Étude sixième
Analyse raisonnée. DB (suite 12)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Les députés du clergé de France, assemblés à Melun, représentèrent à Henri III, « qu'en plusieurs archevêchés et évêchés il n'y avoit aucun pasteur ; et quant aux autres abbayes et aux autres grands bénéfices étant aussi sans pasteurs, le nombre en étoit quasi infini, mêmement que de cent, trente-cinq diocèses qu'il y a en Languedoc et en Guyenne, par non-résidence d'évêques et par maladie des autres , et principalement par faute d'évêques pourvus en titre, on avoit été quelques années sans y faire le Saint-Chrème, tellement qu'il étoit tous les jours besoin l'aller mendier de là les monts en Espagne. Au surplus nul roi par avant lui i (Henri III ) n'avoit été cause de tant d'œconomats, constitutions de pensions pour les femmes (voire la plus grande partie courtisanes), et autres personnes laïques, sur les biens de l'Eglise, et, qui pis est, il soufFroit trafiquer des bénéfices, vendre, engager et hypothéquer le domaine de Dieu. Faisant autoriser et justifier ces choses par jugement et lois publiques en son grand conseil, où de l'argent provenu de la vente d'un évêché ont été acquittées les dettes du vendeur, et en son conseil même une abbaye y auroit été adjugée à une dame, comme lui ayant été baillée en don, avec déclaration qu'après son décès ses héritiers en jouiroient par égale portion. » (Vie et mort de Henri de Valois. )
Ces choses, que les catholiques reprochoient amèrement à Henri III, ils les approuvoient dans Charles IX.
La vente, saisie et jouissance des biens de l'Église par des laïques, étoient accompagnées de la saisie, jouissance et vente des biens des particuliers, comme dans la Révolution. Plusieurs édits et déclarations ordonnent la confiscation des biens des huguenots. Le parlement, en 1589, rendit un arrêt pour faire procéder à la vente des biens de ceux de la nouvelle opinion.... • Afin qu'on ne soit pas privé du fruit et secours espéré des saisies et ventes des biens et héritage de ceux de la nouvelle opinion.
Un règlement du duc de Mayenne de la même année exige le serment à l'Union Catholique par le clergé, la noblesse, le tiers-état, les habitants des villes et des campagnes, etc. Ce serment doit être prêté dans la quinzaine du jour de la publication du règlement. L'article 9 porte : « Après la dite quinzaine passée; sera procédé à la saisie des biens, meubles et immeubles de tous ceux qui se trouveront refusant ou délaiant faire ledit serment, soit ecclésiastique, noble ou du tiers-état, et si, dans un mois après ladite saisie, ils ne le voudroient faire ou n'auroient proposé excuse valable de v leur absence et légitime empêchement, seront tenus et réputés pour ennemis de Dieu et de l'état, et passé outre à la vente desdits meubles, etc. s
On voit que les massacres, les injustices, les spoliations ne sont pas, comme on l'a cru, particuliers à nos temps révolutionnaires. Les Terroristes de la Saint-Barthélemy et de la Ligue étoient des aristocrates nobles, des rois, des princes, des gentilshommes, Charles IX, Henri III, le duc de Guise, Tavannes, Clermont, Coconas, La Mole, Bussi d'Amboise, Saint-Mesgrin et tant d'autres : non-seulement, ils lâchèrent les bourgeois de Paris sur les huguenots , mais ils trempèrent eux-mêmes leurs mains dans le sang. Les Septembriseurs et les Terroristes de 1792 et de 1793 étoient des démocrates plébéiens : au delà des meurtres individuels qu'ils commirent, ils inventèrent le meurtre légal, effroyable crime qui fit désespérer de Dieu; car si la justice de la terre peut jamais être armée du fer de l'assassin, où est la justice du ciel? Que reste-t-il aux hommes ?
La Terreur de la Saint-Barthélemy et de la Ligue fut approuvée par la grande majorité de la nation; on regarda aussi cette Terreur comme nécessaire. On ne trouve pas contre Charles IA, qui nous fait tant d'horreur aujourd'hui, un seul écrit de ses contemporains catholiques; il est loué au contraire de presque tous les hommes de mérite de cette époque, Du Tillet, Brantôme, Ronsard, tandis que Henri III est accablé d'outrages.
