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L'Enchanteur 1768—1848
Études historiques Seconde partie. de Julien a Théodose Ier

Étude seconde

Seconde partie. de Julien a Théodose Ier

Études historiques · 22 min de lecture · p. 61–83 · chapitre 26 sur 92

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

LoRsQUE Julien fut relégué à Athènes par Constance , saint Basile et saint Grégoire de Nazian-ce s'y trouvoient. Le dernier nous a laissé un portrait de l'apostat où se reconnaît l'inimitié du peintre. « Il étoit de médiocre taille, le cou épais , les épaules larges, qu'il haussoit et remuoit souvent, aussi bien que la tête. Ses pieds n'étoient point fermes, ni sa démarche assurée. Ses yeux étoient vifs, mais égarés et tournoyans: le regard furieux; le nez dédaigneux et insolent, la bouche grande, la lèvre d'en bas pendante, la barbe hérissée et pointue : il faisoit des grimaces ridicules, et des signes de tête sans sujet : rioit sans mesure et avec de grands éclats, s'arrêtoit en parlant et reprenoit haleine; faisoit des questions impertinentes et des réponses embarrassées l'une dans l'autre qui n'avoient rien de ferme ni de méthodique1.

1 Cette traduction n'est pas tout-à-fait exacte, et n'a pas surtout l'âpreté de l'original; mais il y a quelque chose de si simple, de si naturel, de si grave dans le style de F'Fleury, que je n'ai pas eu la témérité d'entreprendre de refaire ce qu'il a fait. Fleury et Tillemont sont deux hommes qui ne permettent pas qu'on retouche ce qu'ils ont touché. Le dernier a du génie à force de savoir, de conscience et d'exactitude. Il est en présence des faits et des hommes, comme un chrétien des premiers siècles en présence de la vérité : il aimeroit mieux mourir que de faire un mensonge. Son style incorrect, sauvage et nu, est mêlé de choses qui étonnent. C'est ainsi que, peignant les derniers momens de Julien, il ↩

Ammien Marcellin, qui voyoit Julien en beau, conserve pourtant dans le portrait de ce prince quelques traits de celui de Grégoire de Nazianze'. et Julien lui-même, dans le Misopogon, semble attester la fidélité malveillante du pinceau chrétien.

« La nature, comme je le présume, n'a pas donné beaucoup d'agréments à mon visage, et moi, morose et bizarre, je lui ai ajouté cette longue barbe pour lui infliger une peine, à cause de son air disgracieux. Dans cette barbe je laisse errer

dit, dans le langage des pères de l'Eglise : « Il mourut » dans la disgrâce de Dieu et des hommes. »

1 Mediocris erat stature , capillis tanquam pexisset mollibus, hirsutâ barbâ in acutum desinente vestitus, venustate oculorum micantium flagrans , qui mentis , ejus angustias indicabant, supercilis decoris et naso rectissimo, ore paulo majore, labro inferiore demisso, opima et incurva cervice, humeris astis et latis, ab ip so capite usque unguium summitates lineamentorum recta compagine , unde viribus valebat et cursu. (Amm., lib. xxv, cap. 1.) D'après ce portrait, Julien avoit les cheveux doux, les sourcils charmants, le nez tout-à-fait grec ; la beauté de ses yeux étincelants annonçoit que son âme étoit mal à l'aise dans l'étroite prison de son corps. Si on lit argutias au lieu d'angustias dans le texte, on retrouveroit les yeux vifs, mais égarés et tournoyants, qu'attribue à Julien saint Grégoire de Nazianze.

» des insectes1 comme d'autres bêtes dans une forêt. Je ne puis boire, ni manger à mon aise, car je craindrois de brouter imprudemment mes poils avec mon pain. Il est heureux que je ne me soucie ni de donner, ni de recevoir des baisers. . . .

1 Discurrentes in eá pediculos. ↩

» Vous dites qu'on pourroit tresser des cordes avec ma barbe : je consens de tout mon cœur que vous en arrachiez les brins; prenez garde seulement que leur rudesse n'écorche vos mains molles et délicates.

