Étude sixième
Seconde partie suite des moeurs des Barbares
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LES conducteurs des nations barbares avoient quelque chose d'extraordinaire comme elles. Au milieu de l'ébranlement social Attila sembloit né pour l'effroi du monde ; il s'attachoit à sa destinée je ne sais quelle terreur, et le vulgaire se faisoit de lui une opinion formidable. Sa démarche étoit superbe ; sa puissance apparoissoit dans les mouvements de son corps, et dans le roulement de ses regards. Amateur de la guerre, mais sachant contenir son ardeur, il étoit sage au conseil, exorable aux suppliants, propice à ceux dont il avoit reçu la foi. Sa courte stature, sa large poitrine, sa tête plus large encore, ses petits yeux, sa barbe rare, ses cheveux grisonnant, son nez camus, son teint basané annonçoient son origine 1.
Sa capitale étoit un camp ou grande bergerie de bois, dans les pacages du Danube : les rois qu'il avoit soumis veilloient tour à tour à la porte de sa baraque ; ses femmes habitoient d'autres loges autour de lui. Couvrant sa table de plats de bois
• 1 Vir in concussionem gentis natus in mundo, terrarum omnium metus : qui nescio qua sorte terrebat cuncta, formidabili de se opinione vulgata. Erat namque superbus incessu, huc atque illuc circumferens occulos, ut elati potentia ipso quoque motu corporis appareret. Bellorum quidem amator, sed ipse manu temperans, consilio validissimus , supplicantibus exorabilis, propitius in fide semel receptis. F'Forma brevis , lato pectore, capite grandiori, minutis oculis, rarus barba, canis aspersus , simo naso, teter colore, originis sux signa restituens. (Jornand., cp. 35, de reb. Get. ) et de mets grossiers, il laissoit les vases d'or et d'argent, trophée de la victoire et chefs-d'œuvre des arts de la Grèce, aux mains de ses compagnons1. C'est là qu'assis sur une escabelle, le Tartare recevoit les ambassadeurs de Rome et de Constantinople. A ses côtés siégeoient non les ambassadeurs, mais des Barbares inconnus, ses généraux et capitaines : il buvoit à leur santé, finissant, dans la munificence du vin, par accorder grâce aux maîtres du monde2. Lorsque Attila s'achemina vers la Gaule, il menoit une meute de princes tributaires qui attendoient, avec crainte et tremblement, un signe du commandeur des monarques pour exécuter ce qui leur seroit ordonné3.
1 Attilæ in quadrâ lignea, et nihil præter carnes. Conviviis aurea et argentea pocula quibus bibebant suppeditabantur. Attila poculum erat ligneum. (Ex Prisco rhetore gothica historia excerpta Carolo Cantoclaro interprete, p. 60. Parisiis, 1606.) ↩
2 Tum convivarum primum ordinem, ad Attilæ dextram sedere constituerunt, secundum ad lævam : in quo nos et Berichus, vir apud Scythas nobilis, sed Berichus superiore loco. (Ex Prise. rhet. goth. hist. excerpt., p. 4S.) Sedentes ordine salutavit. Reliquis deinceps ad hune modumhonore affectis, Attilas, nos ex Thracum instituto, ad parium poculorum certamen provocavit. (Id., p. 49.) ↩
3 Turba regum, diversarumque nationum ductores , ac si satellites, absque aliquâ murmuratione cum timore et tremore unusquisque adstabat, aut certè quod jussus fuerat exsequebatur. (Jornand., cap. 38 , de reb. Get.) ↩
Peuples et chefs remplissoient une mission qu'ils ne se pouvoient eux-mêmes expliquer : ils abordoient de tous côtés aux rivages de la désolation, les uns à pied, les autres à cheval ou en chariots, les autres traînés par des cerfs1 ou des rennes, ceux-ci portés sur des chameaux, ceux-là flottant sur des boucliers2 ou sur des barques de cuir et d'écorce3. Navigateurs intrépides parmi les glaces du nord et les tempêtes du midi, ils sembloient avoir vu le fond de l'Océan à découvert4. Les Vandales qui passèrent en Afrique, avouoient céder moins à leur volonté qu'à une impulsion irrésistible5.
