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L'Enchanteur 1768—1848
Études historiques Seconde partie. de Julien a Théodose Ier (suite 2)

Étude seconde

Seconde partie. de Julien a Théodose Ier (suite 2)

Études historiques · 22 min de lecture · p. 84–106 · chapitre 27 sur 92

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Julien, qui n'auroit pu reconnoître la vérité chrétienne parmi des hommes qui ne s'entendoient pas sur la nature du Christ, put donc croire qu'il supprimeroit à la fois tous les maux, en étouffant toutes les sectes sous l'ancien culte : erreur d'un juge préoccupé qui prit les effets pour la cause, qui ne vit que l'extérieur des troubles, qui ne fut frappé que du mouvement à la surface et n'aperçut pas l'idée immobile reposant au fond de ces troubles. Une révolution étoit accomplie, un changement opéré dans l'espèce humaine.

Cependant l'éducation d'enfance du grand ennemi de la croix avoit été toute chrétienne; il avoit disputé de dévotion à Macellum avec son frère Gallus ; il paroît même qu'après avoir été lecteur dans l'église de Nicomédie, il s'étoit fait tondre pour se faire moine2 ; intention qu'on a voulu attribuer à l'hypocrisie, et qu'il est plus équitable de regarder comme le mouvement d'une âme exaltée. Julien ne pouvoit être ni chrétien, ni philosophe à demi ; la nature ne lui avoit laissé que le choix du fanatisme.

2 Et ad cutem usque tonsus monasticam vitam simulavit. (Socrat. ) ↩

Quoi qu'il en soit, aussitôt que ce prince tut séparé de Gallus, il s'abandonna à la passion de l'étude, que lui avoit inspirée Mardonius, son premier maître. Il visita à Pergame Edésius, dont l'école jetoit un grand éclat.

Chef du néoplatonisme dont Plotin étoit le fondateur, Édésius, disciple et successeur d'Iamblique, étoit un vieillard dont l'esprit vigoureux s'élevoit vers le ciel, mesure que son corps se penchoit vers la terre. Julien vouloit en tirer toute la science ; mais le vieillard lui dit : « Aimable poursuivant de la sagesse, mon » corps est un édifice en ruines prêt à tomber : » interrogez mes enfans1. »

1 Eunap., vit. Jambl., vit. Max. ↩

Ces enfants d'Édésius étoient ses disciples : Maxime, Priscus, Eusèbe et Chrisanthe. Julien s'adressa d'abord aux deux derniers. Eusèbe ne croyoit point à la théurgie, et parloit à Julien contre les opérateurs de prodiges; il lui raconta que Maxime avoit fait sourire devant lui au moyen d'un grain d'encens purifié, et d'un hymne chanté à voix basse, la statue de la déesse au temple d'Hécate; qu'ensuite les flambeaux s'étoient allumés d'eux-mêmes1. Aussitôt Julien, transporté de curiosité, ne voulut plus écouter les raisonnements d'Eusèbe, et s'empressa d'aller chercher Maxime à Ephèse.

1 Id., ibid. ↩

Maxime, d'un âge approchant de la vieillesse, portoit une longue barbe blanche; son éloquence étoit entraînante; le son de sa voix se marioit si bien avec l'expression de ses regards qu'on ne lui pouvoit résister2. Pressé par Julien il fit venir Chrysanthe, et tous les deux l'instruisirent. Maxime conduisit le jeune prince dans le souterrain d'un temple: après les évocations on entendit un grand bruit, et des spectres de feu apparurent. Julien, saisi de frayeur, fit involontairement et par habitude le signe de la croix : tout s'évanouit. Julien ne se pouvait empêcher d'admirer la puissance du signe des chrétiens, lorsque le philosophe lui dit d'une voix sévère : «Croyez-vous avoir fait peur aux dieux ? ils se sont retirés, parce qu'ils ne veulent pas avoir de relations avec des profanes tels que vous3. »

2 Eunap., ibid.; Liban., paneg. 175. ↩

3 Theodor., lib. III, cap. 3 ; Greg. Naz., or. 3, p. 71. ↩

On ignore le reste de cette initiation; mais on assure que Maxime prédit l'empire à Julien, s'il juroit d'abolir le christianisme et de rétablir l'ancien culte.