» N'allez pas vous figurer que vos moqueries me désolent ; elles me plaisent ; car enfin, si mon menton est comme celui d'un bouc, je pourrois, en le rasant, le rendre semblable à celui d'un beau garçon ou d'une jeune fille sur qui la nature a répandu sa grâce et sa beauté. Mais vous autres de vie efféminée et de mœurs puériles, vous voulez jusque dans la vieillesse ressembler à vos enfants : ce n'est pas comme chez moi, aux joues, mais à votre front ridé, que l'homme se fait reconnoître.

» Cette barbe démesurée ne me suffit pas : ma tête est sale; rarement je la fais tondre; je coupe mes ongles rarement, et j'ai les doigts noircis par ma plume.

» Voulez-vous connoître mes imperfections secrètes? ma poitrine est horrible et velue comme celle du lion, roi des animaux. Je n'ai jamais voulu la peler, tant mes habitudes sont brutes et abjectes. Je n'ai jamais poli aucune partie de mon corps : franchement je vous dirois tout, quand j'aurois même un poireau comme Cimon1. »

1 Spaheim a traduit le Misopogon ; La Bletterie en a donné une autre traduction avec celle des Cesars et de quelques lettres choisies ; le marquis d'Argens a traduit, sous le nom de Défense du paganisme, ce que saint Cyrille d'Alexandrie nous a conservé de l'ouvrage de Julien contre les chrétiens ; enfin M. Tourlet a publié une traduction complète des œuvres de cet empereur. Je me suis aidé des excellents travaux de mes devanciers, sans adopter tout-à-fait leur version. La traduction du Misopogon de La Bletterie, que M. Tourlet a conservée en la corrigeant, est élégante, mais elle ne dit pas tout l'original. La Bletterie, d'ailleurs homme d'esprit, de raison, d'instruction et de talent, est resté dans l'ironique ; il n'a pas osé aborder le sardonique; il a eu peur de l'effronterie des mots : je ne parle pas du collectif messieurs adressé aux habitans d'Antioche, petite politesse de notre bonne compagnie, qu'il étoit aisé de faire disparoître. La Bletterie croit que Julien calomnie sa barbe; je le pense aussi ; il est probable qu'il répétoit les railleries des Antiochiens, ou qu'enchérissant lui-même Constantinople; cela n'annonce pas un homme si indifférent au soin de sa personne. Saint Augustin, dont la philosophie n'étoit pas il est vrai celle de Julien, pense que la propreté est une demi-vertu. M. Tourlet a réuni plusieurs fragments de Julien qui ne se trouvent pas dans les anciennes éditions de ses œuvres. Il a rendu ainsi un véritable service aux lettres ; mais la grande découverte à faire seroit celle de l'Histoire des guerres de Julien dans les Gaules. Cet ouvrage est perdu, tandis que des discours assez insignifiants se sont conservés. Cela vient en partie de l'esprit du siècle où vivoit Julien : on attachoit une extrême importance aux écrits dogmatiques de l'Apostat pour les admirer ou les combattre, et l'on se soucioit peu de ce qui étoit en dehors des controverses religieuses. C'est ainsi que Cyrille d'Alexandrie, dans ses dix livres pro sancta christianorum religione adversus libros athei Juliani, nous a transmis une grande partie de l'ouvrage de cet empereur contre la religion chrétienne. ↩

Et c'est le maître du monde qui parle de lui de cette façon ! Mais cette brutale humilité est l'orgueil de la puissance.

