Préface (suite 4)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Cette belle remarque de Vico se peut appliquer à notre société même ; le christianisme qui la fonda à part, au milieu de la société païenne de Rome et de la Grèce ou chez les peuples barbares, la soumit à la loi religieuse. Le mariage et la sépulture ne furent solennels et légitimes parmi les Fidèles, qu'autant qu'ils furent chrétiennement autorisés; le baptême fit de plus une chose solennelle et légitime de la naissance, comme l'extrême-onction consacra la mort. Les sept sacrements de l'Eglise furent des actes civils de la première société chrétienne.
Tel est le système de Vico, système où il faut reconnaître un homme d'un grand entendement, mais un homme dominé par l'imagination, et qui mêle à des vérités nouvelles des jeux d'esprit que ne peuvent approuver l'histoire, la raison et la saine logique. Ses idées sur l'idolâtrie, utile selon lui aux hommes, sont insoutenables : quand il fait d'Hercule, d'Hermès, d'Homère, d'Esope, de Romulus, non des individus, mais un type idéal des mœurs et des idées d'une époque, il raisonne visiblement contre les opérations naturelles de l'esprit humain. Le Sauvage personnifie les arbres, les fleurs, les rochers, mais il n'allégorise pas les temps. Lorsque Vico dit que les hommes reprirent la taille anté-diluvienne redevenant sauvages après le déluge, il va contre la bonne physique : l'homme dans l'état bestial, comme tous les animaux, est chétif; c'est la société pour les hommes, et la domesticité pour les animaux capables d'éducation, qui développe la plus grande nature.
Vico tranche encore trop légèrement la question sur la parole humaine; il suppose qu'elle se perdit après le déluge, et qu'il y eut une époque de mutisme pour le genre humain qui, ce cas arrivé, n'auroit plus été qu'une espèce de famille de singes. Le verbe a-t-il été donné à l'homme avec la pensée? Est-il né d'elle comme le fruit sort de la fleur? La parole, au contraire, est-elle révélée? Immense question que Vico a résolue d'un trait de plume, et que la rigueur de l'histoire ne permet pas d'adopter comme un fait incontestable.
De nos jours un écrivain françois a renouvelé, en l'améliorant, une partie du système de Vico. La philosophie de M. Ballanche est une théosophie chrétienne. Selon cette philosophie, une loi providentielle générale gouverne l'ensemble des destinées humaines, depuis le commencement jusqu'à la tin. Cette loi générale n'est autre chose que le développement de deux dogmes générateurs, la déchéance et la réhabilitation, dogmes qui se retrouvent dans toutes les traditions générales de l'humanité, et qui sont le christianisme même. Le vif sentiment de ces deux dogmes produit une psychologie qui explique les facultés humaines en rendant compte de la nature intime de l'homme, et qui se révèle dans la contexture des langues anciennes. L'homme, durant sa laborieuse carrière, cherche sans repos sa route de la déchéance à la réhabilitation, pour arriver à l'unité perdue.
M. Ballanche a voulu faire pénétrer le génie historique dans la région qui a précédé l'histoire. Son Orphée résume les quinze siècles de l'humanité, antérieurs aux temps historiques.
Il a réduit ensuite les cinq premiers siècles de l'histoire romaine à une synthèse, laquelle est en même temps une trilogie poétique et une psychologie de l'humanité.
Je ne puis mieux achever de faire connoître la Palingénésie sociale, qu'en empruntant ce passage d'un excellent extrait de M. Desmousseaux de Givré, homme dont l'esprit est marqué d'un de ces caractères distincts qui se font reconnoître à l'instant dans l'ordre littéraire ou politique1.