J'ai souvent cité les pamphlets de la Ligue, parce qu'on y suit mieux le mouvement des opinions. C'est la première fois que la presse a joué un rôle important dans les troubles politiques; par son moyen, la pensée étoit devenue, ainsi que de nos jours, un élément social, un fait qui se mêloit aux autres faits et leur donnoit une nouvelle vie. La plume étoit aussi active que l'épée; comme chacun avoit liberté entière dans son parti et n'étoit proscrit que dans l'autre, il y avoit réellement liberté de la presse. Les imaginations audacieuses de Rabelais, le Traité de la Servitude volontaire de la Boétie, les Essais de Montaigne, la Sagesse de Charron, la République de Bodin, les écrits polémiques, le traité où Mariana va jusqu'à défendre le régicide, prouvent qu'on osa tout examiner. Comme la succession à la couronne étoit contestée, les catholiques, en se divisant à ce sujet, examinèrent hardiment les principes de la monarchie, et les protestants rêvèrent la république aristocratique. La liberté politique et religieuse eurent un moment pleine licence, en s'appuyant à la liberté de la presse, leur compagne ou plutôt leur mère. Mais cet horizon, qui s'ouvrit un moment dans l'esprit humain, se referma tout à coup. La réaction qui suit l'action, quand l'action n'est pas consommée, précipita la France sous le joug.
En résume, les guerres civiles religieuses du seizième siècle, qui ont duré trente-neuf ans, ont engendré les massacres de la Saint-Barthélemy, ont versé le sang de plus de deux millions de François, ont dévoré près de trois milliards de notre monnoie actuelle, ont produit la saisie et la vente des biens de l'Eglise et des particuliers, ont fait périr deux rois de mort violente, Henri IIII et Henri IV, et commencé le procès criminel du premier de ces rois. La vérité religieuse quand elle est faussée ne se livre à pas moins d'excès que la vérité politique lorsqu'elle a dépassé le but.
Maintenant je vais cesser de raconter les faits et les mœurs qui n'ont plus rien de caractéristique et de pittoresque. Les mœurs du dix-septième siècle, non les opinions, étoient à peu près celles qui précédèrent immédiatement l'époque révolutionnaire. Les François qui parlèrent la langue de Louis XIII, de Louis XIV et de Louis XV sont si près de nous qu'il semble que nous les ayons vus vivants : il n'y a pas long-temps que sont morts des vieillards qui avoient connu Fontenelle ; Fontenelle étoit né en 1657, et d'Espernon étoit mort en 1642. La veuve du duc d'Angoulême, fils naturel de Charles IX, ne trépassa que le 10 août 1715. Quelques réflexions générales sur les quatre règnes de la monarchie Absolue termineront cette analyse raisonnée de notre histoire.
Ouis a tous IV lous V a Louis XVI
De 1610 à 1793.
Le parlement conféra la régence et la tutelle de Louis XIII à Marie de Médicis. Sully (1611) se retire de la cour : il avoit payé deux cents millions de dettes sur trente-cinq millions de revenu, et il laissa trente millions dans la Bastille. On ne sait pas que ce rigide et fastueux protestant, ministre habile d'ailleurs, qui vivoit dans sa retraite comme un dernier grand baron de l'aristocratie, déridoit ses graves loisirs en écrivant sur l'ancienne cour des Mémoires aussi orduriers que ceux de Brantôme.
Le duc de Mayenne meurt : il n'entra jamais bien dans la Ligue et dans les complots de son frère, mais il avoit plus de bon sens que le Balafré, et cet esprit commun qui convient aux affaires.
Concini, marquis d'Ancre, et sa femme gouvernent Marie de Médicis. Brouilleries de cour ; retraite des princes; petites guerres civiles mêlées de protestantisme (1614). Derniers États généraux du 17 octobre 1614. Le premier vote des Communes de France, lorsqu'elles furent appelées aux Etats par Philippe le Bel, pour s'opposer aux empiètements de Boniface VII, fut ainsi conçu : « Qu'il plaise au seigneur roi de garder » la souveraine franchise de son royaume, qui » est telle que dans le temporel le roi ne reconnoit souverain en terre, fors que Dieu. Le dernier vote des Communes aux États de 1614 fut celui-ci :
« Le roi est supplié d'ordonner que les sei- « gneurs soient tenus d'affranchir dans leurs › fiefs tous les serfs. »
Le premier vote du Tiers-État sortant de la longue servitude de la monarchie Féodale, est une réclamation pour la liberté du roi ; son dernier vote, au moment où il rentre dans l'esclavage de la monarchie Absolue, est une réclamation en faveur de la liberté du peuple: c'est bien naître et bien mourir. J'ai dit pourquoi la monarchie des Etats ne se put établir en France.