Julien avoit des vertus, de l'esprit et une grande imagination : on a rarement écrit et porte une couronne comme lui. Il détestoit les jeux, les théâtres, les spectacles ; il étoit sobre, laborieux, intrépide, éclairé, juste, grand administrateur, ennemi de la calomnie et des délateurs. Il aimoit la liberté et l'égalité, autant que prince le peut ; il dédaignoit le titre de seigneur ou de maître. Il pardonna dans les Gaules à un eunuque chargé de l'assassiner.

sur ces railleries, il exagéroit ses défauts pour tomber de plus haut sur les vices contraires de ses détracteurs. Nous voyons Julien se baigner dans une maison de campagne, se faire couper les cheveux en arrivant à

Un jour on lui signala un citoyen qui, disoit-on, aspiroit à l'empire, parce qu'il faisoit préparer en secret une chlamyde de pourpre. Julien chargea l'officieux ami du prince légitime de porter à l'usurpateur une paire de brodequins ornés de pourpre, afin qu'il ne manquât rien au vêtement impérial1. La loi défendoit sous peine de mort de fabriquer pour les particuliers une étoffe de pourpre; un usurpateur étoit réduit, dans le premier moment de son élection, à voler la pourpre des enseignes militaires et des statues des dieux.

1 Jubet periculoso garritori pedum tegmina dari purpurea ad adversarium perferenda. (Amm.) ↩

Maris, évêque arien de Chalcédoine, insultoit Julien qui sacrifioit dans un temple de la Fortune. Julien lui dit : « Vieillard, le Galiléen ne te rendra pas la vue. » Maris étoit aveugle. - Je le remercie, » répondit l'évêque, « de m'épargner la douleur de voir un apostat comme toi2. » L'empereur supporta cet accablant reproche.

2 Illum (Julianum) graviter objurgavit, impium et apostatam vocans et religionis expertem. At ille conviciis reddens convicia cœcum eum apellavit : neque verò, inquit, Deus tuus galilæus te unquàm sanaturus est. Gratias, inquit Maris, ago Deo, qui me luminibus orbavit ne viderem vultum tuum qui in tantam prolapsus est impietatem. (Socrat., hist. eccles., lib. II, cap. 12, p. 150.) ↩

Delphidius, célèbre avocat de Bordeaux, plaidoit devant Julien, contre Numérius accusé de concussion dans le gouvernement de la Gaule Narbonnoise ; Numérius nioit les faits. « Qui ne sera innocent, » s'écria l'avocat, « s'il suffit de nier? - « Qui sera innocent, » repartit Julien, « s'il suffit d'être accusé1? »

1 Ecquis innocens esse poterit, si accusasse sufficiet. (Amm. ) ↩

D'autres avocats louoient Julien : «Je me réjouirois de vos éloges, » leur dit-il, « si vous aviez le courage de me blâmer2. »

2 Gaudebam plane præ meque ferebam, si ab his laudarer quos et vituperasse posse adverterem, si quid factum sit secùs aut dictum. (Amm.) ↩

Un certain Thalassius étoit dénoncé par le peuple d'Antioche, comme exacteur et comme ancien ennemi de Gallus et de Julien. « Je reconnois, » dit l'empereur, « qu'il m'a offensé ; c'est ce qui doit suspendre vos poursuites jusqu'à ce que j'aie tiré raison de mon ennemi. » || pardonna à l'accusé3.

3 Agnosco quem dicitis offendisse me justá de causa; et silere vos intérim consentaneum est, dum mihi inimico potiori faciat satis. (Amm. ) ↩

Un homme vint se prosterner à ses pieds dans un temple, criant merci pour sa vie. » C'est Théodote, » lui dit-on, « chef du conseil d'Hiéraple, qui jadis demandoit votre tête à Constance. — « Je savois cela, depuis long-temps, » répondit l'empereur. « Retourne en paix à tes foyers, Théodote. J'ai à cœur de diminuer le nombre de mes ennemis et d'augmenter celui de mes amis1. »

1 Abi securus ad lares, exutus omni metu, clementia principis, qui, ut prudens definivit, inimicorum minuere numerum augereque amicorum sponte sud contendit ac libens. (Amm.) ↩

