Étude quatrième
Étude quatrième
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
OU
QUATRIÈME DISCOURS SUR LA CHUTE DE L'EMPIRE ROMAIN, LA NAISSANCE ET LES PROGRÈS DU CHRISTIANISME, ET L'INVASION DES BARBARES.
SECONDE PARTIE. DE THÉODOSE II ET VALENTINIEN III A MARCIEN, AVITUS, LÉON I, MAJORIEN, ANTHEME, OLYBRE, GLICERIUS, NEPOS, ZENON ET
Augustule
L'EMPEREUR d'Occident, Valentinien , VERNE II, étoit à Constantinople avec sa mère Placidie MoN . Mrolorsqu'Honorius décéda. Jean, premier secrétaire, profita de la vacance du trône, et se RIUS, NEPOS, fit déclarer auguste à Rome. Pour soutenir son usurpation il sollicita l'alliance des Huns. SIXTE III, LEON I, Théodose défendit les droits de son cousin. Ardaburius passa en Italie avec une armée. Jean, abandonné des siens, fut pris : on le promena sur un âne au milieu de la populace d'Aquilée; on lui avoit déjà coupé une main1; on lui trancha . bientôt la tête. Ce prince d'un moment décréta la liberté perpétuelle des esclaves2 : les grandes idées sociales traversent rapidement la tête de quelques hommes, long-temps avant qu'elles puissent devenir des faits : c'est le soleil qui essaie de se lever dans la nuit.
1 Philost., p. 538; Procop., de Bel. Vand. , lib. 1, cap. 3. ↩
2 Cod. Theod. , tơm. III, p. 938. ↩
Valentinien avoit six ans, lorsqu'on le proclama auguste sous la tutelle de sa mère. L'Illyrie occidentale fut abandonnée à l'empire d'Orient. Un édit déclara qu'à l'avenir les lois des deux empires cesseroient d'être communes.
Deux hommes jouissoient à cette époque d'une réputation méritée : Ætius et Boniface ont été surnommés les derniers Romains de l'empire, comme Brutus est appelé le dernier Romain de la république : malheureusement ils n'étoient point, ainsi que Brutus, enflammés de l'amour de la liberté et de la patrie; cette noble passion n'existoit plus. Brutus aspiroit au rétablissement de l'ancienne liberté affranchie de la tyrannie domestique: qu'auroient pu rêver Ætius et Boniface ? le rétablissement du vieux despotisme délivré du joug étranger. Ce résultat ne pouvoit avoir pour eux la force d'une vertu publique; aussi combattoient-ils avec des talents personnels pour des intérêts privés nés d'un autre ordre de choses. Il se mêloit à leurs actions un sentiment d'honneur militaire ; mais l'indépendance de leur pays, s'ils l'avoient conquise, n'eût été qu'un accident de leur gloire.
La défaite d'Attila a immortalisé Ætius; la défense de Marseille contre Ataulphe et la reprise de l'Afrique sur les partisans de l'usurpateur Jean, ont fait la renommée de Boniface : il est devenu plus célèbre pour avoir livré l'Afrique aux Barbares que pour l'avoir délivrée des Romains. Dans les titres d'illustration de Boniface, on trouve l'amitié de saint Augustin. Placidie devoit tout à ce grand capitaine; il lei avoit été fidèle au temps de ses malheurs; Ætius, au contraire, avoit favorisé la révolte de Jean, et négocié le traité qui faisoit passer soixante mille Huns des bords du Danube aux frontières de l'Italie.
Atius étoit fils de Gaudence, maître de la cavalerie romaine et comte d'Afrique : élevé dans la garde de l'empereur, on le donna en otage à Alaric vers l'an 403, et ensuite aux Huns dont il acquit l'amitié. Ætius avoit les qualités d'un homme de tête et de cœur; un trait particulier le distinguoit des gens de sa sorte : l'ambition lui manquoit, et pourtant il ne pouvoit souffrir de rival d'influence et de gloire. Cette jalouse foiblesse le rendit faux envers Boniface, quoiqu'il eût de la droiture : il invita Placidie à retirer à Boniface son gouvernement d'Afrique, et il mandoit à Boniface que Placidie le rappeloit dans le dessein de le faire mourir1. Boniface s'arme pour défendre sa vie qu'il croit injustement menacée; Ætius représente cet armement comme une révolte qu'il avoit prévue. Poussé à bout, Boniface a recours aux Vandales répandus dans les provinces méridionales de l'Espagne.
1 Procop., de Bell. Vand. , lib. 1, cap. 3, p. 183. ↩
Gonderic, roi de ces Barbares, venoit de mourir ; son frère bâtard Genseric, ou plus correctement Gizerich, avoit pris sa place. Sollicité par Boniface, il fait voile avec son armée et aborde en Afrique, au mois de mai 429 : trois siècles après, le ressentiment et la trahison d'un autre capitaine devoient appeler d'Afrique en Espagne des vengeurs d'une autre querelle domestique : les Maures s'embarquèrent où les Vandales avoient débarqué; ils traversèrent en sens contraire ce détroit dont les tempêtes ne purent défendre le double rivage contre les passions des hommes.
Les troubles que produisoit en Afrique le schisme des Donatistes facilitèrent la conquête de Genseric : ce prince étoit arien ; tous ceux qu'opprimoit l'église orthodoxe regardèrent l'étranger comme un libérateur1. Les Vandales , assistés des Maures furent bientôt devant Hippone où mourut saint Augustin.