Richelieu, dont le génie, heureusement pour lui, n'étoit deviné de personne, est fait secrétaire d'état par la protection du maréchal d'Ancre.
Ce maréchal (1617) est arrêté par Vitry, et massacré par le peuple. Sa femme, qui eut la tête tranchée, dit le mot fameux que Voltaire a un peu arrangé. Les biens du maréchal d'Ancre sont donnés à Luynes, favori de Louis AlI. Luynes avoit fait son chemin auprès du roi en élevant des pies-grièches. Mésintelligence entre Louis XIII et sa mère.
(1621) Guerre religieuse renouvelée par Rohan et Soubise. Les idées politiques s'étoient débrouillées dans la tête des protestants; ils vouloient faire de la France une république divisée en huit cercles.
Richelieu, devenu cardinal, entre au conseil (1624). Le maréchal de Luynes l'avoit protégé après le maréchal d'Ancre. Sa souplesse fit sa fortune, son orgueil sa gloire. Henriette de France, sœur de Louis XIII, épouse Charles !°r., roi d'Angleterre (1625).
L'an 1626 voit commencer les cabales contre le cardinal de Richelieu encouragées par Gaston, frère du roi, qui perdoit ses amis, et fuyoit toujours. Richelieu abaisse à la fois les grands, les huguenots et la maison d'Autriche. Tragique histoire du duc de Montmorency et de Cinq-Mars.
Toutes les libertés meurent à la fois, la liberté politique dans les Etats congédiés, la liberté religieuse par la prise de la Rochelle ; car la force huguenote demeura anéantie, et l'Edit de Nantes ne fut que la conséquence de la disparition du pouvoir matériel des protestans. La liberté littéraire périt à son tour : on avoit passé de l'école naïve, simple, originale d'Amiot, de Rabelais, de Marot, de Montaigne, à l'école artificielle et boursoufflée de Ronsard. Malherbe rentra dans la première route : les sujets étrangers à nos mœurs et à nos croyances furent choisis de préférence. Alors s'éleva l'Académie françoise, haute cour du classique qui fit comparoître devant elle, comme premier accusé, le génie de Corneille. Racine vint ensuite imposer aux lettres le despotisme de ses chefs - d'œuvre, comme Louis XÏV le joug de sa grandeur à la politique. Sous l'oppression de l'admiration, Chapelain, Coras, Leclerc, Saint - Amand, maintenoient en vain dans leurs ouvrages persécutés l'indépendance de la langue et de la pensée : ils expiroient pour la liberté de mal dire sous le vers de Boileau, en appelant de la servitude de leur siècle à la postérité délivrée. Ils eurent raison de réclamer contre la règle étroite et la proscription des sujets nationaux ; ils eurent tort d'être de méchants poëtes.
Le premier ministre mourut détesté et admiré, la même année que la veuve de Henri IV mourut à Cologne dans la dernière misère. Pendant le règne du cardinal de Richelieu, on voit se traîner quelques hommes du passé et s'avancer quelques hommes de l'avenir : Guise et d'Espernon, Turenne, le jeune Villars et le jeune Condé. D'Espernon est le seul favori qui soit jamais devenu un personnage par une imperturbable morgue de médiocrité : force de vivre et d'insulter, ce bourgeois avoit fini par faire croire qu'il étoit un grand seigneur. Il ne paroît pas tout-à-fait innocent de l'assassinat de Henri IV. Les sujets, comme le chef suprême, inclinoient au despotisme; on arrivoit peu à peu à l'admiration du pouvoir.
Louis XIII, mort en 1643, fut placé entre Henri IV et Louis XIV, comme Louis le jeune entre Philippe-Auguste et saint Louis. Il fut aussi intrépide que son père, et n'eut rien de la grandeur de son fils. Il n'y a qu'une seule chose et qu'un seul homme dans le règne de Louis XIII, Richelieu. Il apparoît comme la monarchie Absolue personnifiée, venant mettre à mort la vieille monarchie Aristocratique. Ce Génie du despotisme s'évanouit, et laisse en sa place Louis XIV chargé de ses pleins-pouvoirs.