1 Cet extrait a paru dans le Journal des Débats, du 27 juin 1830. M. Desmousseaux de Givré , attaché à mon ambassade à Londres, étoit mon second secrétaire d'ambassade à Rome. De tous les Jeunes diplomates, c'est le seul qui ait donné sa démission lorsque M. de Polignac fut chargé du portefeuille des affaires étrangères ; il se retira avec moi et malgré moi. Il désiroit reprendre du service après les journées de juillet; on lui a préféré des hommes tout-a-fait nouveaux dans la carrière, ou qui n'avoient d'autre mérite que d'avoir été placés auprès des ambassadeurs les plus opposés aux libertés constitutionnelles de la France. Notre corps diplomatique n'étoit vraiment pas assez riche (et je le connois à fond ) pour se passer des services d'un homme comme M. de Givré, quand il vouloit bien faire le sacrifice de s'attacher à un ministère aussi déplorable. ↩
« Interrogeant tour à tour les livres saints, les poésies primitives, l'histoire, M. Ballanche a déduit de leurs réponses concordantes une analogie parfaite entre le principe révélé et le principe rationnel; et c'est là toute la pensée palingénésique. Il croit que la loi qui préside aux progrès de l'humanité, soit qu'on la contemple dans la sphère religieuse, soit qu'on l'étudie dans la sphère philosophique, est une. Le titre à inscrire sur le frontispice de ses œuvres complètes pour en annoncer l'idée fondamentale, pourroit donc être celui-ci : Identité du dogme de la déchéance et de la réhabilitation du genre humain avec la loi philosophique de la perfectibilité.
» Les Écritures nous montrent un homme succombant dans l'épreuve de l'obéissance, puis initié, par sa chute même, à la connoissance du bien et du mal, et, plus tard, rachetant sa faute par le sang d'une victime innocente et volontaire. Cet homme des Écritures, c'est à la fois Adam, le peuple juif et le genre humain. Le fils de Dieu, venant sur la terre pour y mourir, offre une triple expiation. Par Marie, sa mère, il est le fils d'Adam, le fils de David, le fils de l'homme, c'est-à-lire, l'enfant du premier pécheur, l'enfant du peuple choisi, l'enfant du genre humain. Il y a donc, en un sens mystique, identité entre un homme, une nation, et l humanité toute entière. Pour ces trois unités vivantes, d'une nature semblable, quoique d'un ordre différent, il y a trois degrés nécessaires avant d'arriver à la perfection dont le salut dépend, à savoir : l'épreuve, l'initiation, l'expiation.
» Eh bien ! partout dans les croyances des peuples, partout dans les chants des poëtes, partout dans les souvenirs de l'histoire, le mythe chrétien se reproduit.
» Aux temps fabuleux , Prométhée ravit la flamme du Ciel : initié au secret des dieux, il expie sa témérité dans les tourments. Aux temps héroïques, Orphée, initiateur des peuples, perd une seconde fois Euridice, parce qu'il a voulu surprendre le secret des enfers. Aux temps historiques, Brutus, après avoir consulté l'oracle, affranchit le patriciat de l'autorité des rois, et le sang généreux de Lucrèce coule pour l'expiation. Plus tard, c'est Virginie sacrifiée par son père, pure victime, dont la mort consacre l'émancipation de la plèbe, c'est-à-dire, l'initiation d'un peuple à la liberté. Dans ces faits, choisis au hasard entre mille autres faits analogues, l'épreuve à subir, l'énigme à deviner, et le sacrifice d'une vie innocente, ces trois grands traits du mythe chrétien, sont partout reconnoissables.
