LXIV
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de [Paris : Dufour, Mulat et Boulanger], 1861, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
L'antique monarchie avait disparu. Charles X, jeté de nouveau sur la terre d'exil par le vent de l'adversité, retrouvait, à Holy-Rood, les souvenirs de sa jeunesse, dans les murs déserts du château des Stuarts. Nous n'avons rien à dire de plus sur la révolution de 1830. Il n'entre pas dans notre plan de sonder à fond les mystères de la politique, ni de rechercher plus profondément la cause des événements des trois jours. A un moment donne, quelque continuateur de Bossuet, les envisageant sous le jour de la foi, saura rattacher ces faits à leur ordre véritable.
Reconnaissons cependant, avec l'auteur des Mémoires, que le moteur de ces bouleversements est plus loin qu'on ne pense. Les passions humaines, avec tous leurs mobiles et leurs effets divers, n'expliquent rien suffisamment ; les accidents ne sont pas les causes de l'événement. Au-dessus de la politique proprement dite, il y a un ordre supérieur où la révolution sociale agit sans cesse, révolution générale où tout se tient, où l'œil exercé de l'observateur voit 1830 sortir forcément de 93, et la chute de Charles X suivre la décapitation de Louis XVI, comme le détrônement de Jacques II suivit l'assassinat de Charles Ier. Il faut plus que jamais tout le génie de la prudence humaine dans l'administration de l'État. Le germe de la révolution est toujours prêt à se réchauffer sous les bévues des gouvernements, à se développer pour éclater encore: il dort indestructible au fond de nos mœurs.
Maintenant, s'il est vrai qu'une transformation s'opère et que la France marche vers des destins nouveaux, à elle de suivre intrépidement cette voie et d'en explorer toutes les merveilles comme tous les périls. Son devoir est d'agir et d'avancer sans relâche ; s'arrêter serait se condamner à une mort ignoble. Pas de foi morte, mais des œuvres ; des soldats, des millions, des vaisseaux en prévision du jour de la nécessité..... La France existe par elle-même; ses voisins n'ont rien à y voir; elle n'a de compte à rendre à qui que ce soit..... hormis à Dieu! « Le cœur de la France bat libre, sans qu'aucune main ose s'appliquer sur ce cœur pour en compter les palpitations ; et puisqu'elle cherche de nouveaux soleils, elle vole au-devant de leur splendeur et elle n'attend plus le lever naturel de l'aurore. v
Tels étaient encore les conseils, telles étaient les espérances du loyal écrivain, après son rôle fini avec la légitimité ; tels étaient ses vœux pour la France. Fasse le ciel que le temps ne nous désabuse pas sur des prospérités entrevues de si loin! Au surplus, il ne demandait pour lui au ciel qu'une faveur: celle d'être bientôt mêlé aux ruines écroulées à ses pieds; ses pensées et ses consolations étaient désormais ailleurs que sur la terre.
Cependant il fallait vivre : nul état plus nécessiteux et en même temps plus honorable que le sien. Il songe alors à remplir ses engagements envers ses éditeurs pour la publication générale de ses œuvres; il revoit, il refait en partie les œuvres inédites de sa jeunesse; puis, pendant dix-huit mois, il consacre quatorze à quinze heures par jour à la composition de ses Études historiques, s'isolant de tout ce qui se passe autour de lui, et travaillant comme dans le silence, au milieu des débuts orageux de la royauté de juillet, au bruit du procès des ministres, du scandale de Saint-Germain l'Auxerrois, du pillage de l'archevêché, enfin de toutes les profanations.
Ce rare génie avait donné la mesure de ses forces dans la production incomparable de ses Martyrs; mais nulle part il ne montra une plus grande puissance synthétique que dans ses Études historiques. Exposer, sur un plan jusque-là inconnu, tout le système de l'humanité appuyé sur sa triple base - religion, philosophie, politique, - ramener tous les faits de l'histoire à ces trois vérités-principes, suivant qu'il y a entre elles choc, séparation ou harmonie ; montrer le monde moderne prenant naissance au pied de la croix et se composant de trois peuples divers : les païens, les chrétiens et les barbares, qui d'abord coexistent confusément pendant les quatre premiers siècles de notre ere, et forment comme les trois éléments de la civilisation moderne; arriver ainsi, à grands pas jusqu'aux premiers Valois, pour, de là, poursuivre l'histoire détaillée de nos pères, telles devaient être les proportions du monument qu'il avait conçu, qu'il ne put achever, et qui était digne de couronner une si belle vie d'étude.