Le parlement de Paris donna la régence et la tutelle à Anne d'Autriche, comme il l'avoit donnée à Marie de Médicis en 1610; il achevoit son usurpation législative.
La monarchie Parlementaire, survivante à la monarchie des Etats, atteignit sous la minorité de Louis XIV le faîte de sa puissance : elle démena ses guerres; on se battit en son honneur; ses arrêts servoient de bourre à ses canons. Dans son règne d'un moment elle eut pour magistrat Mathieu Molé, pour prélat le cardinal de Retz, pour héroïne la duchesse de Longueville, pour héros populaire le fils d'un bâtard de Henri IV, et pour généraux Condé et Turenne. Mais cette monarchie neutre, qui n'étoit ni la monarchie Absolue, ni la monarchie tempérée des Etats, cette monarchie qui paroissoit entre l'une et l'autre, qui ne vouloit ni la servitude; ni la liberté, qui n'aspiroit qu'au renversement d'un ministre fin et habile, cette monarchie à la suite de quelques princes brouillons et factieux, passa vite. Louis XIV devenu majeur entra au parlement avec un fouet, sceptre et symbole de la monarchie Absolue, et les François furent mis à l'attache pour cent cinquante ans.
Auprès de la comédie de Mazarin se jouoit la tragédie de Charles I°r., et Mazarinreconnut humblement le Protecteur. La monarchie des Etats avoit commencé en France et en Angleterre presqu'au même moment dans les siècles barbares; elle aboutit presqu'au même moment dans le dix-septième siècle, en Angleterre à la monarchie Représentative, en France à la monarchie Absolue. La réforme religieuse que tenta Henri VIII réussit, et la réforme religieuse qu'essayèrent les huguenots avorta: de cette différence de fortune dans la vérité religieuse, naquit peut-être la différence de position dans la vérité politique. Les guerres parlementaires de la Grande-Bretagne furent les dernières convulsions de l'arbitraire anglois expirant; les guerres de la Fronde, les derniers efforts de l'indépendance françoise mourante : l'Angleterre passa à la liberté avec un front sévère, la France, au despotisme en riant.
Le traité des Pyrénées met fin à la guerre entre la France et l'Espagne, et stipule le mariage de Louis XIV et de l'infante Marie-Thérèse (1659). Restauration de Charles Il en 1660. Mariage de Louis XIV dans la même année. Mort de Mazarin en 1661 : homme habile, patient, insensible à l'injure, et qui regretta la vie. Arrestation de Fouquet. Commencement de l'élévation de Colbert. Louis XIV sort de l'ombre à la mort de Mazarin. Conquête de la Flandre. Louvois étoit ministre de la guerre ; Turenne, Condé, Créqui, Grammont, Luxembourg, étoient généraux et capitaines (1667).
Conquête de la Franche-Comté. Triple alliance entre l'Angleterre, la Suède et la Hollande. Paix entre la France et l'Espagne. La France garde les conquêtes de la Flandre et rend la Franche-Comté. Conversion de Turenne, qui cède à l'exposition de la foi de Bossuet; grands noms (1668).
Suppression des chambres mi-parties dans les parlemens établis par l'Edit de Nantes. Troubles au sujet de l'affaire de Jansenius. Prise de Candie par les Turcs. Le duc de Beaufort, roi des halles ou de la Fronde, est tué dans une sortie. Edit qui permet le commerce à la noblesse (1669).
Mort de madame Henriette immortalisée par Bossuet. La France s'allie secrètement à l'Angleterre. Louis AIV se vouloit venger des Hollandois qui avoient interrompu ses succès contre les Espagnols. Il étoit en outre choqué de la liberté des gazettiers républicains, acharnés contre son gouvernement et sa personne. Il entre en Hollande et en fait la conquête. Guillaume III devient stathouder, et commence à balancer la fortune du Grand Roi.
Les guerres continuèrent pendant tout le règne de Louis XIV, et la dernièra, celle de 1701, la plus juste dans son principe et la plus malheureuse dans ses résultats, laissa pourtant à la maison de France la succession de la maison d'Espagne : le royaume y gagna de n'avoir plus besoin de se défendre du côté des Pyrénées, et de pouvoir porter toutes ses forces sur les frontières de l'est et du nord.