» Rechercher, restaurer, rapprocher ces lambeaux défigurés d'une idée à la fois une et triple, » n'a été que la partie matérielle d'un grand travail, la tâche de l'érudition et de la science; mais avoir appliqué aux phénomènes de la vie des nations le dogme chrétien, avoir retrouvé dans chaque peuple l'homme dont parle l'Ecriture, voilà l'inspiration religieuse, et en même temps la pensée philosophique. »
L'histoire vue de si haut ne convient peut-être pas à toutes les intelligences ; mais celles même qui se plaisent aux lectures faciles, trouveront un charme particulier dans la Palingénésie Sociale de M. Ballanche. Un style élégant et harmonieux revêt des pensées consolantes et pures : il semble que l'on voie tous les secrets de la conscience calme et sereine de l'auteur, comme à la tranquille et mystérieuse lumière de son imagination. Ce génie théosophique ne nous laisse rien à envier à l'Allemagne et à l'Italie. Je ne sais si Vico, Herder et M. Ballanche, en appliquant leurs formules à l'histoire, ne confondent pas un peu des sujets et des genres divers ; mais certainement ils agrandissent l'homme : il est bon que l'historien ait une haute idée de l'espèce humaine, afin d'écrire avec plus de noblesse de ses droits et de ses libertés.
Tandis que le mouvement des esprits dans la France et l'Allemagne s'accroissoit, la Grande-Bretagne demeuroit stationnaire. L'école d'Édimbourg a fait avancer les études philosophiques : Les Esquisses de philosophie morale de Dugald Stwart, ont été traduites par M. Jouffroy, jeune professeur qui commence à battre en ruine avec une logique claire et puissante des systèmes dont l'esprit du jour est infatué. Mais, sous les rapports historiques, comme l'Angleterre jouit depuis long-temps de franchises considérables; comme elle s'est bien trouvée de ces franchises pour sa prospérité, sa paix et sa gloire, ses écrivains n'ont point été conduits à considérer les faits dans le but d'un meilleur avenir. La liberté aristocratique qui jusqu'ici a dominé les libertés royales et populaires a Westminster, a jeté les idées dans un moule uniforme dont elles n'ont point cherché à se dégager ; cela se remarque jusque dans les écrivains économistes de la Grande-Bretagne; ils envisagent l'impôt, le crédit, la propriété de tous genres, dans le sens des institutions actuelles de leur pays.
Mais par l'influence croissante de l'industrie, par l'importation des principes du continent, il se forme actuellement dans les Trois royaumes-unis une classe d'hommes dont les idées ne sont plus angloises : on les distingue très-bien ces idées à leur couleur, dans les livres, dans les discours à la Chambre des Lords et à la Chambre des Communes ; tôt ou tard elles renverseront la constitution de 1688. Le premier pas dans cette route a été l'émancipation de l'Irlande catholique, le second sera la réforme parlementaire : alors la vieille Angleterre aura ses révolutions et son histoire se renouvellera.
En ces derniers temps, l'histoire d'Angleterre par le docteur Lingard s'est fait remarquer; elle ne dispense point de lire les historiens des deux anciennes écoles wigh et tory. Il y a eu grand scandale, lorsqu'on a vu un prêtre catholique anglois trouver Charles Ier. coupable, et ne blâmer que la forme dans l'exécution de ce prince.
L'Angleterre n'étoit pas riche en mémoires, ils commencent à s'y multiplier. M. Hallam me semble avoir mieux réussi dans son Histoire constitutionnelle d'Angleterre que dans son Europe au moyen âge.
Le Génie de l'Italie étoit sorti de son vieux temple au bruit de la commotion européenne. Maintenant ce Génie est retourné à ses ruines; lieux de franchise pour les grandeurs tombées, la gloire persécutée et les talents malheureux. L'histoire des États-Unis par Botta ne peut être répudiée par la patrie des Villani, des Bentivoglio, des Gianone, des Davila, des Guicciardini et des Machiavel. Pour l'histoire ancienne, les Italiens seront toujours nos maîtres, parce qu'ils en sont eux-mêmes la suite et qu'ils sont familiarisés avec sa langue et ses monuments.
J'écrivois que le Génie de l'Italie étoit retourné à ses ruines, il me saisit la main et me force à me rétracter.