1 Gibb. Fall of the Rom. Emp. ↩
Boniface et Placidie s'étoint expliqués; la fourberie d'Ætius avoit été reconnue. Boniface repentant essaya de repousser l'ennemi: on répare le mal qu'un autre a fait, rarement le mal qu'on fait soi-même. Boniface, vaincu dans deux combats, est obligé d'abandonner l'Afrique, quoiqu'il eût été secouru par Aspar général de Théodose2: Placidie le reçut généreusement, l'éleva au rang de patrice et de maître général des armées d'Occident. Ætius, qui triomphoit dans les Gaules, accourt en Italie avec une multitude de Barbares. Les deux généraux, comme deux empereurs, vident leur différent dans une bataille: Boniface remporta la victoire (432) mais Ætius le blessa avec une longue pique qu'il s'étoit fait tailler exprès1. Boniface survécut trois mois à sa blessure : par une magnanimité que réveilloient en lui les malheurs de la patrie, il conjura sa femme, riche Espagnole, veuve bientôt, de donner sa main à Ætius2. Placidie déclare Ætius rebelle, l'assiége dans les forteresses où il essaie de se défendre et le force de se réfugier auprès de ces Huns qu'il devoit battre aux champs catalauniques.
2 Procop., de Bel. Vand. , lib. 1, cap. 3. ↩
1 Idat. Chron. Marcel. ; Chron.; Excerp. ex Hist. Goth. Prise. ↩
2. Marcel. Chron. ↩
Après avoir négocié un traité de paix avec Valentinien III, pour se donner le temps d'exterminer ses ennemis domestiques, Genseric s'approcha de Carthage, surnommée la Rome africaine; il y entra le 9 octobre 439. Cinq cent quatre-vingt-cinq ans s'étoient écoulés depuis que Scipion le jeune avoit renversé la Carthage d'Annibal.
L'année de la prise de la Carthage romaine par un Vandale, fut celle du voyage d'Eudocie, l'Athénienne, femme de Théodose II, à Jérusalem. Assise sur un trône d'or, elle prononça, en présence du peuple et du sénat, un panégyrique des Antiochiens1, dans la ville dont Julien avoit fait la satire. De Jérusalem elle envoya, à Pulchérie, sa belle-sœur, le portrait de la Vierge fait, disoit-on, de la main de saint Luc2. La tradition de cette image arriva par sa succession des peintres, jusqu'au pinceau de Raphaël : la religion, la paix et les arts marchent inaperçus à travers les siècles, les révolutions, la guerre et la barbarie. Eudocie, soupçonnée d'un attachement trop vif pour Paulin, retourna à Jérusalem où elle mourut. Une pomme que Théodose avoit envoyée à Eudocie, et qu'Eudocie donna à Paulin, découvrit un mystère dont l'ambition de Pulchérie profita3.
1 Chron. Alex., p. 732; Lesag., de Hist. eccl., p. 227. ↩
2 Nicephor. , lib. xiv, cap. 2, p. 44, b. c. ↩
3 Chron. Pascal. seu Alexand. , p. 315-16. ↩
Maintenant que je vous ai retracé l'invasion des Goths et des divers peuples du Nora, il me reste à vous parler de celle des Huns qui engloutit un moment toutes les autres.
Lorsque les Huns passèrent les Palus-Méotides, ils avoient pour chef Baiamir, ou Balamber; on trouve ensuite Uldin et Caraton4. Les ancêtres d'Attila avoient régné sur les Huns, ou, si l'on veut, ils les avoient commandés. Munduique ou Mundzucque, son père, avoit pour frère Octar et Rouas, ou Roas, ou Rugula, ou Rugilas, et il étoit puissant. Les Huns multiplièrent leurs camps entre le Tanaïs et le Danube1 : ils possédoient la Pannonie et une partie de la Dacie, lorsque Rouas mourut²; il eut pour successeur ses deux neveux, Attila et Bléda, qui pénétrèrent dans l'Illyrie. Attila tua Bléda et resta maître de la monarchie des Huns3. Il attaqua les Perses en Asie, et rendit tributaire le nord de l'Europe: la Scythie et la Germanie reconnoissoient son autorité, son empire touchoit au territoire des Francks et s'approchoit de celui des Scandinaves; les Ostrogoths et les Gépides étoient ses sujets; une foule de rois, et sept cent mille guerriers marchoient sous ses ordres4.
4 Jornand., cap. 24-48; Vales. Re. Franc., lib. m; Phot. , cap. 80. ↩
1 Am. Marcel. , lib. xxxI. : Prise., p. 47 ; Prosp. Tis. Chron. ↩
3 Prosp. ; Marcel. ↩
4 Prise. , p. 64 ; Prosp. Chron. ; Jornand. ↩
On veut aujourd'hui, sur l'autorité des nibelungen, poëme allemand de la fin du douzième siècle ou du commencement du treizième, que le nom original d'Attila ait été Etzel : je n'en crois rien du tout. Dans tous les cas il n'est guère probable que le nom d'Etzel, fasse oublier celui d'Attila1.
1 Voyez les éclaircissements à la fin du volume. - Prise, p. 40. ↩
Vainqueur du monde barbare, Attila tourna ses regards vers le monde civilisé. Genseric, craignant que Théodose II n'aidât Valentinien III à recouvrer l'Afrique, excita les Huns envahir de préférence l'empire d'Orient². Vous remarquerez combien les barbares étoient rusés, astucieux, amateurs des traités, combien les intérêts des diverses cours leur étoient connus, avec quel art ils négocioient en Europe, en Afrique, en Asie, au milieu des événements les plus divers et les plus compliqués. Une querelle pour une foire au bord du Danube, fut le prétexte de la guerre entre Attila3 et Théodose (407 ou 408).
3 Id., p. 33. ↩
Le débordement des Huns couvrit l'Europe dans toute sa largeur, depuis le Pont-Euxin jusqu'au golfe Adriatique. Trois batailles perdues par les Romains amenèrent Attila aux portes de Constantinople. Une paix ignominieuse termina ces premiers ravages. Attila en se retirant emporta un lambeau de l'empire d'Orient : Théodose lui donna six mille livres d'or, et s'engagea à lui payer un tribut annuel du sixième ou des deux sixièmes de cette somme1.