Au surplus, quels que fussent les nuages dont le néoplatonisme environnoit sa doctrine, on sait qu'il admettoit des Puissances subordonnées avec lesquelles on commerçoit par la science de la Cabale. Comme les philosophes ne pouvoient justifier les folies du polythéisme pris dans le sens absolu, ils composoient un système d'allégories dans lesquelles ils renfermoient les vérités de la physique, de la morale et de la théologie. Ils admettoient un Dieu - Principe dont les attributs devenoient des divinités inférieurs. Les astres, la terre, la mer, les royaumes, les villes, les maisons, de même que les vertus et les arts avoient leurs Génies : ceux qui tout à la fois rougissoient et se glorifioient des anciennes superstitions, chargeoient ainsi l'imagination d'inventer pour les justifier un système digne d'elle.

Le fond de l'ancienne doctrine platonicienne subsistoit : l'intervalle incommensurable qui sépare l'homme de Dieu, étant rempli par des êtres plus ou moins sublimes à mesure qu'ils sont plus voisins de Dieu ou de l'homme « notre âme selon le degré de sa vertu, remonte cette longue chaîne de Héros, de Génies et de Dieux et va s'abîmer dans le sein du Grand-Ètre, Beauté, Vérité, souverain Bien, Science complète.

Plutôt alléché aux-mystères que rassasié de secrets, Julien alla chercher jusqu'au fond de la Grèce un vieux prêtre d'Eleusis, qui passoit pour ne rien ignorer. Si nous en croyons Eunape, seule autorité pour ce récit, Julien, au moment de rompre avec Constance, appela ce prêtre dans les Gaules, et lui fit part du projet qu'il n'avoit révélé qu'à Oribase, son médecin, et à Evemère, son bibliothécaire.

Julien étoit versé dans la théurgie et les deux divinations : ses croyances se composoient d'un mélange de néoplatonisme et de quelque souvenir de sa première éducation chrétienne, le tout enveloppé dans l'hellénisme, ou les mythes homériques. Le néoplatonisme joignoit à la doctrine de Platon des idées empruntées aux écoles pythagoricienne, stoïcienne et péripatéticienne. En vertu de la loi de la métempsycose, Julien pensoit avoir hérité de l'âme d'Alexandre : superstition naturelle du courage, du génie et de la gloire.

Libanius compare la vérité rentrant dans l'esprit de Julien, purifiée du christianisme, a la statue des dieux replacée dans un temple autrefois profané. Selon le même Libanius des divinités amies éveilloient le disciple impérial en touchant doucement ses mains et ses cheveux1; il distinguoit la voix de Jupiter de celle de Minerve, et ne se trompoit point sur la forme d'Hercule ou d'Apollon : platonicien par l'esprit, stoïcien par le caractère, cynique par quelques habitudes extérieures, Julien prioit et jeûnoit en l'honneur d'isis, de Pan ou d'Hecate, comme les pères du désert ses contemporains jeûnoient . • et prioient aux jours de vigiles et d'abstinence. Si, à cette époque, la philosophie affectoit des austérités et prétendoit opérer des prodiges, c'est qu'elle avoit été conduite à opposer quelque chose aux vertus et aux merveilles des chrétiens.