AUTEURS FRANÇOIS QUI ONT ÉCRIT L'HISTOIRE DEPUIS LA RÉVOLUTION. MÉMOIRES, TRADUC- TIONS ET PUBLICATIONS. THÉÂTRE. ROMAN HIS-
Torique. poésie. écrivains fondateurs de notre nouvelle école historique
De l'examen des principes de l'école moderne Historique considérée dans ses systèmes, en France, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, je passe à l'examen des historiens de cette école parmi nous.
Les écrivains françois qui se sont occupés de l'histoire depuis la Révolution, ont pris des routes opposées ; les uns sont restés fidèles aux traditions de l'ancienne école, les autres se sont attachés à l'école nouvelle Descriptive et Fataliste.
M. Villemain qui tient par le bon goût du style à l'ancienne école et par les idées à la nouvelle, nous a donné une histoire complète de Gromweli. Se cachant derrière les événements et les laissant parler, il a su avec beaucoup d'art les mettre à l'aise et dans la place convenable à leur plus grand effet. Un sujet d'un immense intérêt occupe maintenant l'auteur. A en juger par les fragments de la vie de Grégoire VII dont j'ai eu le bonheur d'entendre la lecture, le public peut espérer un des meilleurs ouvrages historiques qui aient paru depuis long-temps. Au surplus je cite souvent les travaux de M. Villemain dans ces Études, et, pour ne point me répéter, j'abrège ici des éloges que l'on retrouvera ailleurs.
M. Daunou appartenoit à cette congrégation religieuse d'où sont sortis les Lecointe et les le Long; il n'a point démenti sa docte origine : c'est un des plus savants continuateurs de l'histoire littéraire de la France. Dans ses divers Mémoires on trouve à s'instruire. Il faut être en garde contre ce qu'il dit des souverains pontifes, lorsqu'il juge un pape du dixième siècle, d'après les idées du dix-huitième.
M. Daunou paroît peu favorable à la moderne école.
M. de Saint-Martin, qui suit aussi les vieilles traces, a jeté, par sa connoissance de la langue arménienne, une vive lumière sur l'histoire des Perses.
Dans la Théorie du pouvoir civil et religieux de M. de Bonald, il y a du génie; mais c'est une chose qui fait peine de reconnoître combien les idées de cette théorie sont déjà loin de nous. Avec quelle rapidité le temps nous entraîne! L'ouvrage de M. de Bonald est comme ces pyramides, palais de la mort, qui ne servent au navigateur sur le Nil qu'à mesurer le chemin qu'il a fait avec les flots.
Je ne sais comment classer M. Dulaure ; il fut connu avant, pendant et après la révolution. Ses Descriptions des curiosités et des environs de Paris, ses Singularités historiques, son Histoire critique de la Noblesse, sont remplis de faits curieusement choisis. Toutefois c'est de la satire historique et non de l'histoire : on peut toujours montrer l'envers d'une société. Il faut lire de M. Dulaure son Supplément aux Crimes de l'ancien comité du gouvernement, imprimé en 1795.
Malte-Brun, dans sa Géographie, a touché avec une grande sagacité et beaucoup d'instruction quelques origines barbares.
Le travail de M. de Montlosier sur la féodalité est rempli d'idées neuves, exprimées dans un style indépendant qui sent son Moyen Age. Si les anciens seigneurs des donjons avoient su faire avec une plume autre chose qu'une croix, ils auroient écrit comme cela, mais ils n'auroient pas vu si loin.
M. Lacretelle a tracé l'histoire de nos jours avec raison, clarté, énergie. Il a pris le noble parti de la vertu contre le crime; il déteste de la e.
révolution tout ce qui n'est pas la liberté. Lui-même, acteur dans les scènes révolutionnaires, il a bravé dans les rues de Paris les mitraillades d'un pouvoir plus heureux que celui qui vient d'expirer. On trouve aujourd'hui beaucoup d'hommes qui savent écrire une cinquantaine de pages, et quelquefois un tome (pas trop gros), d'une manière fort distinguée ; mais des hommes capables de composer et de coordonner un ouvrage étendu, d'embrasser un système, de le soutenir avec art et intérêt pendant le cours de plusieurs volumes, il y en a très-peu : cela demande une force de judiciaire, une longueur d'haleine, une abondance de diction, une faculté d'application qui diminuent tous les jours. La brochure et l'article de journal semblent être devenus la mesure et la borne de notre esprit.