1 Fuit alins currus quatuor cervis junctus, qui fuisse dicitur regis Gothorum. (Vopisc., in vit. Aurelian. ) ↩
2 Enatantes super parmâ positi amnem , in ulteriorem egressi sunt ripam. (Greg. Tur., lib. II, p. 15.) ↩
3 Quin et Aremoricus piratum Saxona tractus Superabat , cui pelle salum sulcare Britannum Ludus, et aperto glaucum mare findere lembo. (Apoll., in Panegyr. Avit.) ↩
4 Imos Oceani colens recessus. (Id., lib. vII, epist. 9.) ↩
5 Colestis manus ad punienda Hispanorum flagitia, etiam ad vastandam Africain transire cogebat. Ipsi denique fatebantur non suum esse quod facerent, agi enim se divino jussu ac perurgeri. (Saivian., de gubernat. Dei, lib. VII, p. 250.) ↩
Ces conscrits du Dieu des armées n'étoient que les aveugles exécuteurs d'un dessein éternel : de là cette fureur de détruire, cette soif de sang qu'ils ne pouvoient éteindre ; de là cette combinaison de toutes choses pour leurs succès, bassesse des hommes, absence de courage, de vertu, de talent, de génie. Genseric étoit un prince sombre, sujet aux accès d'une noire mélancolie; au milieu du bouleversement du monde, il paroissoit grand, parce qu'il étoit monté sur des débris. Dans une de ses expéditions maritimes, tout étoit prêt, lui-même embarqué : ou alloit-il ? il ne le savoit pas. « Maître, lui dit le pilote, à quels peuples veux-tu porter la guerre? - A ceux-là, répond le vieux Vandale, contre qui Dieu est irrité1. »
1 Cum è Carthaginis portu velis passis soluturus esset, interrogatus à nauclero, que tendere populabundus vellet, respondisse : Quo Deus impulerit. (Zosim., de bello Vandilico., lib. I, p. 188.) Narrant cum è Carthaginis portu solvens à nautâ interrogaretur quo bellum inferre vellet, respondisse : In eos quibus iratus est Deus. (Procop , hist. Vand., lib, 1.) ↩
Alaric marchoit vers Rome : un hermite barre le chemin au conquérant; il l'avertit2 que le ciel venge les malheurs de la terre: « Je ne puis » m'arrêter, dit Alaric, quelqu'un me presse, et me pousse à saccager Rome. Trois fois il assiége la ville éternelle avant de s'en emparer : Jean et Brazilius, qu'on lui députe lors du premier siége pour l'engager à se retirer, lui représentent que s'il persiste dans son entreprise, il lui faudra combattre une multitude au désespoir. « L'herbe serrée, repart l'abatteur d'hommes, se fauche mieux1. » Néanmoins il se laisse fléchir et se contente d'exiger des suppliants, tout l'or, tout l'argent, tous les ameublemens de prix, tous les esclaves d'origine barbare : « Roi, s'écrient les envoyés du sénat, que restera-t-il donc aux Romains? v — « La vie2. »
2 Probus, aliquis monachus ex his qui in Italia erant, Roman festinanti Alarico consuluisse ut urbi parceret, nec se tantorum malorum auctorem constitueret. Alaricus respondisse dicitur, se non volentem hoc tentare : sed esse quemdam qui se obtundendo urgeat, ac præcipiat ut Romam evertat. (Sozom., lib. Ix, cap. 6, p. 481.) ↩
1 Ipsius , inquit, fœnum rariòve faciliùs resecatur. (Zozim., lib. v, p. 106.) ↩
2 Aiębat enim non aliter se finem obsidionis facturum nisi aurum omne, quod in urbe foret, et argentum accepisset præterea quidquid suppellectilis in urbe reperiret : itemque mancipia barbara. Huic cum dixisset alter legatorum si quidem hæc abstulisset quid eis tandem relinqueret in urbe qui essent? Animas, respondit. (Id., ibid.) ↩
Je vous ai déjà dit ailleurs qu'on dépouilla les images des dieux, et que l'on fondit les statues d'or du Courage et de la Vertu. Alaric reçut cinq mille livres pesant d'or, trente mille pesant d'argent, quatre mille tuniques de soie, trois mille peaux teintes en écarlate, et trois mille livres de poivre1. C'étoit avec du fer que Camille avoit racheté des Gaulois les anciens Romains.
1 Quinquies mille libras auri, et præter has tricies mille libras argenti, quater mille tunicas sericas, et ter mille pelles coccineas, et piperis pondus quod ter mille libras æquaret. ( 1d., p. 107.) ↩
Ataulphe, successeur d'Alaric, disoit : « J'ai eu la passion d'effacer le nom romain de la terre, et de substituer à l'empiré des Césars l'empire des Goths, sous le nom de Gothie. L'expérience m'ayant démontré l'impossibilité où sont mes compatriotes de supporter le joug des lois, j'ai changé de résolution; alors j'ai voulu devenir le restaurateur de l'empire romain, au lieu d'en être le destructeur. » C'est un prêtre nommé Jérôme, qui raconte en 416 dans sa grotte de Bethléem, à un prêtre nommé Orose, cette nouvelle du monde2 : autre merveille.