1 Evag. , de Hist. eccl., p. 62; Marcel. Chron. ; Jorn. Rer. Goth., cap. 44 ; Prise., p. 44; Théoph. Chronogr., p. 88. ↩
A la suite de ces événements le roi des Huns avoit envoyé à Constantinople (449) une députation dont faisoit partie Oreste, son secrétaire, qui fut père d'Augustule, dernier empereur romain. Ces guerres prodigieuses, ces changements étranges de destinée, nous étonnoient plus il y a un demi-siècle qu'ils ne nous frappent aujourd'hui : accoutumés au spectacle de petits combats renfermés dans l'espace de quelques lieues et qui ne changeoient point les empires, nous étions encore habitués à la stabilité héréditaire des familles royales. Maintenant que nous avons vu de grandes et subites invasions; que le tartare, voisin de la muraille de la Chine, a campé dans la cour du Louvre, et est retourné à sa muraille; que le soldat français a bivouaqué sur les remparts du Kremlin ou à l'ombre des Pyramides ; maintenant que nous avons vu des rois, de vieille ou nouvelle race, mettre le soir dans leurs porte-manteaux leurs sceptres vermoulus ou coupés le matin sur l'arbre, ces jeux de la fortune nous sont devenus familiers : il n'est . monarque si bien apparenté, qui ne puisse perdre dans quelques heures le bandeau royal du trésor de Saint-Denis; il n'est si mince clerc ou gardeur de cavales qui ne puisse trouver une couronne dans la poussière de son étude ou dans la paille de sa grange.
L'eunuque Chrysaphe, favori de Théodose, essaya de séduire Edécon, un des négociateurs d'Attila, et crut l'avoir engagé à poignarder son maître. Edécon de retour au camp des Huns révéla le complot. Attila renvoya Oreste à Constantinople avec des preuves et des reproches, demandant pour satisfaction la tête du coupable. Les patrices Anatole et Nomus furent chargés d'apaiser Attila avec des présents1 ; Priscus les accompagnoit; il nous a laissé le récit de sa mission et de son voyage. Ce même Priscus avoit vu Mérovée, roi des Franks, à Rome2.
1 Prise. de Leg. , p. 34 et seq. ↩
2 Id. Ib. , p. 40. ↩
Sur ces entrefaits Théodose mourut à Constantinople l'an 450, d'une chute de cheval3 ⅔; il étoit âgé de cinquante ans, Le code qui porte son nom a fait la seule renommée de ce prince; monument composé des débris de la législation antique, semblable à ces colonnes qu'on élève avec l'airain abandonné sur un champ de bataille; monument de vie pour les Barbares, de mort pour les Romains, et placé sur la limite de deux mondes.
3 Theodor. , p. 55. ↩
Les historiens ecclésiastiques sont de cette époque; les rappeler c'est reconnoître la position de l'esprit humain : Sozomène, Socrate, Théodoret, Philostorge, Théodore, auteur de l'histoire Tripartite, Philippe de Side, Priscus et Jean l'orateur.
Pulchérie, depuis long-temps proclamée augusta, plaça la couronne de son frère Théodose sur la tête de Marcien : pour mieux assurer les droits de ce citoyen obscur, moitié homme d'épée, moitié homme de plume, elle l'épousa, et demeura vierge (451) 1. Cette élection ne fut contestée, ni du sénat, ni de la cour, ni de l'armée: prodigieux changement dans les mœurs. Ici commence un esprit inconnu à l'antiquité, et qui fait pressentir ce moyen âge où tout étoit aventures : des femmes disposent des empires ; Placidie, sœur d'Honorius et captive d'un Goth, passe dans le lit de ce Goth qui aspire à la pourpre; Pulchérie, sœur de Théodose II, porte l'Orient à Marcien; Honoria, sœur de Valentinien III, veut donner l'Occident à Attila ; Eudoxie, fille de Théodose II et veuve de Valentinien III, appelle Genseric à Rome; Eudoxie, fille de Valentinien III, épouse Hunneric, fils de Genseric. C'est par les femmes que le monde ancien s'unit au monde nouveau : dans ce mariage, dont nous sommes nés, les deux sociétés se partagèrent les sexes : la vieille prit la quenouille, et la jeune l'épée.
1 Evag. , lib. 1, cap. 1.
Marcien étoit digne du choix de Pulchérie ; il possédoit ce mérite qu'on ne retrouve que dans les classes inférieures au temps de la décadence des nations. Il a été loué par saint Léon le Grand1 : on a dit qu'il avoit le cœur au-dessus de l'argent et de la crainte. Il apaisa les troubles de l'Eglise par le concile de Calcédoine; il répondit à Attila qui lui demandoit le tribut : « J'ai de l'or » pour mes amis, du fer pour mes ennemis?. » Lorsque Aspar, général de Théodose, attaqua l'Afrique, Marcien l'accompagnoit en qualité de secrétaire; Aspar fut défait par les Vandales, et Marcien se trouva au nombre des prisonniers de Genseric : attendant son sort, il se coucha à terre, et s'endormit dans la cour du roi. La chaleur était brûlante; un aigle survint, se plaça entre le visage de Marcien et le soleil, et lui fit ombre de ses ailes. Genseric l'aperçut, s'émerveilla, et, s'il en faut croire cette ingénieuse fable, il rendit la liberté au prisonnier dont il préjugea la grandeur1.
1 Leo., ep. 89, p. 616 ; - Id., ep. 94, p. 628. ½ Prise, p. 39. ↩
1 Illi sub Dium coacti circiter meridiem, cum à sole quippe æstivo languescerent, sederant : inter quos Marcianus negligenter stratus ducebat somnum ; quâdam interim, ut perhibent, aquilâ supervolante, quæ passif alis ita se librabat, eumdemque in ære locum insistebatur, umbra blandiretur uni Marciano. Rem Gizericus è superiori contemplatus ædium parte, atque ut erat sagacissimus vir ingenio, divinum ostentum interpretatus... Deus illi destinasset imperium. ( Procop. de Bel. Vand., lib. 1, p. 185 et 186.) ↩
La fière réponse de Marcien à Attila blessa l'orgueil de ce conquérant : le Tartare hésitoit entre deux proies; du fond de sa ville de bois, dans les herbages de la Pannonie, il ne savoit lequel de ses deux bras il devoit étendre pour saisir l'empire d'Orient ou l'empire d'Occident, et s'il arracheroit Rome ou Constantinople de la terre.