Une femme plaidoit contre un domestique militaire renvoyé du palais ; elle n'avoit osé l'assigner tant qu'il avoit été en faveur. Celui-ci se présente à l'audience impériale avec la ceinture de son emploi; la femme se croit perdue, présumant que son adversaire est rentré en grâce : « Femme, dit Julien, soutiens ton accusation ; le défendeur n'a mis sa ceinture que pour marcher plus vite dans la boue; elle ne peut rien contre ton droit2. »

2 Prosequere, mulier, si quid te lœsam existimas : hic enim sic cinctus est ut expeditius per lutum incedat : at parùm nocere tuis partibus potest. ( Amm. ) ↩

La publication du Misopogon tient à la même élévation de nature : à part l'orgueil cynique de cet ouvrage, un homme investi du pouvoir absolu, environné d'une armée de Barbares dévoués à ses ordres, un prince qui pouvoit d'un seul signe faire exterminer ses insolents détracteurs, et qui se contente de tirer raison d'un libelle par un pamphlet, est un exemple unique dans l'histoire des peuples et des rois. César, dans l'Anti-Caton, n'eut à se venger que de la vertu, et il ne la put vaincre, même en joignant les armes à la satyre.

Les Césars sont encore plus extraordinaires que le Misopogon. Quel souverain a jamais jugé ses prédécesseurs avec autant de rigueur et de supériorité? Jules César entre le premier au banquets des dieux : Silène avertit Jupiter que ce convive pourroit bien songer à le détrôner, et Jupiter trouve que la tête de ce mortel ressemble pas mal à la sienne. Vient Auguste, dont les couleurs du visage changent comme celles du caméléon; Tibère à la mine fière et terrible, et au dos couvert de lèpre; Caligula, monstre sur-le-champ précipité dans le Tartare; Claude, pauvre prince qui n'est rien sans Pallas, Narcisse et Messaline ; Néron, une couronne de laurier sur la tête, une lyre à la main et qu'Apollon jette dans le Cocyte; ensuite des gens de toutes sortes, les Galba, les Othon, les Vitellius ; Vespasien qui accourt pour éteindre le feu mis aux temples1; Titus qu'on envoie à la Vénus publique; Domitien qu'on enchaîne auprès du taureau de Phalaris; Nerva, à propos duquel Silène s'écrie : « Vous autres Dieux, vous laissez quinze années un monstre sur le trône, et ce vieillard affable et juste n'a pas régné un an entier! » Jupiter apaise Silène en lui annonçant que des princes vertueux vont suivre Nerva.

1 Allusion à l'incendie du temple de Jérusalem et du Capitole. ↩

Trajan paroît : aussitôt Silène recommande à Jupiter de veiller sur celui qui verse à boire aux immortels. Que cherche Adrien ? son Antinoüs? Il n'est point dans l'Olympe. Antonin, modéré, excepté en amour, s'arrêteroit à couper en portions égales un grain de cumin. A la vue de Marc-Aurèle, Silène déclare qu'il n'a rien à lui reprocher.

Survient un débat entre Alexandre et César jouteurs de gloire. César affirme qu'il a effacé les grands hommes ses contemporains et les grands hommes de tous les siècles et de tous les pays. Que prétend Alexandre avec sa conquête de la Perse? Peut-il opposer quelque chose à la journée de Pharsale? Quel étoit le capitaine le plus habile de Pompée ou de Darius ? Où étoient les meilleurs soldats. « Toi, Alexandre, tu as égorgé les citoyens de Thèbes, incendié les villes des malheureux Grecs; moi, César, j'ai conquis les Gaules, passé le Rhin, franchi l'Océan, sauté sur le rivage des Bretons. Tu as vaincu dix mille Grecs : j'ai défait cent cinquante mille Romains. »