1 Liban., paneg. ↩

En effet, peu de temps après le règne de Juhen, une persécution s'éleva contre les hommes accusés de magie ; cette magie n'étoit que la réaction et la contre-partie des miracles. Le christianisme avoit forcé l'hellénisme à l'imitation, pour maintenir sa puissance. La cérémonie du taurobole ou du criobole, qui se rattachoit dans son principe à la plus haute antiquité, étoit devenue une simple parodie du baptême. Au bord d'une fosse couverte d'une pierre percée , le sacrificateur égorgeoit un taureau ou un bélier; le sang de la victime couloit au travers des trous, sur le prosélyte placé au fond de la fosse, et les taches de ce pêcheur se trouvoient effacées au moins pour vingt ans. Les philosophes étoient les solitaires de la religion de Jupiter ; comme les hermites du christianisme, ils s'attribuoient un pouvoir surnaturel. Plotin évoquoit, à l'aide d'un Egyptien, son propre démon; quand il mourut, un dragon sortit de dessous son lit et traversa une muraille. Iamblique s'élevoit en l'air, et tout - son corps paroissoit resplendissant : au son d'une parole il fit un jour sortir les Génies de l'Amour, Eros et Anteros, du fond d'un bain. Edésius forçoit les dieux à descendre, et il en recevoit des oracles en vers hexamètres1. Vous venez de voir les jongleries de Maxime et Chrysanthe. Simon, le magicien, Apollonius de Thyane, avoient eu les mêmes prétentions aux vertus théurgiques. Celse avoit opposé aux miracles de Jésus-Christ les prestiges d'Esculape, d'Apollon , d'Aristes et d'Abaris. Les philosophes affectoient un tel air de ressemblance avec les ascètes, que Julien, dans un moment d'humeur contre les cyniques, les compare aux moines galiléens2 : vous allez bientôt voir ce prince essayant de régler la police des temples d'après la discipline des églises. Enfin, les idolâtres réformés avoient placé une Trinité à la tête de leurs dieux : vaincu de toutes parts, le paganisme étoit, pour ainsi dire, obligé de se faire chrétien.

1 Eunap., vit. Soph.; Bruker., hist. philosoph. Julian., apud S. Cyrille, lib. vi. ↩

2 Julian., contra imperitos canes., or. 6. ↩

Toutefois, dans cette transfusion du sang social, dans l'accomplissement de la plus grande révolution de l'intelligence, on doit aussi remarquer, à fin d'être juste et sincère, ce que le christianisme pouvoit avoir admis de la philosophie et du paganisme.

Le christianisme a-t-il reçu de la philosophie les dogmes de la Trinité, du Logos ou du Verbe ?

J'ai déjà eu l'occasion de traiter ailleurs cette matière : j'ai fait observer1 que la Trinité pouvoit avoir été connue des Égyptiens, comme le prouvoit l'inscription grecque du grand obélisque du Cirque Majeur, à Rome; j'ai cité un oracle de Sérapis, rapporté par Héraclides de Pont et Porphyre2, lequel oracle exprime nettement le dogme de la Trinité3.

1 Génie du Christ., tome Ier., liv. 1, chap. 3. ↩

2 Porphyre appartient au néoplatonisme, postérieur à la prédication de l'Evangile : sous ce rapport son témoignage est suspect. ↩

3 La belle découverte de la lecture des hiéroglyphes a pu jeter de nouvelles lumières sur le système religieux ↩

Les mages avoient une espèce de Trinité dans leur Metris, Oromasis et Arimanis, ou Mitra,

des Égyptiens. Je dois à M. Charles Le Normant qui a suivi M. de Champollion en Egypte, la note savante qu'on va lire. L'auteur, en traitant de la triade égyptienne, dit aussi quelques mots du taurobole. (Voyez la préface de ces Études historiques.)

« La triade égyptienne, identiquement semblable à la triade hindoue, repose sur une croyance panthéistique : les deux principes fondamentaux (Ammon-Ra et Mouth, la grande mère, dans la forme la plus élevée) représentent l'esprit et la matière ; ils ne sont pas même corrélatifs, car il est dit qu'Ammon est le mari de sa mère*, ce qui veut dire que l'esprit est une émanation de la matière préexistante, du chaos. Dans le Rituel funéraire**, la pièce capitale et le résumé de la théologie égyptienne, Ammon dit à Mouth : Je suis l'esprit, toi tu es la matière; plus loin, dans la prière adressée à Mouth, sous la forme secondaire de Neith, on lit ces mots : Ammon est l'esprit divin, et toi tu es le grand corps, Neith, qui réside dans Saïs. De leur union provient Chons, la plus haute manifestation de l'esprit, la troisième personne de la triade thébaine. Chons est tellement le même que le Logos de l'Inde, et même de la Perse, de Platon et de saint Jean, qu'à Thèbes, dans le temple qui lui Oromase et Arimane. Platon semble indiquer la Trinité dans le Timée, l'Épinomis, et dans