L'ouvrage de M. Lemontey sur Louis XIV, présente le règne de ce prince sous un jour tout nouveau. Je crois cependant avoir fait à propos de cet ouvrage une observation nécessaire en parlant du règne du Grand Roi.
M. Mazure a laissé une histoire écrite avec négligence, mais elle a changé, sous plusieurs rapports, ce que nous savions de Jacques II, et du rôle que joua Louis XIV. dans la catastrophe du prince anglois. On n'a pas rendu assez de justice à M. Mazure. On puise dans son travail des renseignements qu'on ne trouve que la, et dont on cache ou l'on tait la source.
Une femme qui n'a point de rivale nous a donné, dans les Considerations sur les principaux événements de la révolution françoise, une idée de ce qu'elle auroit pu faire, si elle eût appliqué son esprit à l'histoire. Les Considérations sont empreintes d'un vif sentiment de gloire et de liberté. Quand l'auteur, parlant de l'abaissement du Tiers-état sous l'ancienne monarchie, le montre au moment de l'ouverture des Etats - Généraux, et s'écrie avec Corneille : « Nous nous levons alors ! » jamais citation ne fut plus éloquente. Mais Mme, de Staël abhorre les tyrans , et tout oppresseur de la liberté, si grand qu'il soit, ne trouve en elle aucune sympathie.
Il faut lire dans les' Considérations ce qu'elle raconte de Mirabeau : « Tribun par calcul, aristocrate par goût, qui, en parlant de Coligny, ajoutoit : Qui, par parenthèse, étoit mon cousin , tant il cherchoit l'occasion de rappeler qu'il étoit bon gentilhomme. » « Après ma mort, disoit-il encore , les factieux se partageront les lambeaux de la monarchie. » Madame de Staël termine de la sorte ces intéressants récits de Mirabeau : « Je me reproche d'exprimer ainsi des regrets pour un caractère peu digne d'estime ; mais tant d'esprit est si rare, et il est malheureusement si probable qu'on ne verra rien de pareil dans le cours de sa vie, qu'on ne peut s'empêcher de soupirer lorsque la mort ferme ses portes d'airain sur un homme naguères si éloquent, si animé, enfin si fortement en possession de la vie. s
Ges réflexions s'appliquent à madame de Staël elle-même en en changeant les premiers mots, ce qui les rend encore plus douloureuses. On ne se reprochera jamais d'exprimer des regrets pour le caractère de cette femme illustre ; il n'y eut rien de plus digne que ce caractère. La noble indépendance de madame de Staël lui valut l'exil et les persécutions qui ont avancé sa mort. Buonaparte apprit, et Buonaparte auroit dû le savoir , que le génie est le seul roi qu'on n'enchaîne pas à un char de triomphe.
Je ne puis me refuser, comme dernière preuve du talent éminent de madame de Staël, à transcrire ce paragraphe sur la catastrophe de Robespierre : « On vit cet homme, qui avoit signé pendant plus d'une année un nombre inouï d'arrêts de mort, couché tout sanglant sur la table même où il apposoit son nom à ses sentences funestes. Sa mâchoire étoit brisée d'un coup de pistolet; il ne pouvoit pas même parler pour se défendre , lui qui avoit tant parlé pour proscrire.»
On ne sauroit trop déplorer la fin prématurée de madame de Staël: son talent croissoit ; son style s'épuroit ; à mesure que sa jeunesse pesoit moins sur sa vie, sa pensée se dégageoit de son enveloppe . et prenoit plus d'immortalité.