Ce simple exposé suffirait seul déjà pour nous montrer l'essence de l'humanité, et la nécessité de mettre en lumière aux yeux des peuples la triple vérité religieuse, philosophique et politique; car la société ne peut se perfectionner que par la connaissance complète et par l'application constante de ces trois vérités fondamentales de tout système social.
Dégageons maintenant quelques principes importants, en reprenant, comme l'auteur, dans l'ordre inverse, les trois vérités sociales, et commençant par la vérité politique; ce sera saisir dans le vif l'esprit du système.
1° Vérité politique.
Souveraineté, liberté : telle est d'un côté la vie, et de l'autre la constitution du corps social. Rien de plus sacré pour le pouvoir que la liberté des sujets.
Ordre et liberté, tels sont les deux pôles de la sphère politique. L'ordre sans la liberté ne constitue qu'un état incomplet, travaillé par un germe de dissolution. La liberté sans l'ordre, c'est l'oppression de tous par tous ; c'est le pouvoir et la liberté confondus, c'est l'anarchie.... Rien de plus difficile à former et à établir que le tempérament du corps social.
La certitude politique se fonde sur la liberté: la liberté est comme le critérium de la politique.... on peut ajouter qu'elle est aussi comme le thermomètre de la félicité des peuples.
La liberté n'est jamais détruite dans l'État; seulement elle change de place. Elle est despotisme, aristocratie ou démocratie, suivant qu'elle est le bien d'un seul, de plusieurs ou de tous.
La liberté enfin est le but et le motif de toute révolution. Chez les anciens, elle était un fanatisme; chez les modernes elle n'est plus une religion : elle est la raison.
2° Vérité philosophique.
La vérité philosophique est d'une haute importance dans la cité : elle embrasse le triple domaine de la science intellectuelle, de la science morale et de la science naturelle.
La vérité philosophique, avant l'ère chrétienne, ne fut qu'imparfaitement comprise ; elle fut obscure dans l'esprit des sages, erronée, stérile, impuissante.
Dans le monde moderne, elle ne fut pas beaucoup mieux comprise, et elle devint dans la société l'implacable ennemie de la vérité religieuse.
Aujourd'hui elle est appelée à jouer un glorieux rôle dans l'Etat, n'étant plus hostile à la vérité religieuse ni à la vérité politique. Une grande synthèse sociale est sur le point de s'accomplir ; elle sera le résultat de l'union de ces trois vérités.
3° Vérité religieuse.
La vérité religieuse est le mens agitât molem de l'espèce humaine ; elle est la vérité fondamentale par excellence ; d'elle découlent la vérité philosophique et la vérité politique.
Le christianisme est ainsi le principe générateur de tous les grands événements de l'histoire ; tout tient à lui, tout vient de lui, et il est aussi ancien que le monde1.
(1) Il n'y avait qu'un seul homme qui eût jusque-là envisagé l'histoire sous son vrai point de vue : Bossuet a montré dans la vérité religieuse la raison de tout. ↩
Chute et rédemption, voilà son dogme, source de sa morale. Ce système explique tous les mystères de l'homme.
Mais pourquoi la solidarité de l'espèce pour la faute de T'individu? Question inabordable ; ne cherchons pas à saisir le mot d'une conclusion dont les prémisses sont cachées dans les hauteurs de la raison divine.
Quant à la rédemption, tous les peuples en ont senti la nécessité, témoin l'usage universel des sacrifices humains.
Par la rédemption ou le christianisme - c'est tout un - tout se rapporte à la réhabilitation de l'homme; mais cette réhabilitation restera toujours incomplète sur la terre.
Les nations déchues fourmillent entre la montagne du Paradis terrestre et celle du Golgotha; l'itinéraire des peuples rachetés s'étend du Golgotha à la Sion céleste.
L'histoire de l'humanité offre ainsi deux grandes périodes, l'une d'esclavage, l'autre de liberté ; la première de l'autre côté, la seconde de ce côté-ci de la croix.
Métaphysique parfaite et parfaite morale, spiritualisme tout divin, science des sciences, voilà le christianisme. Il est appelé à conquérir le monde entier par sa toute-puissance morale et civilisatrice.
Le christianisme est la religion du progrès: « Ce n'est » point le cercle inflexible de Bossuet : c'est un cercle qui is'étend à mesure que la société se développe. Il ne comprime rien, il n'étouffe rien, il ne s'oppose à aucune lumière, à aucune liberté1. »
(1) Etudes historiques. ↩
Il n'a pour objet que la félicité des peuples, et il s'accommode ainsi à toute forme sociale.