* Sur le Pylone du temple de Chons à Karnak, appelé le grand temple du sud, dans le grand ouvrage d'Egypte. ↩

** Troisième partie, section III, traduction communiquée par M. Champollion. ↩

est dédié *, il est nommé Chons Toth, c'est-à-dire parole. Cette triple unité de Dieu se retrouve ainsi dans toutes les dégradations du théisme égyptien, jusqu'à la triple manifestation corporelle de Dieu dans les personnes d'Osiris, d'Isis et d'Horus. Puis vient un personnage complémentaire, un résumé des formes multiples de la Divinité, Ammon-Horus ou Horus-Ammon, qui réunit les deux anneaux opposés de cette chaîne immense, et renferme l'unité panthéistique du monde concentrée dans les trois personnes de l'esprit, de la matière et du verbe ; Ammon-Horus est le Pan des Grecs.

» La trinité chrétienne est fondée sur l'existence d'un Dieu préexistant à la matière, qui a tiré le monde du néant; ce Dieu se manifeste incessamment dans son fils ; l'esprit est l'intermédiaire de cette manifestation, qui dans la triplicité constitue l'unité de Dieu. On voit donc que, pour établir un rapport de cette trinité à la triade égyptienne, il faudrait supposer dans cette

• Le même que ci-dessus. VITES le dernier signe qui est l'Ibis, est le symbole du dieu Toth, et se résout phonétiquement dans le mot. . • tôt qui commence tous les discours des dieux :

parole d'Ammon-Ra, roi des dieux, etc. (Renseignement communiqué par M. Champollion.) une lettre à Denis-le Jeune ; il énonce le Verbe de la manière la plus claire. Selon lui le

» dernière l'abstraction du principe féminin et la division de l'esprit en principe générateur et en esprit proprement dit. La différence fondamentale des deux doctrines a pour base l'opinion différente que les panthéistes et les chrétiens professent sur l'origine du mal : l'optimisme panthéistique le plus exalté ne peut détruire l'inhérence du mal à la matière éternelle, et par conséquent la nécessité du mal ; Nephtis, la sœur d'Isis , partage sa couche entre Osiris et Typhon.

» Les premiers apologistes ont aussi attribué au désir de contrebalancer l'influence des cérémonies chrétiennes l'usage fréquent des sacrifices tauroboliques, à compter de la dernière moitié du second siècle de notre ère. Mais il est plus que probable que ces sacrifices avoient une autre source que l'imitation des rites du baptême, ou même que l'idée de réhabilitation d'où la cérémonie baptismale est dérivée. La purification expiatoire par le sang est universelle dans les cultes de l'Orient ; on en retrouve la trace jusque dans le Lévitique : Et sanguinem qui erat in altari aspersit super Aaron et vestimenta ejus, et super filios illius, ac vestes eorum (VIII, 30). Tous les témoignages anciens s'accordent à rattacher les tauroboles au culte phrygien de Cybèle. Or ce culte, bien qu'introduit à Rome 207 ans avant J.-C., ne fut long-temps que toléré, et ne passa tout-à-lait dans la chose publique que sous le règne d'Antonin. M. de Boze* a très-bien rappelé les causes de la vénération superstitieuse de cet empe-Verbe très-divin a arrangé l'univers et l'a rendu visible¹. Platon avoit emprunté le dogme de la

