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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand XXXIII

XXXIII

Chateaubriand · 4 min de lecture · p. 70–71 · chapitre 21 sur 57

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Nous ne suivrons pas le poëte-créateur dans ses courses à Vichy, en Auvergne, au mont Blanc; ce ne sont là que les premières évolutions de l'aigle prêt à prendre son vol vers des royaumes aériens. Au grand peintre, les grands horizons. Nul spectacle au monde n'intéresse autant celui-ci que les paysages des montagnes. Déjà un instinct mystérieux le pousse vers l'Orient: la Grèce et la Palestine, voilà le but de ses aspirations. Il faut d'ailleurs, pour le succès de ses nouvelles études, qu'il aille visiter les doubles cimes des plus hauts événements de l'histoire : le Parnasse et le Sinaï, le Pinde et le Carmel, le Taygète et le Calvaire. C'est là qu'il trouvera le souffle de l'inspiration. Quand l'esprit couve une grande pensée, il n'a plus de repos qu'il n'ait touché la région de ses rêves. « Quelque influence secrète me pousse, dit-il, aux régions de l'aurore. » Nul que lui ne pourrait dire ces mouvements intimes du Dieu qui passe sur l'abîme et qui le féconde : c'est que, grâce à l'innocence des mœurs, au plein déploiement des facultés, il y a en lui exubérance de poésie, comme surabondance de vie. Il éprouve quelque chose de l'extase des saints : il a de ces ascensions de cœur dont parle le prophète, mais il ne fait qu'entrevoir au travers d'une atmosphère d'amour des mystères ineffables, prélude de ses chants.

On l'a dit : la tendresse du cœur s'allie souvent avec la fermeté du caractère. Nul n'a plus regretté ses amis que Chateaubriand. Quel désert comparable, en effet, à l'état d'une âme que le deuil a désolée? Il y a des larmes dans la voix de cet homme, quand, revenant à son instinct voyageur, il part, au mois de juillet 1806, pour les ruines d'Athènes et de Jérusalem.

Il n'est aucun de nos lecteurs qui n'ait suivi pas à pas le dernier croisé de Solime dans l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, le plus magnifique panorama de l'histoire, présenté sous le titre le plus modeste. La critique n'a pas de domaine plus intéressant ; c'est là principalement qu'apparaissent toutes les ressources d'un esprit merveilleusement doué. On y voit tour à tour le peintre, le poëte, l'observateur, l'archéologue, T'historien avec ses plus dignes attributs, le Français toujours et le chrétien partout.

L'Itinéraire, outre son mérite comme œuvre de littérature, a de plus une importance digne d'être ici signalée en passant, comme faisant partie intégrante de la vie qui nous occupe. Il n'entre pas dans notre plan de dérouler en détail la majesté, la pompe et la nouveauté des tableaux, des descriptions, des aperçus; la magie et la diversité des couleurs, depuis les ruines de Sparte et d'Athènes jusqu'aux portiques et aux jardins embaumés de l'Alhambra, depuis le nom oublié de Léonidas jusqu'à la poussière du dernier Abencerrage. Il suffit au lecteur instruit de résumer ces souvenirs en suivant sur la carte le tour entier de la Méditerranée, et en visitant successivement par la pensée Sparte, Athènes, Smyrne, Constantinople, Rhodes, Jérusalem, Alexandrie, le Caire, Carthage, Cordoue, Grenade et Madrid.

Tout marche, rien ne demeure ; c'est la loi. Depuis le passage du célèbre touriste, il s'est fait bien des changements dans les populations, comme dans les lieux qu'il a visités. Le genre humain travaille en nos temps plus que jamais : le monde est une évolution perpétuelle.

Une observation que nous avons déjà faite, et que nous aurons encore occasion de faire, c'est que Chateaubriand est partout l'homme des transitions. A Constantinople, en Syrie, en Egypte, il nous apparaît entre le vieil Orient qui s'efface et le nouvel Orient qui se forme. Quel mystère et quel problème! La Providence, dans sa bonté, nous épargnera-t-elle les conséquences naturelles de nos fautes? Laquelle des deux, de la civilisation ou de la barbarie, absorbera l'autre? Ne tranchons pas si vite la question. Tout ce qui se travaille et s'organise dans le Levant ne rassure pas l'homme sage qui observe et qui pense. Le branle donné au monde par la science, ce n'est pas là la véritable civilisation. Toutes nos découvertes au profit du commerce et de maintes fortunes cosmopolites, ne donnent aucune garantie de sécurité; et l'histoire de la civilisation à venir pourrait bien redevenir l'histoire de la barbarie ancienne, avec des proportions nouvelles, moins les Charles Martel, les Jean Sobieski..... France et Pologne. Avec nos façons de faire, encore quelque vingt ans, et l'Orient aura perdu tout son prestige. Écoutez les rumeurs des montagnes... il s'y répète des cris et des formules de commandement qui n'y présagent que des bouleversements et des désastres.

Avec le coup d'œil et le regard du génie, toute l'antiquité peut se lire dans toutes ses ruines en moins d'un an.