2 Nam ego quoque ipse virum quemdam Narbonensem, illustris sub Theodosio militiæ, etiam religiosum prudentemque et gravem apud Bethleem oppidum Pavu glaive loquar, Gothia quod Romania fuisset ; At ubi multa experientia probavisset, neque Gothos ullo modo parere legibus posse propter effrenatam barbariem, neque republica interdici leges oportere, elegisse se saltem, ut gloriam sibi et restituendo in integrum augendoque Romano nomine , Gothorum viribus quæret, habereturque apud posteros Romane restitutionis auctor, postquam esse non poterat immutator. ( Oros. , lib. VII. ) ↩
Une biche ouvre le chemin aux Huns à travers les Palus Méotides, et disparoît1. La génisse d'un pâtre se blesse au pied dans un pâturage; ce pâtre découvre une épée cachée sous l'herbe ; il la porte au prince tartare : Attila saisit le glaive et sur cette épée qu'il appelle l'épée de Mars², il jure ses droits à
1 Mox quoque ut Scythica terra ignotis apparuit, cerva disparuit. (Jornand., de reb. Get., cap. 24.) ↩
lestinæ, beatissimo Hieronymo preshytero referente, audivi se familiarissimum Ataulpho apud Narbonam fuisse : ac de eo sæpè sub testificatione didicisse quod ille, quam esset animo, viribus ingenioque nimius, referre solitus esset se in primis ardenter inhiasse, ut 'obliterato romano nomine, romanum omne solum Gothorum imperium et faceret et vocaret : essetque, ut la domination du monde. Il disoit : « L'étoile tombe; la terre tremble, je suis le marteau de l'univers. » Il mit lui-même parmi ses titres le nom de fléau de Dieu, que lui donnoit la terre1.
1 Quum pastor quidam gregis unam buculam conspiceret claudicantem, nec causam tanti vulneris inveniret, sollicitus vestigia cruoris insequitur : tandemque venit ad gladium, quem depascens herbas bucula incautè calcaverat, effossumque protinus ad Attilam defert. Quo ille munere gratulatus, ut erat magnanimus, arbitratur se totius mundi principem constitutum, et per Martis gladium potestatem sibi concessam esse bellorum. (Prise. ap. Jornand., cap. xxxv.) ↩
1 Stella cadit : tellus tremit : en ego malleus orbis. Seque juxta eremitæ dictum flagellum Dei, jussit appellari. (Rerum hungariarum scriptores varii. Francforti, 1600.)
C'étoit cet homme que la vanité des Romains traitoit de général au service de l'empire; le tribut qu'ils lui payoient, étoit à leurs yeux ses. appointements : ils en usoient de même avec les chefs des Goths et des Burgondes. Le Hun disoit à ce propos : « Les généraux des empereurs sont des valets, les généraux d'Attila des s empereurs2. »
2 Jam tum enim cum irascebatur dicebat exercituum duces, suos esse servos : qui quidem Attilæ, non tamen imperatoribus romanis, erant honore et dignitate pares. (Ex Prise. rhet. Gothic. hist. excerpt., p. 46.) : Cum autem in picturà vidisset Romanorum quidem reges, in aureis thronis sedentes, Scythas vero cæsos et ante pedes ipsorum jacentes, pictorem accersitum jussit se pingere sedentem in solio : Romanorum vero reges ferentes saccos in humeris, et ante ipsius pedes aurum effundentes. (Suid., in voc. Medtalavov, p. 517.) ↩
Il vit à Milan un tableau où des Goths et des Huns étoient représentés prosternés devant des empereurs; il commande de le peindre, lui Attila, assis sur un trône, et les empereurs portant sur leurs épaules des sacs d'or qu'ils répandoient à ses pieds¹.
«Croyez-vous, demandoit-il aux ambassadeurs de Théodose II, qu'il puisse exister une forteresse ou une ville, s'il me plaît de la faire disparoître du sol2. »
2 Quæ enim urbs, quæ arx quà late patet Romanorum imperium, salva et incolumis evadere potuit quam evertere aut diruere apudse constitutum habuerit. (Excerpta ex historia gothicà Prisci rhetoris de legationibus, in corpore historiæ byzant., p. 53.) ↩
Après avoir tué son frère Bléda, il envoya deux Goths, l'un à Théodose, l'autre à Valentinien, porter ce message : « Attila, mon maître et le vôtre, vous ordonne de lui préparer un palais3. »
3 Imperat tibi per me dominus meus et dominus tuus Attilas, uti sibi palatium seu regiam Romæ egregie adornes. (Chronicon Alexandrinum , p. 734.) ↩
« L'herbe ne croît plus, disoit encore cet exterminateur, partout où le cheval d'Attila a passe.