Alexandre, qui commençoit à entrer en fureur, apostrophe Jupiter et lui demande quand enfin ce babillard romain cessera de se donner des éloges? Il a triomphé de Pompée ! Pompée pauvre homme qui profita des triomphes de Lucullus! on lui donna le nom de grand, par flatterie, mais pouvoit-on le comparer à Marius, aux deux Scipions, à Camille? « Tu as battu Pompée, César? Pompée, si amoureux de sa coiffure qu'il ne s'osoit gratter la tête que du bout du doigt! Tu ne soumis les Gaulois et les Germains que pour asservir ta patrie : fut-il jamais rien de plus impie et de plus détestable ! Ne traite pas avec tant de dédain les dix mille Grecs queje me vis forcé d'accabler. Vous, Romains qui à peine avez pu vous rendre maîtres de la Grèce dans sa décadence, vous qui vous êtes épuisés à soumettre un petit état presque ignoré aux beaux jours de l'Hellénie, que seriez-vous devenus s'il vous eût fallu combattre les Grecs unis et florissants? Il vous sied bien de parler avec mépris de ma conquête de la Perse, fameux conquérants qui, après trois siècles de guerre, êtes parvenus, à la sueur de votre front, à vous emparer de quelques villages au-delà du Tigre! Moins de dix ans ont suffi à Alexandre pour dompter la Perse et les Indes. » La satire continue de cette manière impitoyable, haute et juste, jusqu'à Constantin outrageusement traité par le restaurateur de l'idolâtrie : il le livre à la déesse de la mollesse qui l'embrasse, le revêt d'une robe de femme de diverses couleurs, et le conduit par la main à la Luxure. Auprès d'elle Constantin trouve un de ses fils (Crispus) qui crioit incessamment : « Corrupteurs de femmes, homicides, sacriléges, scélérats, vous tous qui avez besoin d'expiation, approchez ! avec un peu d'eau je vous rendrai purs. Si vous retombez dans vos fautes, frappez-vous la poitrine, battez-vous la tête : tout vous sera remis1.»

1 zai Đapóv. K « u tál évoxos toic a » tois yéuntal, dươu to choc vhn- {auti, zai tru zepako tatiante zabpă yéverda. Quisquis mulierum corruptor, quisquis homicida est, quisquis piaculo aut execrando scelere se obstrinxit , fidenter huc adito. Etenim simul atque hâc aquâ ablutus fuerit, illicò ego eum purum reddam. Quod si iisdem rursùs se flagitis contaminarit, efficiam uti, tunso pectore et capite percusso, expietur. (In Cæsar., p. 336. B.) ↩

Ici il y a triple calomnie et haine atroce: on ne reconnoît plus le souverain supérieur qui condamne les mauvais princes, et le grand homme qui juge ses pairs.

Julien étoit musicien, et poëte de talent : nous avons de lui deux épigrammes élégantes, l'une contre la bière, l'autre où l'orgue est décrit à peu près tel que nous le connoissons1. Ses lettres sont instructives, quoique d'un style peu naturel1: en voici une où il y a trop de Néréides, de Grâces, de Nymphes, de lieux communs de mythologie, et qui ressemble assez à ces épîtres toutes fleuries de lis et de roses, que le grand Frédéric écrivoit à des gens de lettres la veille d'une bataille; mais le sujet en est touchant et les descriptions agréables; elle nous apprend quelque chose d'intime de la vie et de la jeunesse de Julien.