Il se décida pour l'Occident et prit son chemin par les Gaules. Ætius étoit rentré en grâce auprès de Placidie: on a vu qu'il avoit été l'hôte et le suppliant des Huns.
Le royaume des Visigoths, dans les provinces méridionales des Gaules, sétoit fixé sous le sceptre de Théodoric, que quelques-uns ont cru fils d'Alaric. Clodion, le premier de nos rois, avoit étendu ses conquêtes jusqu'à la Somme; Ætius le surprit et le repoussa1, mais Clodion finit par garder ses avantages. Clodion mort, ses deux fils se disputèrent son patrimoine; l'un d'eux, peut-être Mérovée, qui tout jeune encore était allé en ambassade à Rome2, implora le secours de Valentinien, et son frère aîné rechercha la protection d'Attila3.
1 Idat., Ch., p. 19; Vales., Re. Franc., lib. II. ↩
2 Prise., Leg., p. 40. ↩
3 Sid., car. 7 ; Greg. Tur., lib. II. ↩
Honoria, sœur de Valentinien, rigoureusement traitée à la cour de son frère, avoit été aimée d'Eugène, jeune Romain attaché à son service4. Des signes de grossesse se manifestèrent; l'impératrice Placidie fit partir Honoria pour Constantinople. Au milieu des sœurs de Théodose et de leurs pieuses compagnes, Honoria, qui avoit senti les passions, ne put goûter les vertus : de même que Placidie, sa mère, étoit devenue l'épouse d'un compagnon d'Alaric, elle résolut de se jeter dans les bras d'un Barbare : elle envoya secrètement un de ses eunuques porter son anneau au roi des Huns : Attila était horrible, mais il était le maître du monde et le fléau de Dieu1.
4 Marcel. Chron. ↩
1 Jornandès place plus tôt l'envoi de cet anneau ; mais il confond les temps. ↩
Armé de l'anneau d'Honoria, le chef des Huns réclamoit la dot de sa haute fiancée , c'est-à-dire une portion des états romains : on lui répondit que les filles n'héritoient pas de l'empire. Attila se prétendoit encore attiré par des intérêts que mettoit en mouvement une autre femme. Théodoric avait marié sa fille unique à Hunneric, fils de Genseric : sur un soupçon d'empoisonnement, Genseric la renvoya à son père, après lui avoir fait couper le nez et les oreilles. Les Visigoths menaçoient les Vandales de leur vengeance, et Genseric appeloit Attila son allié pour retenir Théodoric son ennemi2.
2 Hujus ergo mentem ad vastationem orbis paratam comperiens Gizericus, rex Wandalorum, quem paulò antè memoravimus, multis muneribus ad Vesegotharum bella præcipitat, metuens ne Theodericus , Vesegotharum rex, filix ulcisceretur injuriam , que Hunnericho , Gizerici filio , juncta, prius quidem tanto conjugio lætaretur : sed postea, ut erat ille et in sua pignora truculentus, ob suspicionem tantummodo veneni ab ea parati, eam amputatis naribus spolians décoré naturali, patri suo ad Allias remiserat, ut turpe funus miseranda semper offerret, et crudelitas, quâ etiam moverenturchrétiens. externi, vindictam patris efficacius impetraret. (Jornand. de Reb. Get., cap. 36.) . . . . Cecidit cito secta bipenni Hercynia in lintres, et Rhenum texuit alno. (Sid. Ap., carm. 7, p. 97.) ↩
Trois causes ou trois prétextes amenoient donc Attila en Gaule : la réclamation de la dot d'Honoria, l'intervention réclamée dans les affaires du royaume des Franks, la guerre contre les Visigoths, en vertu de l'alliance existante entre les Huns et les Vandales. Arbitre des nations, défenseur d'une princesse opprimée, le ravageur du monde, devancier de la chevalerie, se prépara à passer le Rhin au nom de l'amour, de la justice et de l'humanité.
Des forêts entières furent abattues; le fleuve qui sépare les Gaules de la Germanie se couvrit de barques¹ chargées d'innombrables soldats, comme ces autres barques qui transportent aujourd'hui, le long du Péné, les abeilles nomades des bergers de la Thessalie2. Saint Agnan, évêque d'Orléans, saint Loup, évêque de Troyes, sainte Geneviève, gardeuse de moutons à Nanterre, s'efforcèrent de conjurer la tempête: vous verrez l'effet et le caractère de leur intervention, quand je vous parlerai des mœurs des
2 Pouqueville , voyage en Grèce. ↩
Ætius n'avoit rien négligé pour combattre ses anciens amis : les Visigoths s'étoient, non sans hésitation, joints à ses troupes ; beaucoup de négociations avoient eu lieu entre Théodoric, Attila et Valentinien1. Ætius marcha au-devant des Huns, et les rencontra occupés et retardés devant Orléans, dont la destinée était de sauver la France ; Attila se retira dans les plaines Catalauniques, appelées aussi mauritiennes, longues de cent lieues, dit Jornandès , et larges de soixante-dix2 : il y fut suivi par Ætius et Théodoric.