Sous le titre modeste : Du Sacre des Rois de France et des rapports de cette cérémonie avec la constitution de l'Etat aux différens âges de la Monarchie, M. Clausel de Coussergues a écrit un volume qui restera : les amateurs de la clarté et des faits bien classés sans prétention et sans verbiage, y trouveront à se satisfaire.
M. Fiévée a renfermé dans le cadre étroit de sa brochure intitulée : des Opinions et des Intérêts , beaucoup d'idées neuves et d'aperçus ingénieux sur notre histoire.
J'ai parlé ailleurs de l'Histoire des Croisades ; je me contenterai de dire ici que les traductions et les extraits des annalistes des croisades, tant orientaux qu'occidentaux, ajoutés comme preuves aux nouvelles éditions, sont un recueil extrêmement tex commandable. M. Michaud s'est placé dans son histoire; il est allé, dernier croisé, à ce tombeau où je croyois avoir déposé pour toujours mon bâton de pèlerin.
L'Histoire de Pologne, avant et sous le roi Jean Sobieski, de M. Salvandy, est un ouvrage grave bien composé. « Ce fut Sobieski, dit l'historien, dont le bras redoutable posa la borne que la domination des Osmanlis ne devoit plus franchir. Ce fut devant ses victoires que cette dernière invasion des barbares , jusque-la toujours indomptable et menaçante, vint briser sa furie : elle n'a fait depuis lors que retirer ses flots. ... Soldat et prince, tous ses jours s'écoulèrent dans le perpétuel sacrifice de ses penchants, de ses affections, de sa fortune, de sa vie, aux intérêts de la Pologne. Lui seul sembloit, champion infatigable, occupé à la défendre ; ses efforts pour lui conserver des lois et des frontières tiennent du prodige. Cette passion domina le cours entier de son existence. Il réussit à dompter les ennemis qui tenoient la république des Jagellons pressée et envahie de toutes parts, plus facilement qu'à vaincre ceux qu'elle portoit dans son sein. Ensuite il expira; et , ce puissant soutien abattu, la Pologne mit en quelque sorte aussi le pied dans la tombe. Elle ne devoit plus, sous les successeurs de Jean III, qu'achever de mourir.
Ge noble style se soutient pendant tout l'ouvrage ; l'auteur a soin de remarquer l'influence que la France du dix-septième siècle exerçoit sur les destinées de l'Europe: comme si tous les grands hommes devoient alors venir de la cour du Grand Roi, Sobieski avoit été mousquetaire de la maison militaire de Louis XIV. L'Histoire de l'anarchie de Pologne, par Rulhières, fait pour ainsi dire suite à l'histoire de M. Salvandy : il ne faut ajouter à ces deux monuments, ni l'appendice de M. Ferrand, ni celui que M. Daunou a substitué au travail de M. Ferrand, mais il faut y joindre de curieuses et piquantes brochures de M. de Pradt.
L'Histoire des François des divers états, par M. Monteil, suppose de grandes recherches, M. Monteil est, avec M. Capefigue, du petit nombre de ces jeunes savants qui n'écrivent aujourd'hui qu'après avoir lu; ils eussent été de dignes disciples de l'école bénédictine. Mais M. Monteil a été égaré par le goût du siècle, et par le funeste exemple qu'a donné l'abbé Barthélemy : la forme romanesque dans laquelle l'auteur de l'Histoire des François, a enveloppé ses études, leur porte dommage : on doit l'engager, au nom de son propre savoir et de son veritable mérite, à la faire disparoître dans les futures éditions de son ouvrage.
Le succès qu'a obtenu l'Histoire de la campagne de Russie est une preuve que l'on n'a pas besoin, pour intéresser le lecteur, de se placer dans un système. Des récits animés, un coloris brillant, des scènes mises sous les yeux dans tout leur mouvement et dans toute leur vie, voil ce qui est de toutes les écoles, et ce qui fera vivre l'ouvrage de M. de Ségur.