* Tom I1 des Mém. de l'Acad. des Insc. ↩

» reur pour les mystères de Cybele : il a montré en même temps que Faustine la mère étoit la première impératrice qui eût pris sur les médailles le nom de mère des dieux. Or le plus ancien taurobole que nous trouvions constaté par une inscription se rapporte à l'an 160 de J.-C., et a été célébré pour la conservation des jours d'Antonin et de sa famille*; la plupart des monuments de ce genre ont, comme le précédent, une couleur politique. Que les idées de régénération répandues par le christianisme dans tout le monde aient contribué à étendre l'usage des sacrifices tauroboliques, c'est ce qu'il est difficile de nier; mais les apologistes eux-mêmes montroient la différence de principe, et par conséquent d'origine, qui existoit entre le baptême et le taurobole; le sang du taureau, disoit Firmicus** ne rachète pas, il souille. C'est qu'effectivement l'idée de réhabilitation purifiante et celle d'expiation sanglante appartiennent à deux systèmes opposés, dont le second a été aboli par le sacrifice de la grande victime du christianisme. S'il étoit permis d'assigner une origine encore plus ancienne que les mystères de Cybèle au sacrifice taurobolique, nous en retrouverions la trace dans le mythe persan de Mithra et dans l'immolation du taureau, qui en est le symbole principal ; or, on sait que la religion de la mère des dieux n'est, en grande partie, qu'une émanation des doctrines persanes. »

* Mémoire précité. ↩

1 Plat., tom. II, p. 986, in Epinomid.

** Cité par M. De Boze. ↩

Trinité de Timée de Locres, qui la tenoit de l'école italique. Les Pythagoriciens avouoient l'excellence du ternaire : le TROIS n'est point engendré et engendre toutes les autres fractions, d'où il prenoit, dans l'école pythagoricienne, la qualification de nombre sans mère. Les stoïciens professoient la même théologie, ainsi que le témoigne Tertullien qui cite Zénon et Cléanthes1.

1 Tertull., apologet. ↩

Aux Indes et au Thibet proprement dit, les livres sacrés mentionnent le Verbe et la Trinité. Entin, les missionnaires anglois croient avoir retrouvé la Trinité jusque dans la religion des sauvages d'Otaïti2.

2 Génie du Christianisme, tome ler., liv. 1, chap. 3. ↩

Les principaux pères de l'Église, presque tous sortis de l'école platonicienne, ont avoué que leur ancien maître s'étoit quelquefois approché de la pure doctrine : c'est ce qu'on voit dans Origène, dans Tertullien, dans saint Justin, saint Athanase3 et dans saint Augustin. Ce dernier raconte qu'ayant lu les traités des platoniciens, il y découvrit les vérités de la foi, relatives au verbe de Dieu, telles qu'elles sont énoncées dans le premier chapitre de l'Évangile de saint Jean. Il fait observer que plusieurs platoniciens ayant entendu parler du christianisme, convinrent que le Messie étoit l'homme-Dieu, en qui la Vérité permanente, l'immuable Sagesse s'étoit incarnée1. Platon avoit déclaré que, si le Juste venoit sur la terre, il seroit méconnu et crucifié. Une tradition confuse des incarnations du dieu indien, s'étoit répandue à travers la Perse jusqu'au fond de l'Occident.

3 S. Justin., apolog. ; Origen. contr. Cels. ; Tertull., apolog.; Athan., de incarn: verbi Dei, p. 83. ↩

1 Aug., confess., lib. vII ; id., epist. 118. ↩

Constantin, dans la harangue que j'ai rappelée, signale Platon comme le premier philosophe qui attira les hommes à la contemplation des choses divines2.

2 Constant. mag., in orat. Sanctor. cot., cap. 9. ↩

Qu'un homme du génie de Platon ait approché de la vérité révélée par la force de sa pénétration, rien de plus naturel : les vérités de l'intelligence, comme toutes les autres vérités, nous sont plus ou moins accessibles, selon le plus ou le moins de supériorité de notre esprit. Mais la philosophie de Platon est mêlée de tant d'obscurités, de contradictions et d'erreurs qu'il est difficile d'en tirer le système des chrétiens. Ensuite Aristobule, Joséphe, saint Justin, Origène, Eusèbe de Césarée3, ont avancé et prouvé que Platon avoit eu connoissance des livres hébreux, qu'il y avoit puisé cette partie de sa philosophie si peu ressemblante à ce qui lui appartient en propre, ou plutôt à Pythagore : les Exemplaires des Idées et de l'harmonie des Sphères.

