LXI
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Deux situations bien saisissantes se dessinent sur le fond volcanique de ce tableau des trois journées : d'un côté, le roi se tenant dans son palais de Saint-Cloud, avec sa famille, durant ces trois jours, et résistant obstinément aux salutaires conseils qui tâchent d'arriver jusqu'à lui; de l'autre, M. le duc d'Orléans demeurant coi dans son château de Neuilly. C'est de là qu'il guette les événements. La perspective d'un trône à gagner, quoi qu'il en coûte, flatte son ambition; il se réjouit devant le jubilé des barricades.
Le remède vient trop souvent quand il n'est plus temps. Après bien des résistances aux meilleurs avis, après toutes les oppositions d'un esprit aveugle1, après d'énergiques protestations de résolution et de courage2, le roi comprit enfin la nécessité du renvoi des ministres et du retrait des ordonnances. M. le duc de Mortemart, nommé à la présidence du conseil, fut chargé de porter à la commission municipale d'autres ordonnances qui donnaient le ministère de la guerre au général Gérard, les finances à M. Casimir Périer, et convoquaient les chambres pour le 3 août.
(1) Sauver le roi quand même était la devise de ses serviteurs dévoués. Le général Vincent se présente à Saint-Cloud; il force la porte qu'on lui refuse, et il dit au roi que tout est perdu : « Mon cher, répondit Charles X, vous êtes › un bon général; mais vous n'entendez rien à cela. › ↩
(2) Le 29 encore, à 11 heures du matin, Charles X répondait à M. de Mortemart, qui l'engageait à rapporter les ordonnances : « Je ne veux pas monter en » charrette, comme mon frère, je ne veux pas reculer d'un pied. » Quelques * minutes après, il allait reculer d'un royaume. ↩
Dès le lendemain de son retour à Paris, M. de Chateaubriand avait écrit à Charles X, à Saint-Cloud. Le roi lui fit répondre qu'il l'engageait à s'entendre avec le duc de Mortemart, qu'il venait de nommer son premier ministre. Celui-ci fut introuvable; et quinze heures s'écoulèrent jusqu'au moment où M. de Chateaubriand put enfin le découvrir : il n'était plus temps. Il est des cas où quinze heures comptent pour un siècle. Il y avait encore un recours possible auprès de la Chambre des pairs. Comme cour souveraine, elle pouvait s'interposer entre le monarque et le peuple, et remplir un rôle digne d'elle en prononçant un grand arbitrage ; mais ce rôle voulait de l'énergie et du dévouement, deux mobiles qu'elle n'avait pas ; car il n'y avait là ni accord, ni esprit de sacrifice.
Le noble vicomte se rendait, le 30 juillet, à la réunion des pairs, au Luxembourg, suivant les traces sanglantes de la révolution dont le drapeau flottait sur tous les monuments et dans tous les quartiers. Il ne voit et n'entend que des scènes bouffonnes et le mugissement d'une tourbe encore agitée. Partout c'est la foule des curieux qui se presse autour des barricades ébréchées ; ou bien c'est la canaille qui brocarde à sa façon l'auteur des ordonnances. Le sacré se mêle au grotesque; à côté de la liberté en goguette, il voit la religion en prières au bord de la fosse des morts, au milieu d'une foule silencieuse. Mais voilà que, de spectateur, il devient acteur lui-même. On l'a reconnu : sa présence excite l'enthousiasme. Il est porté en triomphe au Palais-Royal, par une foule de jeunes gens qui se disputent l'honneur de lui servir de pavois, en répétant les cris de Vive la Charte ! Vive la liberté de la presse ! Vive Chateaubriand !! auxquels il répond par le cri de Vive le Roi! De là il est transporté à la Chambre des pairs avec un redoublement d'acclamations. Ce ne sont que transports de joie sur son passage et aux fenêtres, avec tous les témoignages de respect et d'admiration qu'un grand roi eût pu attendre de ses fidèles sujets. Enfin on arrive au Luxembourg, où l'on dépose le noble pair dans la cour du palais ; la foule se retire après avoir poussé de nouveaux cris de Vive la Charte! Vive Chateaubriand !
Arrivé à la salle des séances, le vicomte y trouva le duc de Mortemart. Selon le vœu du roi, il lui offrit de se concerter avec lui. Celui-ci, pressé de lui échapper, rentre dans le flot de l'assemblée; et il communique à la Chambre les ordonnances dont le roi l'a chargé. Cette lecture ne pouvait ébranler les convictions de la peur. Quelques pairs prennent alors la parole, pour déclarer que le mal est à son comble, et qu'il n'y a rien à faire au nom de Charles X.