1 Il existe en manuscrit, dit-on, un poëme de Julien sur le soleil et quelques harangues non publiées. D'une grande quantité de lettres sorties de la plume féconde de Julien, on n'en connoît guère plus de soixante-quatre. Vossius assure que les Césars étoient intitulés, dans les anciens manuscrits, les Saturnales et le Banquet ; mais Suidas distingue les Césars des Saturnales, et cite de ce dernier ouvrage des choses qui ne se trouvent point dans les Césars. Suidas indique encore deux ouvrages perdus de Julien, l'un sur les trois figures, l'autre sur l'origine du mal contre les ignorants. Eunape, dans ses vies des sophistes, parle souvent de Julien; il en avoit écrit l'histoire ; peut-être faisoit-elle partie de son histoire des empereurs depuis Alexandre Sévère. On croit que celle-ci se retrouve en partie dans les deux livres de Zosime qui se seroit contenté de retoucher le travail d'Eunape; Calliste, au rapport de Socrate, avoit mis en vers la vie de Julien. On présumoit, dans le dix-septième siècle, que l'histoire politique d'Eunape étoit dans les bibliothèques d'Italie. Le monde littéraire doit au savant M. Boissonnade une édition grecque d'Eunape, dont M. Cousin juge compétent parle ainsi : son suffrage sera d'un tout autre poids que le mien. « Personne, en effet, n'étoit » mieux préparé à donner une édition critique d'Eunape » que M. Boissonade, qui a déjà si bien mérité de la » philosophie néo-platonicienne en publiant une nouvelle édition de la vie "de Proclus par Marinus, et le commentaire inédit de Proclus sur le Cratyle. Et comme » si ses propres ressources ne lui suffisoient point, sa modestie lui a fait un devoir de se procurer tous les matériaux amassés par ses devanciers. Le spécimen de » Carpzow'le mettoit en possession des notes de Fabricius, et par l'intermédiaire de Schofer, Erfurt, entre » les mains duquel étoient tombés les travaux inédits de » Wagner, les a obligeamment communiqués à M. Boissonnade, avec des notes de Reinesius. Pour la vie de » Libanius , il a eu les notes inédites de Valois ; et deux » exemplaires d'Eunape, qui avoient appartenu à Walkenaer, lui ont fourni quelques corrections heureuses » déposées sur les marges par Walckenaer, ou par lui » recueillies sur l'exemplaire de Vossius conservé à la » bibliothèque de Leyde ; sans compter les conjectures » de l'illustre évêque d'Avranches, Huet, que contient » un des exemplaires de la bibliothèque de Paris, et » d'autres secours qu'il seroit trop long d'énumérer, et » qui tous disparaissent devant la vaste collection de » remarques de toute espèce dont Wyttenbach a enrichi » l'ouvrage de notre savant compatriote : de sorte que » les deux volumes dont se compose cette édition d'Eunape, présentent les travaux des maîtres de différents » pays et de différents siècles, habilement employés par un des maîtres du siècle présent. s ↩

1 Libanius prétend avoir atteint la perfection du style épistolaire, et il accorde la seconde place à Julien. Pline le Jeune offre le modèle de ce bel-esprit élégant et recherché, imité par Julien et les Grecs de son temps. ↩

L'aïeule maternelle de Julien lui avoit laissé une petite terre en Bithynie; l'empereur écrit à un ami dont on ignore le nom, pour lui en faire présent. Quel est le roi d'une province de l'empire romain, qui ne croiroit aujourd'hui déroger à sa puissance, démembrer le domaine de sa couronne, et compromettre la dignité de son sang, en offrant d'aussi bonne grâce l'héritage de sa grand' mère à un ami?

» La maison n'est pas à plus de vingt stades de la mer; mais on n'y est point étourdi par le marchand, ou par le matelot criard et querelleur. Cependant on y jouit des présents des Néréides, et l'on peut y avoir le poisson frais et palpitant. Si tu montes sur un tertre peu éloigné de la maison, tu verras la Propontide, ses îles et la ville qui porte le noble nom d'un empereur. La tu ne seras point au milieu des algues, des mousses et des autres plantes désagréables et inconnues que la mer jette sur ses grèves, mais au milieu des saules, parmi le thym et les herbes parfumées. Couché un livre à la main, après une lecture attentive, tu pourras reposer tes yeux fatigués : la mer et les vaisseaux te seront un charmant spectacle. Dans mon enfance, ce lieu me plaisoit, parce que j'y trouvois des fontaines qui n'étoient pas à mépriser, des bains assez propres, un potager et des arbres. Lorsque je devins homme, je désirai ardemment revoir ce lieu; j'y suis maintes fois retourné en compagnie de quelques amis. Je m'y suis même assez occupé d'agriculture pour y laisser, comme un monument, une petite vigne qui donne un vin suave et parfumé. Tu verras dans mon clos Bacchus et les Grâces : la grappe pendante au cep, ou portée au pressoir, exhale l'odeur des roses ; la liqueur dans le tonneau est déjà du nectar, si nous en croyons Homère. Tu me demanderas peut-être, puisque les vignes viennent si bien dans ce sol, pourquoi je n'en ai pas planté davantage? Mais d'abord je ne suis pas un cultivateur bien habile; ensuite les Nymphes tempèrent pour moi la coupe de Bacchus; je ne voulois de vin qu'autant qu'il en falloit pour moi et mes convives, dont tu sais que le nombre n'est pas grand. Accepte donc ce présent, ô tête chérie1! Il est petit, sans doute, mais ce qui va d'un ami à un ami, de la maison à la maison, est très-doux, comme le dit le sage poëte Pindare2. ›

