Étude troisième
Seconde partie (suite 3)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Faites-moi évêque de Rome, disoit le préfet » Pretextus, à Damase, et je me fais chrétien1.»
1 Facile me Romana urbis episcopum , et ero protinus christianus. (Hieron., t. II, p. 165.) ↩
Saint Jérôme, souvent raisonnable à force d'être passionné, écrit : « Voici une grande honte pour nous : les prêtres des faux dieux, les bateleurs, les personnes les plus infâmes peuvent être légataires; les prêtres et moines seuls ne peuvent l'être ; une loi le leur interdit, et une loi qui n'est pas faite par des empereurs ennemis de la religion, mais par des princes chrétiens. Cette loi même, je ne me plains pas qu'on l'ait faite, mais je me plains que nous l'ayons méritée : elle fut inspirée par une sage prévoyance; mais elle n'est pas assez forte contre l'avarice : on se joue de ses défenses par de frauduleux fidéicommis2. »
2 J'emprunte l'élégante imitation de M. Villemain. (Mél. hist. et litter. ) ↩
Le même père dit ailleurs : « Il y en a qui briguent la prêtrise ou le diaconat, pour voir les femmes plus librement. Tout leur soin est de leurs habits, d'être chaussés proprement, d'être parfumés. Ils frisent leurs cheveux avec le fer, les anneaux brillent à leurs doigts : ils marchent du bout du pied; vous les prendriez pour de jeunes fiancés, plutôt que pour des clercs. Il y en a dont toute l'occupation est de savoir les noms et les demeures des femmes de qualité, et de connoître leurs inclinations : j'en décrirai un qui est maître en ce métier. Il se lève avec le soleil; l'ordre de ses visites est préparé; il cherche les chemins les plus courts; et ce vieillard importun entre presque dans les chambres où elles dorment. S'il voit un oreiller, une serviette, ou quelque autre petit meuble à son gré, il le loue, il en admire la propreté, il le tâte, il se plaint de n'en avoir point de semblable, et l'arrache plutôt qu'il ne l'obtient1. »
1 Fleury, hist. eccles., tom. IV, lib. xvI, pag. 493. Molière a imité quelque chose de ce tableau dans le Tartufe. ↩
Grégoire de Nazianze parle des chars dorés, des beaux chevaux, de la suite nombreuse des prélats ; il représente la foule s'écartant devant eux comme devant des bêtes féroces2.
2 Greg. Naz., orat. 32, p. 526. ↩
Ces controverses avoient lieu partout ; elles passoient les mers; elles se continuoient par lettres de la Grote de Bethléem à Hippone, du Désert de la Thébaïde à Alexandrie, d'Antioche à Constantinople, de Constantinople à Rome. Tous les esprits étoient émus dans tous les rangs, à mesure que la catastrophe approchoit; mais, par un effet naturel, ceux qui s'attachoient à la cause perdue afin de parvenir à la puissance, n'y trouvoient que leur ruine.
Photius nous a conservé un fragment de Damascius, dans lequel ce philosophe fait l'énumération des personnages qui entreprirent inutilement de ressusciter le culte des Hellènes. Julien est nommé le premier. Lucius, capitaine des gardes à Constantinople, voulut tuer Théodose pour ramener l'idolâtrie; mais il ne put tirer son épée, effrayé qu'il fut d'une femme au regard terrible, qui se tenoit derrière l'empereur, et l'entouroit de ses bras. Marsus et lilus perdirent la vie dans une entreprise de la même nature; Ammonius, après avoir conspiré, déserte à un évêque; Severianus ourdit une nouvelle trame, mais il tut trahi par Americhus qui découvrit le complot à Lénon , empereur d'Orient1.
1 Vid. et Voss., de histor. gr., lib. II, cap. 21. ↩
Eugène, empereur d'Arbogaste, met l'image d'Hercule dans ses bannières, rend aux temples leurs revenus, et ordonne de rétablir à Rome l'autel de la Victoire. Dans cette même Rome qui avoit tant de peine à renoncer au dieu Mars, un oracle s'étoit répandu : des vers grecs annonçoient que le christianisme subsisteroit pendant trois cent soixante-cinq ans: Jésus étoit innocent de son culte; mais Pierre, versé dans les arts magiques, avoit consacré pour ce nombre fixe d'années la religion du Christ1. Or, à compter de la résurrection, cette période expiroit sous le consulat d'Honorius et d'Eutychianus, l'an 398 de l'ère chrétienne. Les païens pleins de joie attendoient l'abolition complète et immédiate de la loi évangélique, et ce même an les temples de l'Afrique furent renversés ou fermés par les ordres d'Honorius2.
1 Cum enim viderent, nec tot tantisque persecutionibus eam potuisse consumi, sed his potiùs mira incrementa sumsisse, excogitaverunt nescio quos versus græcos, tanquam consulenti cuidam divino oraculo effusos, ubi Christum quidem ab hujus tanquam sacrilegii crimine faciunt inocentem, Petrum autem maleficiis fecisse subjungunt, ut coleretur Christi nomen per trecentos sexa ginta quinque annos; deinde complète memorato numero annorun sine morâ sumeret finem. (De civit. Dei, nb. XVIII, cap. 53.) ↩
2 Id., ibid. ↩
Une autre espérance survint : Radagaise, païen et Barbare, ravageoit l'Italie et menaçoit Rome. «Comment, disoient les pieux idolâtres, pourrons-nous résister à un homme qui offre soir et matin d'agréables victimes à ces dieux que nous abandonnons1. » Et Radagaise fut vaincu, tandis qu'Alaric, Barbare aussi, mais chrétien, entra dans Rome. Eucher, fils de Stilicon, étoit l'objet de vœux secrets ; il professoit le paganisme.
1 De civil. Dei, lib. v, cap. 23, p. 63. ↩
Attale même, ce jouet des Goths, eut des partisans ; il avoit distribué les principaux offices de l'état à des polythéistes, et Zozime remarque que la famille chrétienne des Anices s'affligeoit seule du bonheur public2. La passion ne pouvoit aller plus loin.
2 Zozim., lib. v, p. 827. ↩
Enfin un des derniers fantômes d'empereur crée par Ricimer, Anthémius, donna une dernière palpitation au cœur des vieux hellénistes : il inclinoit aux idoles; il avoit promis à Sévère, tout livré à l'ancien culte, de rétablir la ville éternelle dans sa première splendeur, et de lui rendre les dieux auteurs de sa gloire. Le pape Hilaire traverse ce dessein en faisant promettre à Anthémius d'écarter de lui un certain Philothée3, de la secte des Macédoniens, qui plaçoit Anthémius entre le paganisme et l'hérésie: Alaric et Genseric avoient déjà pillé Rome, et Odoacre, roi d'Italie, étoit au moment de remplacer l'empereur d'Occident.
3 Phot., c. 242, p. 1040. ↩
Le paganisme alla s'ensevelir dans les catacombes d'où le christianisme étoit sorti : on trouve encore aujourd'hui, parmi les chapelles et les tombeaux des premiers chrétiens, les sanctuaires et les simulacres des derniers idolâtres1. Non-seulement les restes de la religion grecque se conservèrent en secret, mais elle domina publiquement quelque partie du nouveau culte : saint Boniface, dans le huitième siècle, s'en plaint à la cour de Rome2.
1 D'Agincourt, monument du moyen âge à Rome. ↩
2 Bonif., epist. ad Serran., et D. Mart. Thes. Anecd. ↩