Les Vies des Capitaines françois au Moyen Age, par M. Mazas, ne peuvent être passées sous silence. L'auteur n'a voulu raconter que l'exacte vérité ; il a visité le théâtre où brillèrent les guerriers dont il peint les exploits : il a cherché sur les bruyères de ma pauvre patrie les traces de Du Guesclin. Je me souviens avoir commencé mes premières études dans le collége obscur de l'obscure petite ville où reposoit le cœur du Bon, Connétable; j'étudiois un peu de latin, de grec et d'hébreu auprès de ce cœur qui n'avoit jamais parlé que françois : c'est une langue que le mien n'a pas oublié. M. Mazas croit avoir retrouvé le point du passage d'Édouard III à Blanque-Taque sur la Somme. J'aurois désiré qu'il eût dit si le gué est encore praticable, ou s'il se trouve perdu dans la mer, vis-à-vis le Grotoy, comme on le pense généralement.
J'oublie sans doute, et à mon grand déplaisir, beaucoup d'écrivains qui mériteroient que je rappelasse leurs ouvrages; mais les bornes d'une préface ne me permettent pas de m'étendre. Le public reproduira les noms qui échappent à ma mémoire et à la justice que je désirerois leur rendre.
Le temps où nous vivons a dû nécessairement fournir de nombreux matériaux aux Mémoires. Il n'y a personne qui ne soit devenu, au moins pendant vingt-quatre heures, un personnage, et qui ne se croie obligé de rendre compte au monde de l'influence qu'il a exercée sur l'univers. Tous ceux qui ont sauté de la loge du portier dans l'antichambre, qui se sont glissés de l'antichambre dans le salon, qui ont rampe du salon dans le cabinet du ministre ; tous ceux qui ont ecoute aux portes, ont à dire comment ils ont reçu dans l'estomac l'outrage qui avoit un autre but. Les admirations, à la suite, les mendicités dorées, les vertueuses trahisons, les égalités portant Plaque, Ordres ou Couleurs de laquais, les libertés attachées au cordon de la sonnette, ont à taire resplendir leur loyauté, leur honneur, leur indépendance. Celui-ci se croit obligé de raconter comment tout pénétré des dernières marques de la confiance de son maître, tout chaud de ses embrassements, il a juré obéissance à un autre maître; il vous fera entendre qu'il n'a trahi que pour trahir mieux ; celui-là vous expliquera comment il approuvoit tout haut ce qu'il détestoit tout bas, ou comment il poussoit aux ruines sous lesquelles il n'a pas eu le courage de se faire écraser. A ces Mémoires tristement véritables, viennent se joindre les Mémoires plus tristement faux ; fabrique où la vie d'un homme est vendue à l'aune, où l'ouvrier, pour le prix d'un dîner frugal, jette de la boue au visage de la renommée qu'on a livrée à sa faim.
On se console pourtant en trouvant dans ce chaos de bassesse et d'ignominie quelques écrits consciencieux, dont les auteurs s'attachent à reproduire sincèrement ce qu'ils ont vu et ce qu'ils ont éprouvé. Le travail de ces auteurs doit être considéré comme de précieux renseignements historiques ; MM. de Lascases et Gourgaud doivent être crus, quand ils parlent du prisonnier de Sainte-Hélène.