1 Jornand. , cap. 36. ↩
2 C. leugas, ut Galli vocant, in longum tenentes , et LXX in latum. (Jornand. , cap. 36.) ↩
Les deux armées se mirent en bataille. Une colline qui s'élevoit insensiblement, bordoit la plaine; les Huns et leurs alliés en occupoient la droite; les Romains et leurs alliés la gauche. Là se trouvoit rassemblée une partie considérable du genre humain3, comme si Dieu avoit voulu faire la revue des ministres de ses vengeances, au moment où ils achevoient de remplir leur mission : il leur alloit partager la conquête, et désigner les fondateurs des nouveaux royaumes. Ces peuples, mandés de tous les coins de la terre, s'étoient rangés sous les deux bannières du monde à venir et du monde passé, d'Attila et d'Ætius. Avec les Romains marchoient les Visigoths, les Loti, les Armoricains, les Gaulois, les Bréonnes, les Saxons, les Bourguignons, les Sarmates, les Alains, les Allamans, les Ripuaires et les Franks soumis à Mérovée ; avec les Huns se trouvoient d'autres Franks et d'autres Bourguignons, les Rugiens, les Érules, les Turingiens, les Ostrogoths et les Gepides. Attila harangua ses soldats :
3 Fit ergo area innumerabilium populorum pars illa terrarum. (Jornand. ; cap. 36.) ↩
« Méprisez ce ramas d'ennemis désunis de mœurs et de langage, associés par la peur. Précipitez-vous sur les Alains et les Goths qui font toute la force des Romains : re corps ne se peut tenir debout quand les os en sont arrachés. Courage! que la fureur accoutumée s'allume! Le glaive ne peut rien contre les braves avant l'ordre du destin. Cette foule épouvantée ne pourra regarder les Huns en face. Si l'événement ne me trompe, voici le champ qui nous fut promis par tant de victoires. Je lance le premier trait à l'ennemi : quiconque oseroit devancer Attila au combat, est mort1. »
1 Adunatas despicite dissonas gentes. Judicium pavoris est, societate defendi. . . . . . Alanos invadite, in Vesegothas incumbite. Nec potest stare corpus, cui ossa substraxerit. Consurgant anini, furor solitus intumescat. Victuros nulla tela convenient, morituros et in ocio fata præcipitant. . .. . . . . . • • . Non fallor eventu , hic campus est quem nobis tôt prospéra promiserant Primus in hostes tela conjiciam. Si quis potuerit Attila pugnante ocium ferre, sepultus est. (Jornand. , сар. 36. ) ↩
Cette bataille (453) fut effroyable, sans miséricorde, sans quartier. Celui qui pendant sa vie, dit l'historien des Goths, fut assez heureux pour contempler de pareilles choses et qui manqua de les voir, se priva d'un spectacle miraculeux1. Les vieillards du temps de l'enfance de Jornandès, se souvenoient encore qu'un petit ruisseau, coulant à travers ces champs héroïques, grossit tout à coup, non par les pluies, mais par le sang, et devint un torrent. Les blessés se traînoient à ce ruisseau pour y étancher leur soif, et buvoient le sang dont ils l'avoient formé2. Cent soixante-deux milles morts couvrirent la plaine; Théodoric fut tué, mais Attila vaincu. Retranché derrière ses chariots pendant la nuit, il chantoit en choquant ses armes ; lion rugissant et menaçant à l'entrée de la caverne où l'avoient acculé les chasseurs1.
1 Ubi talia gesta referuntur, ut nihil esset, quod in vit à sua conspicere potuisset egregius, qui hujus miraculi privaretur aspectu. ( 1d. , cap. 40.) ↩
2 Nam si senioribus credere fas est , rivulus memorati campi humili ripa prolabens, peremptorum vulneribus sanguine multo provectus, non auctus imbribus, ut solebat, sed liquore concitatus insolito , torrens factus est cruoris augmente. Et quos illic coëgit in aridam sitim vulnus inflictum, fluentà mixtà clade traxerunt : ita constricti sorte miserabili sordebant, potantes sanguinem quem fudêre sauciati. (Jornand. , cap. 40. ) ↩
1 Strepens armis tubis canebat, incussionemque mi-nabatur : velut leo venabulis pressus, speluncæ aditus obambulans. (Id. , ibid. ) ↩
L'armée triomphante se divisa, soit par l'impatience ordinaire des Barbares, soit par la politique d'Ætius qui craignit qu'Attila passé ne laissât les Visigoths trop puissants. Comme je marque à présent tout ce qui finit, la victoire catalaunienne est la dernière grande victoire obtenue au nom des anciens maîtres du monde. Rome, qui s'étoit étendue peu à peu jusqu'aux extrémités de la terre, rentroit peu à peu dans ses premières limites ; elle alloit bientôt perdre l'empire et la vie dans ces mêmes vallées des Sabins, où sa vie et son empire avoient commencé; il ne devoit rester de ce géant qu'une tête énorme, séparée d'un corps immense.
Attila s'attendoit à être attaqué; il ne s'aperçut de la retraite des vainqueurs qu'au long silence des campagnes2 abandonnées aux cent soixante-deux mille muets de la mort. Échappé contre toute attente à la destruction, et rendu à sa destinée, il repasse le Rhin. Plus puissant que jamais, il entre l'année suivante en Italie, saccage Aquilée et s'empare de Milan. Valentinien quitte sa cache de Ravenne pour se recacher dans Rome, avec l'intention d'en sortir à l'approche du péril : la peur le faisoit fuir, la lâcheté le retint; également indigne de l'empire en l'abandonnant ou en le vendant. Deux consuls, Avienus et Trigesius, et le pape saint Léon, viennent traiter avec Attila. Le Tartare consent à se retirer sur la promesse de ce qu'il appeloit toujours la dot d'Honoria : une raison plus intérieure le toucha ; il fut arrêté par une main qui se montroit partout alors, au défaut de celle des hommes. Cela sera dit en son lieu.
2 Sed ubi hostium absentia sunt longa silentia consecuta, erigitur mens ad victoriam , gaudia præsumuntur, atque potentis regis animus in antiqua fata revertitur. (Jornand. , cap. 41. ) ↩
Attila se jette une seconde fois sur les Gaules, d'où Thorismond, successeur de Théodoric, le repousse. Le Hun rentre encore dans sa ville de bois, méditant de nouveaux ravages : il y disparoît. Le Héros de la Barbarie meurt, comme le Héros de la Civilisation, dans l'enivrement de la gloire et les débauches d'un festin ; il s'endormit une nuit sur le sein d'une femme et ne revit plus le soleil ; une hémorragie l'emporta: le conquérant creva du trop de sang qu'il avoit bu et des voluptés dont il se gorgeoit. Le monde romain se crut délivré, il ne l'étoit pas de ses vices ; châtié, il n'étoit pas averti.