Louis XIV a rendu fameux le premier règne de la monarchie Absolue, par sa protection des lettres et des arts, par ses conquêtes, son administration, ses fêtes, ses galanteries ; car, dans l'histoire du despotisme, la magnificence et les foiblesses du prince deviennent des affaires d'état. Voltaire n'a rien laissé à dire à la gloire du siècle de Louis XIV. Un auteur moderne, sévère sur tout le reste, a rendu justice à l'administration de Louis-le-Grand : seulement il reproche à ce roi ce qu'il falloit reprocher à tous les rois ses prédécesseurs, et ce qui découloit de la législation romaine. Nous n'entendons plus aujourd'hui l'esclavage; nous ne concevons plus comment un homme pouvoit être la propriété d'un autre homme; et néanmoins les sages, les philosophes, les hommes les plus libres et les plus éclairés de l'antiquité, le concevoient et le trouvoient juste. Nous ne comprenons plus comment un juge pouvoit accepter les biens de l'accusé qu'il avoit jugé et condamné; et pourtant, sous Louis XIV, les magistrats les plus intègres le comprenoient et le trouvoient naturel. Aujourd'hui même en Angleterre où la confiscation existe, les biens confisqués pour crime de haute trahison seroient encore distribués entre les délateurs et les favoris de la cour. Nous nous demandons comment un prince pouvoit avoir une maîtresse en titre que venoient idolâtrer l'honneur, le génie et la vertu; on entroit dans cette idée au dix-septième siècle : Bossuet se chargeoit de réconcilier Louis XIV et madame de Montespan. Le Grand Roi, dans la démence de son orgueil, osa imposer en pensée à la France, comme monarques légitimes, ses bâtards adultérins légitimés. Sous certains rapports généraux nous valons mieux, hommes de notre siècle, ou plutôt notre temps vaut mieux que les hommes et le temps qui nous ont précédé, et cela tout naturellement par le progrès de la raison et de la civilisation ; mais nous sommes injustes quand nous jugeons nos devanciers par des lumières qu'ils ne pouvoient avoir, et par des idées qui n'étoient pas encore nées.
Tout devint individuel sous Louis XIV. Le peuple disparut comme aux temps féodaux : on eût dit d'une nouvelle conquête, d'une nouvelle irruption des Barbares, et ce n'étoit que l'invasion d'un seul homme. Observons néanmoins une différence : le nom du peuple ne se rencontre nulle part dans la monarchie de Hugues Capet, parce que le peuple n'existoit pas ; il n'y avoit que des serfs; la nation, militaire et religieuse, consistoit dans la noblesse et le clergé. Sous Louis XIV le peuple étoit créé; il se perdoit seulement dans l'arbitraire, ce qui fait qu'il se retrouva au moment où ses chaînes se rompirent.
Quand la lutte de l'aristocratie avec la couronne finit, la lutte de la démocratie avec cette même couronne commença. La royauté, qui avoit favorisé le peuple afin de se débarrasser des grands, s'aperçut qu'elle avoit élevé un autre rival moins tracassier, mais plus formidable. Le combat s'établit sur le terrain de l'égalité. Il y eut monarchie absolue sous Louis XIV, parce que la liberté aristocratique étoit morte et que l'égalité démocratique vivoit à peine : dans l'absence de la liberté et de l'égalité, l'une moissonnée, l'autre encore en germe, il y eut despotisme et il ne pouvoit y avoir que cela.
La monarchie Absolue naquit le jour où l'hérédité royale dans la famille capétienne s'établit ; cette monarchie mit sept siècles à croître au travers des transformations sociales : comme toute institution qui ne tombe pas fortuitement dans sa marche, elle monta, degré à degré, à son apogée. Le despotisme de Louis XIV fut un fait progressif naturel, venu à point, dans son temps, dans son lieu, un résultat inévitable des opinions et des mœurs à cette époque, un anneau de la chaîne qui servoit à joindre le principe répudié de la liberté au principe non encore adopté de l'égalité. Il falloit enfin que la royauté s'usât comme l'aristocratie; que l'on sentît les abus du gouvernement d'un seul, comme on avoit senti l'oppression du gouvernement de plusieurs. Du moins ce fut une chance heureuse pour la France d'avoir produit, dans ce moment même, un roi capable de remplir avec éclat cette période obligée d'asservissement: l'héritier de Richelieu et l'élève de Mazarin fut en rapport de caractère avec l'autorité absolue qui lui échéoit ; l'homme et le temps se corroborèrent. Le siècle de Louis XIV fut le superbe catafalque de nos libertés, éclairé par mille flambeaux de la gloire, que tenoit à l'entour un cortége de grands hommes.