3 Aristobul. apud Euseb., lib. xu; Præp. evang., cap. 12 ; Joseph., lib. u, contra Appion.; S. Just. , apologet. ; Orig., lib. xII, cont. Cels. ; Euseb., lib. II, præp. evang. in proæmio. La version des Septante est postérieure au voyage de Platon en Egypte; mais il est prouvé par Aristobule (apud Euseb., lib. xIII, Præp. evang., cap. 12), et par Démétrius (INi epist. an Plorem. Eg. Reg. apud Joseph. Arist. et Euseb. ), que des parties considérables des livres hébreux étoient traduites en grec long-temps avant la version complète des Septante. ( Voyez défense des SS. Pères, accusés de platonisme, liv. Iv, pag. 618 et suivantes. ) Battus sur ce point a complètement raison contre Leclerc. ↩

Mais aucune induction raisonnable ne peut être tirée des doctrines qui ont eu cours après l'avénement du Christ : le néoplatonisme, au lieu d'avoir donné aux chrétiens la Trinité, la lui auroit plutôt dérobée : Plotin et Porphyre ont rajusté leur système confus de triade sur le système positif et clair de la nouvelle religion. Alors parut le dogme trinitaire païen plus nettement énoncé, les trois dieux, les trois entendements, les trois Rois réunis dans l'unité demiurgique. Les philosophes avoient une grande admiration pour ces premières paroles de l'Évangile selon saint Jean : « Au commencement étoit le Verbe, et le Verbe étoit en Dieu, et le Verbe étoit Dieu; ils disoient qu'il falloit les écrire en lettres d'or, au frontispice des temples1; saint Basile2 assure qu'ils étoient allé jusqu'à s'emparer de ces paroles et à les insérer, comme leur appartenant, dans leurs ouvrages. Amélius, disciple de Plotin, est atteint et convaincu par Eusèbe de Césarée, Théodoret et saint Cyrille d'Alexandrie, d'être un plagiaire de l'Évangile de saint Jean , de cet apôtre qu'Amélius appelle dédaigneusement un Barbare3. Théodoret compare les néoplatoniciens, imitateurs des fidèles (et en particulier Porphyre), à des singes et à la corneille d'Esope4. »

1 Solebamus audire aureis litteris conscribendum et... in locis eminentissimis proponendum esse dicebat. ( Aug., de civit. Dei, lib. x, cap. 29 ) ↩

2 Basil., hom. 16, in verb. illâ : in principio erat Verbum. ↩

3 Euseb., præp. evang., lib. xi, cap. 19; Theodor., sermo. 11 ad Græc. : Cyrill. Alex., lib. VIII, in Julian. ↩

4 Theodor., serm. vIL., ad Græc. ↩

Je ne puis que vous indiquer, dans ces Études, des sujets qui demanderoient un développement considérable. Il conviendroit d'examiner si, avant le christianisme révélé, il n'y a pas eu un christianisme obscur, universel, répandu dans toutes les religions et dans tous les systèmes philosophiques de la terre; si l'on ne retrouve pas partout une idée contuse de la 1Trinité, du Verbe, de l'Incarnation, de la Rédemption, de la chute primitive de l'homme; si le christianisme ne fit pas sortir du fond du sanctuaire les doctrines mystérieuses qui ne se transmettoient que par l'initiation ; si, portant en lui sa propre lumière, il n'a pas recueilli toutes les lumières qui pouvoient s'unir à son essence ; s'il n'a pas été une sorte d'éclectisme supérieur, un choix exquis des plus pures vérités.

Il y a long-temps qu'on s'est enquis du degré d'influence que la philosophie a pu exercer sur la doctrine des pères de l'Église : d'un côté, on a soutenu qu'ils avoient transformé le christianisme moral des apôtres dans le christianisme métaphysique du concile de Nicée; de l'autre, on a combattu cette assertion1.