Non-seulement M. Carrel a publié l'Histoire de la contre-révolution en Angleterre sous Charles II et Jacques II, histoire écrite avec cette mâle simplicité qui plaît avant tout; irais, en rendant compte de divers ouvrages sur l'Espagne, il a donné lui-même une notice hors de pair. On y trouve une manière terme, une allure décidée, quelque chose de franc et de courageux dans le style, des observations écrites à la lueur du feu du bivouac et des étoiles d'un ciel ennemi, entre le combat du soir et celui qui recommencera à la Diane. « La narration d'un brave expérimenté, dit » Gaspard de Tavannes, est différente des contes de » celui qui n'a jamais eu les mains ensanglantées » de ses fiers ennemis sur les plaines armées. » On sent dans M. Carrel une opinion fixe qui ne l'empêche pas de comprendre l'opinion qu'il n'a pas, et d'être juste envers tous. Si le simple soldat sans instruction, sans moyen de fixer ses pensées, est intéressant dans le récit des assauts qu'il a livrés, des pays qu'il a battus; l'homme d'éducation et de mérite, devenu soldat volontaire pour une cause dont il s'est passionné, a bien d'autres moyens de faire passer ses sentiments dans les âmes auxquelles il s'adresse. Qu'on se figure un François errant sur les montagnes de l'Espagne, allant demander aux pasteurs dont il croit défendre la liberté, une hospitalité guerrière; dans cette intimité d'une vie d'aventures et de périls, il surprendra le secret des mœurs, et mettra sous vos yeux une société qu'aucun autre historien ne vous auroit pu montrer. J'ai traversé l'Espagne; j'ai rencontré ces Arabes chrétiens auxquels la liberté politique est si indifférente, parce qu'ils jouissent de l'indépendance individuelle, et je n'ai retrouvé le peuple que j'ai vu que dans le récit de M. Carrel.
L'auteur trace rapidement le tableau de la guerre de Catalogne en 1823; il représente le courage de Mina, et la marche de cet habile chef dans les montagnes. Nous tous qui, dispersés par les orages de notre patrie, avons porté le havresac et le mousquet en défense de notre propre opinion pour des causes étrangères, nous éprouvons un attendrissement de soldat et de malheur à la lecture de cette histoire si bien contée, et qui semble être la nôtre.
« Les passions qui ont fait la guerre d'Espagne, dit M. Carrel, sont maintenant assez effacées pour qu'on puisse se promettre d'inspirer quelqu'intérêt en montrant, au milieu des montagnes de la Catalogne, sous l'ancien uniforme françois, des soldats de toutes les nations ralliés à l'ascendant d'un grand caractère, marchant où il les menoit, souffrant et se battant sans espoir d'être loués ni de rien changer, quoi qu'ils fissent, à l'état désespéré de leur cause, n'ayant d'autre perspective qu'une fin misérable au milieu d'un pays soulevé contre eux, ou la mort des esplanades s'ils échappoient à celle du champ de bataille. Telle fut pendant de longs jours la situation de ceux qui, partis de Barcelone peu de temps avant la capitulation de cette place, allèrent succomber avec Pachiarotti devant Figuières, après quarante-huit heures d'un combat dont l'acharnement prouva que c'étoient des François qui combattoient de part et d'autre. Ce combat devoit finir par l'extermination du dernier de ceux qui, au milieu de l'Europe de 1823, avoient osé mettre la flamme tricolore au bout de leurs lances et rattacher a leur schako la cocarde de Fleurus et de Zurich........ Ce n'est rien que la destinée de quelques hommes dans de tels événements; mais combien d'autres événements il avoit fallu pour que ces hommes de toutes les parties de l'Europe se' rencontrassent, anciens soldats du même capitaine, venus dans un pays qu'ils ne connoissoient pas, défendre une cause qui se trouvoit être la leur.... Les choses, dans leurs continuelles et fatales transformations, n'entraînent point avec elles toutes les intelligences ; elles ne domptent point tous les caractères avec une égale facilité, elles ne prennent pas même soin de tous les intérêts ; c'est ce qu'il faut comprendre, et pardonner quelque chose aux protestations qui s'élèvent en faveur du passé. Quand une époque est finie, le moule est brisé, et il suffit à la Providence qu'il ne se puisse refaire; mais des débris restés à terre, il en est quelquefois de beaux à contempler. »