Les troubles de la minorité de Louis AIV, mêlés à des victoires sur l'étranger, achevèrent de former des généraux et de créer une armée régulière; élément indispensable du despotisme civilisé: ainsi les troubles, les victoires et les habiles capitaines de la République préparèrent tout pour la domination de Buonaparte. Aux deux époques on étoit las de révolutions, et l'on avoit des moyens de conquêtes. Louis XÎV, comme Napoléon, chacun avec la différence de son temps et de son génie, substituèrent l'ordre à la liberté.
L'Homme d'une Époque ou d'un siècle, eut pourtant un avantage sur l'Homme Pastique ou de tous les siècles.
La Féodalité ou la monarchie militaire Noble perdit ses principales batailles, mais les étrangers ne purent garder les provinces qu'ils avoient occupées dans notre patrie, et ils en furent successivement chassés : l'Empire ou la monarchie militaire Plébéienne fit des conquêtes immenses, mais elle fut forcée de les abandonner, et nos soldats, en se retirant, entraînèrent deux fois avec eux les étrangers à Paris : la monarchie royale Absolue n'alla pas loin chercher ses combats, mais le fruit de ses victoires nous est resté; notre indépendance vit encore à l'abri dans le cercle de remparts qu'elle a tracé autour de nous. A quoi cela a-t-il tenu? à l'esprit positif du Grand Roi et à la longueur du règne de ce prince. Louis chercha à donner à notre territoire ses bornes naturelles; on a trouvé dans les papiers de son administration des projets pour reculer la frontière de la France jusqu'au Rhin et pour s'emparer de l'Egypte; on a même un mémoire de Léibnitz à ce sujet. Si Louis XIV eût complètement réussi, il ne nous resteroit plus aujourd'hui aucune cause de guerre étrangère.
Mais si les conquêtes de la monarchie militaire Plébéienne n'ont point été annexées à notre sol comme les conquêtes de la monarchie royale Absolue, elles ont eu un effet moral que r'ont pas eu les profits tout matériels des envahissemens de Louis XIV. Nos armées, comme celles d'Alexandre, ont semé les lumières chez les peuples où notre drapeau s'est promené : l'Europe est devenue françoise sous les pas de Napoléon, comme l'Asie devint grecque dans la course d'Alexandre.
Louis XIV eut quelque chose de Dioclétien, sans en avoir les mœurs et la philosophie ; il établit comme lui le faste de l'Orient à sa cour, éleva comme lui des monuments, et fut comme lui grand administrateur. L'attention qu'il donnoit à l'agriculture s'étendoit sur les autres parties de l'état : il chercha jusque dans les pays étrangers les hommes qui pouvoient faire fleurir le commerce et les manufactures. Maguifiquement occupé de ses plaisirs, il travailloit néanmoins avec ses ministres; laborieux, il entroit jusque dans les moindres détails. Le plus petit bourgeois lui pouvoit soumettre des plans et obtenir audience de lui: de la même main dont il protégeoit les arts et faisoit céder l'Europe à nos armes, il corrigeoit les Lois, et introduisoit l'unité dans les Coutumes.
La monarchie. Absolue n'étoit pas un état de privilége pour les individus : on se figure que la classe mitoyenne étoit éloignée de tout, que les emplois n'appartenoient qu'aux nobles ; rien de plus faux que cette idée. Toutes les carrières étoient ouvertes aux François : l'Eglise, la magistrature et le commerce étoient presqu'exclusivement le partage des plébéiens. La plus haute dignité civile, celle du chancelier, étoit roturière. Les bourgeois parvenoient aux premières places militaires et administratives. Louis XIV surtout ne fit aucune distinction dans ses choix : Fabert, Gassion, Vauban même et Catinat furent maréchaux de France; Colbert et Louvois étoient ce que, plus tard, on appela impertinemment des hommes de peu. En général, dans toute l'ancienne monarchie, les familles nobles ne fournissoient pas les ministres. « Le chancelier Voisin, dit Saint-Simon, avoit essentiellement la plus parfaite qualité, sans laquelle nul ne pouvoit entrer et n'est jamais entré dans le conseil de Louis XI, en tout son règne, qui est la pleine et parfaite roture, si l'on en excepte le seul duc de Beauvilliers.» Les ambassadeurs du Grand Roi n'étoient pas tous choisis parmi les grands seigneurs. La plupart des évêques (et quels évêques, Bossuet et Massillon ! ) sortoient des rangs médiocres ou tout-à-fait populaires.