1 Les lecteurs qui seroient curieux de connoître à fond cette contioverse peuvent lire la Défense des saints pères accusés de platonisme, par Baltus, 1 vol. in-4°., Paris, 1711 ; Moshem., de turbatá per Platonicos Ecclesia, ap. Cudworth., system. intell., tom. II, Lugd. Batav., 1783. ↩

Ceux qui vouloient défendre les Pères accusés de platonisme auroient pu faire valoir l'autorité même de Julien, qui prétend prouver la fausseté du système des chrétiens en leur opposant celui du chef de l'Académie : dans un passage d'une grande beauté de style et d'une grande élévation de pensée, il compare la création racontée par Moïse à la création telle que la supposée Platon. Le dieu de Moïse, dit-il, n'a créé, ou plutôt n'a arrangé que la nature matérielle, le monde des corps ; il n'avoit aucune puissance pour engendrer la nature spirituelle, le monde animé; tandis que le dieu de Platon enfante d'abord les êtres intelligents, les Puissances, les Anges, les Génies, lesquels créent ensuite, par délégation du Dieu suprême, les Formes ou la Nature Visible qui les représentent, les cieux, le soleil et les sphères qui sont les vêtements ou les images des Puissances, des Anges et des Génies.

Le principe essentiel de l'âme est un des mystères sur lesquels on s'est fixé le plus tard; les Pères hésitent et présentent différentes opinions : dans les neuvième, dixième et onzième siècles, le champ des discussions étoit encore resté ouvert sur ce point aux écrivains ecclésiastiques.

Tout ceci ne fait rien à la question fondamentale : fût-il possible de prouver que les doctrines du christianisme ont été plus ou moins connues antérieurement à son ère, il n'auroit rien a perdre à cette preuve. Je vous l'ai déjà dit : des esprits puissants ont pu atteindre à des vérités mères, avant que ces vérités eussent été acquises au genre humain par une révélation directe. Loin de détruire la foi, ce seroit un nouvel et merveilleux argument en sa faveur, car alors il seroit démontré qu'elle est conforme à la religion naturelle des plus hautes intelligences.

Telles sont les relations qui existoient entre la philosophie et le christianisme. Quant au paganisme, le christianisme en prit quelques formules applicables à toute religion, quelques rites, quelques prières, quelques pompes qui n'avoient besoin que de changer d'objet pour être véritablement saintes : l'encens, les fleurs, les vases d'or et d'argent, les lampes, les couronnes, les luminaires, le lin, la soie, les chants, les processions, les époques de certaines fêtes, passèrent des autels vaincus à l'autel triomphant. Le paganisme essaya d'emprunter au christianisme ses dogmes et sa morale; le christianisme enleva au paganisme ses ornements : le premier étoit incapable de garder ce qu'il déroboit; le second sanctifioit ce qu'il avoit ravi.

L'apostasie du neveu de Constance, d'abord soigneusement cachée de la foule, fut donc connue d'un petit nombre de philosophes et de prêtres qui attendoient la réhabilitation des anciens jours, comme des hommes, étrangers au monde où ils vivent, rêvent parmi nous l'impossible retour da passé. Cependant, le secret du changement de Julien ne put être si bien gardé, qu'il n'en transpirât quelque chose au dehors. Il nous reste une lettre de Gallus, de l'an 351 ou 352, dans laquelle le césar fait mention des bruits répandus dans Antioche. « On prétendoit, écrit- il à Julien alors en Ionie, que vous aviez abandonné la religion de nos ancêtres pour embrasser l'hellénisme, mais j'ai été promptement détrompé. OEtius m'a dit que vous étiez au contraire plein de zèle pour bâtir des oratoires, et que vous vous plaisiez aux tombeaux des martyrs. » Gallus appelle le christianisme la religion de ses ancêtres ; saint Grégoire de Nazianze le nomme l'ancienne religion. Que le monde romain étoit changé! combien avoit été rapide la conquête de l'Évangile !

Mais si le christianisme avoit fait de pareils progrès extérieurs, le développement de sa puissance intérieure n'étoit pas moins étonnant. Déjà l'on pouvoit reconnoître son caractère universel, non-seulement, dans le sens de sa diffusion parmi les peuples, mais dans le sens de sa convenance avec les diverses facultés de l'homme : le voilà expliquant à l'aide du plus beau langage, les idées les plus sublimes, ce christianisme qui fut prêché par des esprits obtus, de grossiers compagnons sans éducation et sans lettres. Comment Pierre le pêcheur, avoit-il produit Grégoire le poëte, Basile le philosophe, Jean bouche d'or l'orateur? C'est que Jésus, le Christ, étoit derrière Pierre, l'apôtre, et que le Verbe incréé contenoit la vertu de la parole humaine : fils de Dieu, source de toutes lumières et de tous biens, il les distribuoit à ses serviteurs en proportion des besoins successifs de la société, donnant à propos la simplicité ou l'éloquence, la force des mœurs ou les clartés de l'esprit. De cette croix si rude, de ce bois qui ne présenta d'abord à l'adoration de l'univers qu'un gibet et un condamné, découlèrent graduellement les perfections de l'Essence divine.