L'invasion d'Attila en Italie donna naissance à Venise. Les habitants de la Vénetie se renfermèrent dans les îlots voisins du continent. Leurs murailles étoient des claies d'osier : ils vivoient de poisson ; ils n'avoient pour richesse que leurs gondoles et du sel qu'ils vendoient le long des côtes. Cassiodore les compare à des oiseaux aquatiques qui font leur nid au milieu des eaux1. Voilà cette opulente, cette mystérieuse, cette voluptueuse Venise de qui les palais rentrent aujourd'hui dans le limon dont ils sont sortis.
1 Aquatilium avium more domus est. (Variai., lib. xI, ep. 24. ) Voyez aussi Verona illustrata de Maffei, et l'Histoire de Venise par M. Daru. ↩
La Grande-Bretagne, malgré ses larmes et ses prières, avoit été abandonnée des Romains.
Quand l'épée d'Attila fut brisée, Valentinien, tirant pour la première fois la sienne, l'enfonça dans le cœur du dernier Romain : jaloux d'Ætius , il tua celui qui avoit retardé si long-temps la chute de l'empire1. Valentinien viole la femme de Maxime, riche sénateur de la famille Anicienne2 : Maxime conspire; Valentinien, dernier prince de la famille de Théodose, est assassiné en plein jour par deux Barbares, Transtila et Optila, attachés à la mémoire d'Ætius3. Maxime est élu à la place de Valentinien; son règne fut de peu de jours et il le trouva trop long. « Fortuné Damoclès! s'écrioit-il, regrettant l'obscurité de sa vie, ton règne commença et finit dans un même repas4. »
1 Prosp., Idat., an 454. ↩
2 Maximus quidam erat senator romanus... Uxorem habebat singulari continentiâ et forma, commendatissima fama præditam... Huic nactæ concubitu, obsconi libidine ardens Valentinianus... vim attulit obiuctanti. ( Procop., de Bell. Vand., lib. I, cap. 4, p. 187.) ↩
3 Id., ibid., Evag. , lib. I, cap. 7. ↩
4 Dicere solebat vir litteratus atque ob ingenii merita quæstorius fulgentius , se ex ore ejus frequenter audisse, cùm perosus pondus imperii veterem desideraret securitatem : Felicem te Damocles, qui non uno longiùs prandio regni necessitatem toleravisti. ( Sid. App., ep. 13, lib. II, p. 166.) ↩
Maxime, devenu veuf, avoit épousé de force Eudoxie, veuve de Valentinien et fille de Théodose II. Eudoxie cherche un vengeur, et n'en voit point de plus terrible que Genseric. Les Vandales étoient devenus des pirates habiles et audacieux; ils avoient dévasté la Sicile, pillé Palerme, ravagé les côtes de la Lucanie et de la Grèce. Genseric, appelé par Eudoxie1, ne refuse point la proie ; ses vaisseaux jettent l'ancre à Ostie. Maxime se veut échapper; il est arrêté par le peuple qui le déchire. Saint Léon essaie de sauver une seconde fois son troupeau, et n'obtient point de Genseric ce qu'il avoit obtenu d'Attila : la ville éternelle est livrée au pillage pendant quatorze jours et quatorze nuits. Les barbares se rembarquent; la flotte de Genseric apporte à Carthage les richesses de Rome, comme la flotte de Scipion avoit apporté à Rome les richesses de Carthage. Le chantre de Didon sembloit avoir prédit Genseric dans Annibal. Parmi le butin se trouvèrent les ornements enlevés au temple de Jérusalem : quel mélange de ruines et de souvenirs! Tous les vaisseaux arrivèrent heureusement, excepté celui qui étoit chargé des statues des dieux2. Ces nouvelles calamités n'étonnèrent pas: Alaric avait tué Rome; Genseric ne fit que dépouiller le cadavre.
1 Procop., de Bell. Vand., p. 188. ↩
2 Navibus Gizerici unam quà simulachra vehebantur periisse ferunt. ( Procop., de Bell. Vand., lib. u, p. 189.) ↩
Avitus, d'une famille puissante de l'Auvergne, beau-père de Sidoine Apollinaire, et maître général des forces romaines dans les Gaules, remplaça Maxime. Il reçut la pourpre des mains de Théodoric II, roi des Visigots, régnant à Toulouse; ce Théodoric étoit frère de Thorismond, fils de Théodoric1, tué aux champs Catalauniques. Il soumit le reste des Suèves en Espagne; mais, tandis qu'il avoit l'air de combattre pour la gloire de l'empereur son ouvrage, Avitus étoit déjà tombé : il fut dégradé par le sénat de Rome, qui sembloit puiser ce pouvoir d'avilir dans sa propre dégradation. Ricimer ou Richimer, fils d'un Suève et de la fille du roi Goth Vallia, comme je vous l'ai déjà dit, fut le principal auteur de cette chute. Ce chef des troupes barbares à la solde des Romains en Italie, donna une double marque de sa puissance, en nommant l'empereur déposé (16 octobre 456), évêque de Plaisance¹ : la tonsure alloit devenir la couronne des rois sans couronne. On ne sait trop comment finit Avitus : privé de l'empire, il le fut aussi de la vie, dit pourtant un historien2.