1 Φίλη κεφαλή! O carum caput! Horace a transporté ce tour dans le latin, et Racine dans le françois. ↩

2 Epist. 46. ↩

Les discours de Julien ont les défauts de la littérature de son temps; mais celui qu'il adresse aux Athéniens, en partie purgé de ces défauts; montre avec quelle gravité il avoit pu écrire l'histoire des guerres des Gaules et de la Germanie. Il est fâcheux que l'Apostat, dans deux panégyriques, ait si bien loué Constance, son persécuteur, et qu'il ait été si froid dans l'éloge d'Eusébie, sa bienfaitrice, et peut-être quelque chose de plus3.

3 Cette princesse aussi belle qu'humaine, dit Julien (Paneg. Eus.), est représentée comme aimant les lettres, et pleine de compassion pour les malheureux : in culmine tam celso humana. On la voit protéger Julien, le défendre contre ses ennemis, lui fournir des livres, prendre pour lui tous les soins de la puissance et de la tendresse; ensuite on la voit donner un breuvage à Hélène, pour la faire se délivrer de son fruit avant terme. Comment Eusébie qui avoit élevé Julien à la pourpre, et qui conséquemment ne sembloit pas craindre son ambition, vouloit-elle le priver de postérité? Eusébie étoit stérile ; Hélène n'étoit pas jeune, mais elle étoit féconde. Ces contradictions s'expliqueroient par la folie d'une passion. Dans cette hypothèse, Eusébie auroit désiré placer Julien sur le trône du monde, mais elle n'auroit pu souffrir qu'une femme, plus heureuse qu'elle, fût la mère des enfans de Julien. ↩

Grand admirateur du passé, Julien a voulu faire remonter le vocabulaire dont il s'est servi aux jours classiques de la Grèce : assez souvent il habille à l'antique des idées modernes; on se peut faire une idée de ce contraste par un exemple en sens opposé. L'auteur des Vies des grands hommes a écrit en grec dans un idiome complet et vieilli, et il a été traduit en françois dans un idiome incomplet et naissant, d'où il est arrivé une chose assez extraordinaire : le génie de Plutarque étoit nait, et sa langue ne l'étoit plus ; Amyot est venu, et il a donné à Plutarque la langue qui manquoit à son génie. Mais Amyot échoue dans les morales : le gaulois qui s'étoit, si bien prêté aux récits du biographe, n'a pu rendre les idées complexes et les expressions métaphysiques du Philosophe.

