever d'un beau jour est à l'œil fatigué des ténèbres. Après une longue nuit passée dans les orages politiques, l'apparition du météore émerveilla le monde. Les anciens du savoir entrèrent en émoi, sinon en admiration, devant la vierge des forêts américaines Il n'arrive pas un grand phénomène, qu'aussitôt la science et l'analyse n'accourent le visiter. Les savants et les académiciens dissertèrent doctement sur cet aérolithe tombé d'un autre monde. Nul problème n'eut plus de retentissement; nulle œuvre du talent ne suscita plus de contradictions; nulle ne trouva plus de répugnances ni plus de sympathies : c'était la muse de l'avenir. Le vieux siècle la repoussa, le nouveau l'accueillit avec enthousiasme.

L'éclat d'un succès longtemps cherché produit quelquefois d'étranges effets dans certaines têtes : témoin la célébrité d'Atala. Notre auteur lui-même en était tout étonné et comme tombé des nues; il se laissa aller d'abord aux jouissances de l'amour-propre, mais ce fut pour lui comme un vin capiteux : la tête lui tourna. Un instant il céda à toutes les séductions de la gloire, il l'aima avec toute la candeur et toute la maladresse de son inexpérience. Ici toutefois se reproduit encore l'effet de cette nature concentrée et toujours sauvage. Il y a une poltronnerie salutaire qui devient souvent la sauvegarde de la vertu, quand la vertu n'en a pas d'autre. Pris d'orgueil, il demeura humble par timidité naturelle; étourdi et comme hébété de gloire, il eût voulu pouvoir arracher la couronne attachée à son front. Etrange anomalie dans ce caractère fait de contrastes : il voulait bien jouir de sa renommée, mais en jouir obscurément. Dans l'antiquité, on l'eût pris pour un de ces dieux fatigués de l'Olympe, qui aimaient à descendre parfois sur la terre pour jouir incognito de leur divinité parmi les hommes. Au surplus, la gloire n'admit jamais à sa cour ni plus maussade ni plus singulier adorateur. Tout d'abord il n'en fut pas plus riche : « Quand sa supériorité dînait à trente sous au pays latin, elle avalait de travers, gênée par les regards dont elle était l'objet. » Effet de béatitude d'un cœur encore candide; dans la contemplation de soi in petto, il en serait venu bientôt à ne savoir plus ce qu'il était, tant la gloire, cette sylphide enchanteresse, lui avait troublé les sens ; mais grâce à la bonne trempe de sa raison, il sortit sain et sauf de cette épreuve

Cependant des tentations plus dangereuses ne tardèrent pas à l'assiéger : car la profondeur et la fécondité de l'esprit sont comme deux vertus enchanteresses qui parviennent à dominer tout ce qui sent et tout ce qui aime; ce sont deux magiciennes qui se voient bientôt entourées des caresses du mystère et de la sympathie ; deux reines à qui viennent parfois s'offrir des empires et des conquêtes, où elles ternissent trop souvent l'éclat de leur couronne. Chateaubriand ne fut pas celui-là; ses yeux purent être surpris par des séductions inattendues, mais sa vertu demeura toujours ferme et son cœur toujours pur. Cet homme d'ailleurs ne pouvait être entraîné à mal faire : la haute portée de ses vues et l'énergie chrétienne de son âme brisaient le mal contre le bien avec une souveraine puissance.

Par ses amis, M. de Chateaubriand eut bientôt accès dans la famille du premier consul, où, pour la première fois, il commença à subir la contrainte de l'étiquette. Cependant l'astre enfin connu commençait à se dégager des nuages qui voilaient son éclat, et le monde en parlait avec admiration. On le nommait déjà, et lui-même, sans plus de mystère, oubliait qu'il se devait appeler Lassagne, et il se nommait tout haut Chateaubriand. Les semblables aiment à se rapprocher, dit le proverbe ; il se trouva bientôt lié avec toutes les célébrités du temps.

Par un attrait singulier qui semblait comme un présage de sa destinée, il aima toujours à se laisser aller au double charme de l'adversité et de la vertu. La personne qui tint le plus de place dans son existence, à son retour de l'émigration, fut Mme la comtesse de Beaumont, âme riche de souffrance, de courage et de malheur, vertu secondée par l'infortune, cœur qu'on eût dit avoir vécu parmi les anges. M. de Chateaubriand se rendait chaque soir chez elle, avec MM. Joubert, de Fontanes, de Bonald et Chênedollé, ces âmes que nous pouvons appeler incomparables, selon l'expression du poëte :

Animo quales neque candidiores

Terra tulit.....

appartenant à des rangs divers et à diverses destinées, esprits toujours aimables, toujours brillants jusque dans leur plus simple négligé, lequel ne venait pas d'indigence, mais de choix ; derniers reflets de l'esprit français, dernière société de l'ancien temps, bien différente de la nouvelle, qui n'a plus cette exquise urbanité d'autrefois, mais une sorte de cynisme mal déguisé sous un vernis de politesse.