1 Vict. Tun. ↩
2 Idat. Chron. ↩
Ricimer passa la pourpre à Majorien, ancien compagnon d'Aëtius. Majorien étoit un de ces hommes que le ciel montre un moment à la terre dans l'abâtardissement des races : étrangers au monde où ils viennent, ils ne s'y arrêtent que le temps nécessaire pour empêcher la prescription contre la vertu1. Majorien ranima la gloire romaine, en attaquant les Francks et les Vandales avec les vieilles bandes sans chef d'Attila et d'Alaric. On a de lui plusieurs belles lois. Ricimer ne l'avait placé sur le trône que parce qu'il le croyoit sans génie; quand il s'aperçut de sa méprise, il fit naître une sédition, et Majorien abdiqua. On croit qu'il fut empoisonné2 (7 août 461). Le faiseur et le défaiseur de rois ( à cette époque de révolutions, cela ne supposoit ni talents supérieurs, ni grands périls), remit le diadème à Libius Sévère : il prit garde cette fois que le prince ne fût pas un homme, et il y réussit. On ne connoît guère que le titre impérial de ce Libius Sévère : l'excès de l'obscurité pour les rois a le même résultat que l'excès de la gloire; il ne laisse vivre qu'un nom.
1 Sid., App., carm. 5, p. 312; Procop. de Bell. Vand., sib. 1, cap. 7. ↩
2 Selon un autre version, Majorien fut déposé par Ricimer, qui le fit tuer cinq jours après sa déposition. ↩
Deux hommes fidèles à la mémoire de Majorien refusèrent de reconnoître la créature de Ricimer : Marcellin, sous le titre de patrice de l'Occident, resta libre dans la Dalmatie; Ægidius, maître général de la Gaule, conserva une puissance indépendante : ce fut lui que les Bretons implorèrent et que les Franks nommèrent un moment leur chef, quand ils chassèrent Childéric.
L'Italie continua d'être livrée aux courses des Vandales; chaque année, au printemps, le vieux Genseric y rapportoit la flamme. Par un renversement de l'ordre du destin, dit Sidoine, la brûlante Afrique versoit sur Rome les fureurs du Caucase '.
Léon I, surnommé le Grand, ou le Boucher, ou plus souvent Léon de Thrace, avoit été élu empereur d'Orient, après la mort de Marcien, arrivée vers la fin de janvier, l'an 457. Constantinople, échappée aux Barbares, obtenoit sur Rome la prééminence, non la supériorité, que donne le bonheur sur l'infortune. L'empire d'Occident, sur son lit de mort, ressembloit à un guerrier ou à un roi dont on pille la tente ou le palais, tandis qu'il expire, ne lui laissant pas un linceul pour l'ensevelir. Léon, qui
• • conversosque ordine fati Torrida caucaseos infert mihi Byrsa furores.
(Sidon. Apoll. ) voyoit donner des maîtres à Rome, lui accorda Anthême (468) en qualité d'empereur, sur la demande du sénat. Ricimer empoisonna Libius Sévère et épousa la fille d'Anthême. Il y eut de grandes réjouissances; tout parut consolidé dans une ruine.
Vous avez vu qu'Anthême pensoit à rétablir le culte des idoles1. Les deux empires ; et surtout celui d'Orient, préparèrent un puissant armement contre les Vandales. Le commandement en fut donné à Basiliens qui laissa brûler sa flotte devant Carthage, réduit à la nécessité de passer pour un traître, afin de conserver la réputation d'un grand général. Sauvé de ce danger, Genseric reprit ses courses et s'empara de la Sicile.
1 Ci-dessus, pge 233. ↩
Théodoric II avoit rompu ses traités avec Rome à la mort de l'empereur Majorien ; il réunit Narbonne à son royaume. Euric, son frère, qui l'assassina, acheva la conquête des Espagnes sur les Romains et sur les Suèves : ceux-ci reconnurent son autorité, en restant en possession de la Galice. Dans les Gaules, Euric ne fut pas moins heureux; il étendit sa domination , d'un côté, depuis les Pyrénées jusqu'au Rhône, de l'autre jusqu'à la Loire. En ce temps, les Bourguignons étoient alliés de Rome et se déchiroient entre eux ; il en étoit ainsi des Franks et des Saxons.
Cependant Ricimer se brouille avec Anthême son beau-père, et se détermine à changer encore le maître titulaire de l'Occident. Il appelle à la pourpre Olybre qui avoit épousé Placidie, fille de Valentinien III. Il en résulte une guerre civile. Rome est saccagée une troisième fois, dit le pape Gelase, et les misérables restes de l'empire sont foulés aux pieds. Anthême est tué (11 juillet 472); Olybre meurt, et Ricimer 'le précède dans la tombe où il avoit précipité cinq empereurs, tous faits de sa main1.
1 Valois s'appuie de l'auteur anonyme conforme, pour ces temps obscurs, à ce que l'on trouve dans les fastes consulaires d'Onuphre, dans les actes des Conciles, dans Cassiodore, dans Victor de Tunne, dans la chronique d'Alexandrie, etc., etc. (Vales. , Re. Franc.) ↩
Gondivar ou Gondibalde, neveu de Ricimer , et élevé à la dignité de patrice par Olybre, pousse Glicérius à s'emparer du pouvoir : Gondibalde est peut-être le célèbre roi des Bourguignons. A Constantinople on proclama Julius-Népos empereur d'Occident. Il surprit son compétiteur Glycérius, le fit raser et ordonner évêque de Salone2. Julius-Népos céda l'Auvergne à Eurie roi des Visigoths, croyant qu'on pouvoit sacrifier ses amis à ses ennemis. Les troupes que Dépos tenoit à sa solde se révoltent; il fuit, traînant dans sa retraite en Dalmatie, un titre que lui seul reconnoissoit : il retrouva à Salone son rival impérial qu'il avoit fait évêque1. Népos ne valoit pas la peine d'un coup de poignard, et fut assassiné pourtant2. Les Ostrogoths, pendant l'apparition de Glycérius, s'étoient montrés en Italie.