Une circonstance vient en aide è cette première ouverture ; c'est l'arrivée des cinq députés envoyés par la Chambre élective pour se concerter avec la pairie. Le général Sébastiani, chef de la députation, annonce le rejet des nouvelles ordonnances par la Chambre des députés, la nullité du pouvoir royal, la nécessité d'un pouvoir tutélaire entre des mains généreuses, seules capables de rétablir l'ordre et de concilier tous les intérêts... et il glisse d'adroites paroles à la louange de S. A. R. Mgr le duc d'Orléans. Deux hommes seuls osent émettre un avis contraire : M. de Chateaubriand et son ami M. Hyde de Neuville. Le premier obtient la parole. II tâche de rassurer d'abord ses collègues sur les symptômes de la situation présente ; il approuve et soutient les nouvelles ordonnances. Puis, n'envisageant que la question pure du devoir, il leur fait voir ce que l'honneur et la loyauté leur commandent, ce que les intérêts de la France et sa liberté leur défendent. Ils ont d'ailleurs ici des chances faciles de salut ; pour dissiper le péril, il suffit souvent de le regarder en face. Ges paroles ne trouvèrent d'écho que dans le digne collègue du noble pair. L'auguste assemblée ne voulut pas risquer sa vie; elle aima mieux secouer le préjugé de la fidélité.
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Trois partis cependant se présentent dans l'arène politique : le parti monarchique de la branche aînée, ayant la force morale, mais non plus la force matérielle ; la république criant, hurlant son tolle contre le royauté, contre les Bourbons, et appelant de ses vœux la présidence de M. de Lafayette ; enfin l'orléanisme, faufilé dans la confiance de la nation par les intrigues de trois meneurs Jemmapes et Valmy, c'est sa réponse. à tout qui vive. Il faut ici le pas-à-pas de la prudence : ire pedetentim ; aussi ne s'agit-il d'abord que de conférer les pouvoirs de lieutenant général à M. le duc d'Orléans. Une députation de douze membres de la Chambre élective est envoyée au châtelain de Neuilly pour lui offrir cette lieutenance générale. A cette odeur d'orléanisme, Chateaubriand sent plus que jamais se réveiller ses instincts d'indépendance et de solitude.
Cependant à Saint-Cloud entière insouciance du péril, jointe au grotesque de scènes tragi-comiques : le roi et la cour refusent de croire à une révolution et laissent tout aller à vau-l'eau. D'autre part, Mer le duc d'Angoulême tonne à grands éclats de colère contre le duc de Raguse, et, arrachant l'épée du maréchal, il veut la briser. Il se coupe les mains, et appelle ses gardes. Ainsi vengeait-il ce qu'il appelait la double trahison de l'oublieux maréchal, qui avait négligé de lui communiquer l'annonce du rappel des ordonnances. L'antique monarchie expirait dans des querelles de marionnettes: presque toujours ce qui a commencé par Auguste finit par Augustule.
Le duc d'Orléans commençait à voir le trône lui apparaître derrière les barricades. Cet homme n'avait rien des allures d'un caractère ouvert et énergique. Il était de cette classe d'ambitieux qui ne montent qu'en rampant : morale d'intérêt et de calcul ayant son sic et non pratique dirigé constamment vers le but élevé de ses convoitises ; mimique sentimentale et quelque peu séditieuse ; double rôle selon l'occurrence : dévouement au pied du trône, caresses pour l'opposition ; froideur, dédain et mépris pour tous les déchus de la faveur et les disgraciés de la cour... telle était la gouverne et la politique de cet esprit timide et faux, changeant selon la couleur des événements, comme selon sa situation par rapport aux regards qui l'observaient; l'instinct de la bassesse est le fond de ces sortes de caractères. Qu'on les mette dans une alternative où il faille choisir le rôle de l'honnête homme ou du grand homme, ils savent toujours trouver leur place d'escamoteurs. Malheur aux sociétés qui tombent en de pareilles mains! Plus de dévouement, plus de justice, plus de vertus! Du sommet du pouvoir jusqu'au plus bas de la hiérarchie politique, on ne voit que le travail de l'égoïsme, de l'iniquité, de toutes les corruptions.
De la solitude du Raincy1, où il se tenait caché depuis la nuit du mardi 26, Louis-Philippe, averti par M. Thiers, était revenu à Neuilly dans la journée du 30 juillet. C'était là qu'il attendait la députation dont nous avons parlé. Il n'en reçoit qu'un message, le soir, à la grille du parc. Il le lit, et part à l'instant pour Paris, cocarde tricolore à la boutonnière, n'ayant pour tout cortége que trois de ses amis. Ses vœux s'accomplissaient, sa joie se contenait à peine : il allait enlever une vieille couronne au garde-meuble. A peine arrivé, Louis-Philippe envoie complimenter M. de Lafayette, et bientôt après il reçoit les douze députés au Palais-Royal. Ceux-ci demandent au prince s'il veut accepter la lieutenance générale du royaume. Réponse embarrassée, mais vernie et ornée de scrupules. On rassure sa religion. Une demi-heure de réflexion lui est donnée. Il reparaît portant une proclamation où il déclare accepter la lieutenance, et faire désormais de la Charte une vérité. Enthousiasme de la Chambre élective. Le parti républicain proteste; il résiste, il menace.... Enfin on parle d'enlever le duc d'Orléans et de l'expédier à Cherbourg. L'heure de l'exil n'était pas venue ; ce n'était qu'une prophétie, la Providence s'est chargée de l'accomplir dix-huit ans plus tard !...
(1) Le parc du Raincy et celui de Neuilly sont aujourd'hui morcelles en deux ou trois mille lots, après avoir passé par le sac populaire et par l'incendie. O justice de Dieu ! ↩