De grandes imperfections balançoient dans Julien ses éminentes qualités : il gâtoit son caractère original en copiant d'autres grands hommes, et sembloit n'avoir de naturel que sa perpétuelle imitation. Il s'étoit surtout donné pour modèle Alexandre et Marc-Aurèle; sa mémoire envahissoit ses actions; il avoit fait entrer son érudition dans sa vie. Lorsqu'il renvoya aux évêques le Traité de Diodore de Tarse, en faveur du christianisme, avec ces trois mots : anegnón, egnón, categnón : Avérwo, évo, natéros : J'ai lu, j'ai compris, j'ai condamné ; il rappeloit mal le vei, vidi, vici de César. Ses actes de clémence étoient peu méritoires : le dédain y ayant plus de part que la générosité. Léger, railleur, pétulant, questionneur sans dignité, d'une loquacité intarissable, il eût été cruel s'il se fût laissé aller à son penchant1. Dans des emportements involontaires il s'abaissoit jusqu'à frapper de la main et du pied les gens du peuple qui se présentoient à ses audiences2. On pourroit soupçonner sa pudicité : bien que Mamertin assure que son lit étoit plus chaste que celui d'une vestale, il est probable, s'il n'est certain, qu'il eut des enfants naturels3. Telle est la puissance d'un mot : le nom d'Apostat, donné à Julien, suffit pour flétrir sa mémoire, même aujourd'hui que nous sommes séparés de ce prince par quatorze siècles, et que tombent les institutions qu'il proscrivoit.

1 Socr., lib. m, cap. 21. ↩

2 Naz., p. 121. ↩

3 Julian., epist. 40. Educator meorum liberorum ↩

L'antipathie de Julien pour le culte des chrétiens se fortifia de la haine que lui inspira le prince qui massacra son père, livra son frère au bourreau, et menaça long-temps sa vie : les anciens autels étant devenus les autels persécutés, Julien s'y attacha comme un caractère généreux s'attache à la patrie, à la foiblesse et au malheur ; il voulut croire à des absurdités que sa raison condamnoit; il employa son génie, comme les philosophes de son temps, à expliquer par des allégories le culte de ces divinités, personnifications des objets de la nature, ou passions matérialisées. La beauté des cérémonies du paganisme enchantoit son imagination poétique nourrie des songes de la Grèce : à la renaissance des lettres, au seizième siècle, quelques écrivains de la France et de l'Italie, ravis des belles fables, devinrent de véritables païens et firent abjuration entre les mains d'Homère et de Virgile. Julien attribuoit son salut à sa piété envers les dieux qui l'avoient excepté seul de la juste condamnation prononcée contre la maison impie de Constantin.

Son aversion pour le christianisme se put augmenter encore du spectacle qu'offroit la société lorsqu'il parvint à l'empire. L'hérésie d'Arius avoit tout divisé et subdivisé; ce n'étoient qu'anathèmes lancés et reçus ; les catholiques mêmes ne s'entendoient plus ; les évêques se disputoient des siéges, et le schisme ajoutoit ses désordres à ceux de l'hérésie. Julien avoit remarqué que les chrétiens sont plus cruels entre eux que les bêtes ne le sont aux hommes1 (c'est un auteur païen qui l'affirme). Athanase fait la même remarque sur les Ariens2. Ces querelles dans toutes les villes, dans tous les villages, dans tous les hameaux, affoiblissoient l'empire au dehors, paralysoient le pouvoir au dedans, rendoient l'administration périlleuse et difficile. Les juges et les gouverneurs n'étoient occupés qu'à réprimer les délits et les séditions des chrétiens. Le fameux Georges, évêque arien d'Alexandrie, persécuteur des païens et des catholiques, avoit désolé l'Egypte par ses rapines et ses cruautés. Diodore, un de ses adhérents, coupoit de sa propre autorité la chevelure des enfants; chevelure que l'idolâtrie maternelle laissoit croître en l'honneur de quelque divinité protectrice. Le peuple lassé se souleva, massacra Georges, pilla sa bibliothèque dont Julien recommanda au préfet d'Egypte de rassembler soigneusement les débris. La folie des Galiléens, dit le même prince, dans sa lettre à Artabius, a presque tout perdu1.

1 Nullas infestas hominibus bestias, ut sunt sibi fera-les plerique christianorum expertus. (Amm., lib. xI, cap. 5.) ↩

2 Ariani Scythis ipsis crudeliores. (Ath., hist. Arian.) ↩

1 Etenim Galilæorum amentia, propemodum omnia aflixit ac perdidit. (Julian., epist. 7.) ↩