2 Photh., cap. 78, p. 372; Onuph. ; Jorn. de Reg. ac temp. suc., p. 654. - ↩
1 Quo comperto, Nepos fugit in Dalmatias, ibique defecit privatus regno, ubi jam Glycerius, dudum imperator , episcopatum salonitanum habebat. ( Vales. Re. Franc., p. 227 ; id. in not. Am. Marcel. ) ↩
2 Onuph., p, 477 ; Marc., Chron. 16. ↩
Les autres Barbares, qui opprimoient plus qu'ils ne défendoient ce malheureux pays, avoient alors pour chef Oreste, ce secrétaire d'Attila dont je vous ai déjà parlé. A la mort du roi des Huns, il passa au service des empereurs d'Occident sous lesquels il devint patrice et maître général des armées; il avoit eu un fils d'une mère inconnue, ou peut-être de la fille de ce comte Romulus que Valentinien envoya en ambassade auprès d'Attila : ce fils est Romulus-Auguste , surnommé Augustule : humiliez-vous, et reconnoissez le néant des empires !
Oreste refusa la pourpre que lui offroient ses soldats, et en laissa couvrir son fils1. Les Scyres, les Alains, les Rugiens, les Hérules, les Turcilinges, qui composoient ces défenseurs redoutables des misérables Romains, enflammés par l'exemple de leurs compatriotes établis en Afrique, dans les Espagnes et dans les Gaules, sommèrent Oreste de leur abandonner le tiers des propriétés de l'Italie : il leur crut pouvoir résister. Odoacre ( peut-être fils d'Édécon, ancien collègue d'Oreste dans sa mission à Constantinople), Odoacre, après diverses aventures, se trouvoit investi d'une charge éminente dans les gardes de l'Italie; il se met à la tête des séditieux, assiége Oreste dans Pavie, emporte la place, le prend et le tue2. Le 23 août de l'an 476, Odoacre, arien de religion; est proclamé roi d'Italie : l'empire romain avoit duré 507 ans, moins quelques jours, depuis la bataille d'Actium ; on comptoit 1229 ans de la fondation de Rome.
1 Augustulo à pâtre Oreste in Ravennâ imperatore ordinato. (Jornand., cap. 45.) ↩
2 Ennodii Ticin, Vit. Epiph. , p. 387. ↩
Quand Augustule, dernier successeur d'Auguste, quitta les marques de la puissance, Simplicius, quarante-septième pontife depuis saint Pierre, occupoit la chaire de l'apôtre dont l'empire avoit commencé sous l'héritier immédiat d'Auguste : les successeurs de Simplicius , après 1354 ans, règnent encore dans les palais des Césars.
Odoacre établit son siége à Ravenne. Le sénat romain renonça au droit d'élire son maître ; satisfait d'être esclave à merci, il déclara que le Capitole abdiquoit la domination du monde, et renvoya, par une ambassade solennelle, les enseignes à Zénon qui gouvernoit l'Orient. Zénon1 reçut à Constantinople les ambassadeurs avec un front sévère ; il reprocha au sénat le meurtre d'Anthême et le bannissement de Népos : « Nepos vit encore, dit-il aux ambassadeurs, il sera jusqu'à sa mort votre vrai maître. » Ce brevet de tyran honoraire, délivré par Zénon à Népos, est le dernier titre de la légitimité des Césars.
1 Malchno., Excerp. de Leg., p. 93. ↩
Augustule, trouvé à Ravenne par Odoacre, fut dégradé de la pourpre2. L'histoire ne dit rien de lui sinon qu'il étoit beau3. Le premier roi d'Italie accorda au dernier empereur de Rome une pension de 6000 pièces d'or : il le fit conduire à l'ancienne villa de Lucullus1, située sur le promontoire de Misène, et convertie en forteresse depuis les guerres des Vandales : elle avoit d'abord appartenu à Marius; Lucullus l'acheta2.
2 Non multum post Odovacer, Turcilingorum rex , habens secum Scyros , Herulos, diversarumque gentium auxilarios, Italiam occupavit, et Oreste interfecto, Augustulum filium ejus de regno pulsum. (Jornand., cap. 46.) ↩
3 Pulcher erat., Anon. Vales. ↩
1 Deposuit (Odovacer) Augustulum de regno... Tamen donavit ei reditum sex millia solides. ( Anonym. Val. , p. 706.) In Lucullano Campania castello exilii pœna damnavit. (Jornand, cap. 4G. ) ↩
2 Plut. in Mario , et in Lucul. ↩
Ainsi la Providence assignoit pour prison au fils du secrétaire d'Attila, à un prince de race gothique, revêtu de la pourpre romaine par les derniers Barbares qui renversoient l'empire d'Occident, la Providence assignoit, dis-je, pour prison à ce prince une maison où fut portée la dépouille des Cimbres, premiers Barbares du Septentrion qui menacèrent le Capitole. C'est là qu'Augustule passa sa jeunesse et sa vie inconnues, sans se douter de tout ce qui s'attachoit à son nom, indifférent aux leçons que donnoit sa présence, étranger aux souvenirs que rappeloient les lieux de son exil.
Ajoutons ceci, attentifs que nous sommes à l'immutabilité des conseils éternels et à la vicissitude des choses humaines : les reliques de saint Severin succédèrent à la personne d'Augustule dans la demeure que Marius décora de ses proscriptions et de ses trophées, Lucullus de ses fêtes et de ses banquets : elle se changea en une église1. Odoacre, n'étant encore qu'un obscur soldat, avoit visité saint Severin, dans la Norique. Le solitaire, à l'aspect de ce Barbare d'une haute taille qui se courboit pour passer sous la porte de la cellule, lui dit : «Va en Italie, tu es maintenant couvert de viles peaux de bêtes, un temps viendra que tu distribueras des largesses2. »
1 Eugip., in vit. S. Severin. ↩
2 Vade ad Italiam, vade vilissimis nunc pellibus coopertus : sed multis citò plurima largiturus. (Anon. Val. , p. 712.) ↩
Enfin le Dieu qui d'une main abaissoit l'empire romain, élevoit de l'autre l'empire françois. Augustule déposoit le diadème l'an 476 de J.-C., et l'an 481 Clovis, couronné de sa longue chevelure, régnoit sur ses compagnons.
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