Julien parvenu à l'empire, publia un édit de tolérance universelle. Les évêques et les prêtres, à quelque communion qu'ils appartinssent, ariens, donatistes novatiens, eunomiens, macédoniens, catholiques, furent également protégés par celui qui les méprisoit tous , et qui les espéroit affoiblir en les divisant. Néanmoins, il fait lui-même observer qu'il rappela les évêques exilés à leurs foyers, non à leurs siéges. Il assembloit les chefs des sectes, et, quand ils s'emportoient il leur crioit : « Écoutez-moi ! les Francs et les Allamans » m'ont bien écouté1. » Dans ses lettres il recommande la modération envers les chrétiens, mais c'est en grimaçant qu'il conserve l'impartialité philosophique; sa haine perce à travers sa tolérance affectée, et lui arrache des mots sanglants.

1 Audite me, quem Alamanni audierunt et Franci. ( Amm. ) ↩

Athanase, par une préférence méritée, fut excepté de l'amnistie de Julien. « Il seroit dangereux, dit l'Apostat dans sa lettre aux habitants d'Alexandrie, de laisser à la tête du peuple un intrigant, non pas un homme, mais un petit avorton sans valeur qui s'estime d'autant plus grand qu'il appelle plus de dangers sur sa tête2.» Et dans une lettre à Ecdicius, préfet d'Égypte, Julien ajoute : « Les dieux sont méprisés. Chassez le scélérat Athanase; il a osé, sous mon règne, conférer le baptême à des femmes grecques d'une naissance illustre3. »

2 A'dOpoTiczos EuTEýs. Quod si ne ille quidem vir est , sed contemptus homuncio. (Julian., epist. 51.) ↩

3 Qui ausus est in meo regno fominas Græcorum illustres ad baptismum impellere. (Julian., epist. 6.) ↩

Eunape ne nous laisse aucun doute sur la sincérité religieuse de Julien : il suffit d'ailleurs de lire ce qui nous reste des ouvrages de cet empereur, aussi singulier comme homme, qu'extraordinaire comme prince, pour se convaincre qu'il étoit païen de bonne foi. Il avoit pris dans les initiations et les sociétés secrètes un degré d'enthousiasme qui alloit jusqu'à interpréter les songes et à croire aux apparitions.

Au lever et au coucher du soleil, il immoloit une victime à Apollon, sa divinité favorite : il croyoit à la Trinité des platoniciens; le soleil étoit pour lui le Logos, le fils du Père souverain, le Verbe brûlant qui inspire la vie à l'univers. La nuit, Julien honoroit la lune et les étoiles auxquelles s'unissent les âmes des héros. Dans les grandes solennités, il aimoit à jouer le rôle de sacrificateur et d'aruspice.

« Le beau spectacle que de voir l'empereur des Romains fendre le bois, égorger les victimes, consulter leurs entrailles, souffler le feu des autels en présence de quelques vieilles femmes, les joues bouffies, excitant la risée de ceux-là mêmes dont il désiroit s'attirer les louanges. » Aux fêtes de Vénus il marchoit entre deux troupes de prostitués de l'un et de l'autre sexe, affectant la gravité au milieu des éclats de rire de la débauche, élargissant ses épaules, portant en avant sa barbe pointue, allongeant de petits pas pour imiter la marche d'un géant. Saint Chsysostome1 doute que la postérité veuille croire à son récit; il adjure de la vérité de ses paroles les vieillards qui l'écoutoient, et qui pouvoient avoir été témoins de ces indignités.

1 C'est à Antioche que Chrysostome parloit ainsi. Ammien lui-même dit à peu près la même chose, l. xxu, cap. 14. ↩