Mais cette jalousie de la bourgeoisie contre la noblesse, qui a éclaté avec tant de violence au moment de la Révolution, ne venoit pas de l'inégalité des emplois ; elle venoit de l'inégalité de la considération. Il n'y avoit si mince hobereau qui n'eût le privilége d'insulte ou de mépris envers le bourgeois, jusqu'à ce point de lui refuser de croiser l'épée : ce nom de gentilhomme dominoit tout. Il étoit impossible qu'à mesure que les lumières descendoient dans les classes mitoyennes, on ne se révoltât pas contre des prétentions d'une supériorité devenue sans droits. Ce ne sont point les Nobles que l'on a persécutés dans la Révolution; ce ne sont point leurs immunités d'eux-mêmes abandonnées, que l'on a voulu détruire en eux : c'est une opinion que l'on a immolée dans leur personne; opinion contre laquelle la France entière se soulèveroit encore, si l'on essayoit de la faire renaître.
Louis XIV révéla à la France le secret de sa force ; il prouva qu'elle se pouvoit rire des ligues de l'Europe jalouse. Ce prince eut une fois huit cent mille hommes sous les armes, onze mille soldats de marine, cent soixante mille matelots, mille élèves de la marine, cent quatre-vingt-dix-huit vaisseaux de soixante canons et trente galères armées. Les étrangers, qui cherchoient à rabaisser notre gloire, devoient ce qu'ils étoient à notre génie. En Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Espagne, partout on reconnoît qu'on a suivi les Edits de Louis XIV pour la justice, ses règlements pour la marine et le commerce, ses ordonnances pour l'armée, ses institutions pour la police des chemins et des villes; tout jusqu'à nos mœurs et à nos habits, fut servilement copié. Tel pays qui se vantoit de ses établissements publics en avoit emprunté l'idée à notre nation; on ne pouvoit faire un pas chez les étrangers sans retrouver la France mutilée.
A ce beau côté de Louis XIV, il y a un vilain revers. Ce prince qui fit notre patrie pour l'administration, la force extérieure, les lettres et les arts à peu près ce qu'elle est demeurée, écrasa le reste des libertés publiques, viola les priviléges des provinces et des cités, posa sa volonté pour règle, enrichit ses courtisans de confiscations odieuses. Il ne lui vint pas même en pensée que la liberté, la propriété, la vie d'un de ses sujets, ne fussent pas à lui.
Dans les idées du temps, ou plutôt dans les idées formées par Louis XIV, cela ne choquoit point. Les esprits les plus frondeurs, comme Saint-Simon qui n'aimoit pas son maître et qui met à nu ses foiblesses, ne songeoient guère plus au peuple que le souverain.
Mais ce que l'on ne sentoit point alors, les générations suivantes le sentirent ; l'impression du despotisme resta, et quand Louis AIV eut cessé de vivre, on en voulut à ce roi d'avoir usurpé à son profit la dignité de la nation.
Ce prince fit encore un mal irréparable à sa famille : l'éducation orientale qu'il établit pour ses enfants, cette séparation complète de l'enfant du trône des enfants de la patrie, rendirent étranger à l'esprit du siècle, aux peuples sur lesquels il devoit régner, l'héritier de la couronne. Henri IV couroit pieds nus et tête nue avec les petits paysans, sur les montagnes du Béarn. Le gouverneur qui montroit au jeune Louis XV la foule assemblée sous les fenêtres de son palais, lui disoit : «Sire, tout ce peuple est à vous. » Cela explique les temps, les hommes et les destinées.
Cependant comme la pensée sociale ne rétrograde point, bien que les faits rebroussent souvent vers le passé, un contre-poids s'étoit formé par les lumières de l'intelligence, aux principes de l'absolu de Louis XIV. Au moment où l'ancien droit politique intérieur de la France s'anéantit, le droit public extérieur des nations se fonda : les publicistes parurent, Grotius à leur tête. Le cardinal de Richelieu, en abaissant la maison d'Autriche, donna naissance au système de la balance européenne, système maintenu par Mazarin. Les relations diplomatiques se régularisèrent, et des traités confirmèrent l'existence des gouvernements populaires qui s'étoient affranchis les armes à la main. Locke et Descartes avoient appris à raisonner; Corneille avoit exhumé les vertus républicaines.