L'instinct d'une vie mystérieuse poursuivoit jusque dans la mort ces mandataires de la Providence. Alaric ne survécut que pea de temps à son triomphe : les Goths détournèrent les eaux du Busentum, près Cozence; ils creusèrent une fosse au milieu de son lit desséché; ils y déposèrent le corps de leur chef avec une grande quantité d'argent et d'étoffes précieuses; puis ils remirent le Busentum dans son lit, et un courant rapide passa sur le tombeau d'un conquérant1. Les esclaves employés à cet ouvrage furent égorgés, afin qu'aucun témoin ne pût dire où reposoit celui qui avoit pris Rome, comme si l'on eût craint que ses cendres ne fussent recherchées pour cette gloire ou pour ce crime.
1 Hujus ergo in medio alveo, collecto captivorum agmine, sepulture locum effodiunt. In cujus fodiæ gremio Alaricum multis opibus obruunt : rursusque aquas in suum alveum reducentes, ne à quoquam quandoque locus cognosceretur, fossores omnes interemerunt. (Jornand., de reb. Get., cap. xxx. ) e ↩
Attila, expiré sur le sein d'une femme, est d'abord exposé dans son camp entre deux longs rangs de tentes de soie. Les Huns s'arrachent les cheveux et se découpent les joues pour pleurer Attila, non avec des larmes de femme, mais avec du sang d'homme1. Des cavaliers tournent autour du catafalque en chantant les louanges du héros. Cette cérémonie achevée on dresse une table sur le tombeau préparé, et les assistans s'asseyent à un festin mêlé de joie et de douleur. Après le festin le cadavre est confié à la terre dans le secret de la nuit; il étoit enfermé en un triple cercueil d'or, d'argent et de fer. On met avec le cercueil des armes enlevées aux ennemis, des carquois enrichis de pierreries, des ornemens militaires et des drapeaux. Pour dérober à jamais aux hommes la connoissance de ces richesses, les ensevelisseurs sont jetés avec l'enseveli2
1 Ut præliator eximius non fæmineis lamentationibus et lacrimis, sed sanguine lugeretur virili. (Jornand. , cap. 49.) ↩
2 Nam de totâ gente Innnorum electissimi equitis in eo loco quo erat positus, in modum circensicum cursibus ambientes, facta ejus cantu funereo tali ordine referebant. . Postquam talibus lamentis est defletus, stravam super tumulum ejus, quam appellant ipsi, ingenti commessa tione concelebrant, et contraria invicem sibi copulantes, luctum funereum mixto gaudio explicabant, noctuque secreto cadaver est terra reconditum. Cujus fercula primum auro, secundo argento, tertio ferri rigore communiunt. . Addunt arma hostium cædibus acquisita, phaleras vario gemmarum fulgore preciosas, et diversi generis insignia, quibus colitur aulicum decus. Et ut tot et tantis divitiis humana curiositas arceretur, operi deputatos detestabili mercede trucidarunt, emersitque momentanea mors sepelientibus cum sepulto. (Jornand., de reb. Get. , cap. 49.) ↩
Au rapport de Priscus, la nuit même où le Tartare mourut, l'empereur Marcien vit en songe, à Constantinople, l'arc rompu d'Attila1. Ce même Attila, après sa défaite par Aëtius, avoit formé le projet de se brûler vivant sur un bûcher composé des selles et des harnois de ses chevaux, pour que personne ne se pût vanter d'avoir pris ou tué le maître de tant de victoires2; il eût disparu dans les flammes comme Alaric dans un torrent : images de la grandeur et des ruines dont ils avoient rempli leur vie et couvert la terre.
1 Arcum Attilæ in eâdem nocte fractum ostenderet. (Prise. in Jornand., cap. 40.) ↩
2 Equinis sellis construxisse pyram, seseque, si adversarii irrumperent , flammis injicere voluisse ; ne aut aliquis ejus vulnere lætaretur, aut in potestatem hostium tantorum hostium gentium dominus perveniret. . . .. Multarum victoriarum dominus. (Jornand., de reb. Get., cap. 41-43.) ↩
Les fils d'Attila, qui formoient à eux' seuls un peuple1, se divisèrent. Les nations que cet homme avoit réunies sous son glaive se donnèrent rendez-vous dans la Pannonie, au bord du fleuve Netad, pour s'affranchir et se déchirer. Une multitude de soldats sans chef2, Je Goth frappant de l'épée, le Gepide balançant le javelot, le Hun jetant la flèche, le Suève à pied, l'Alain et l'Hérule, l'un pesamment, l'autre légèrement armés3, se massacrèrent à l'envi : trente mille Huns restèrent sur la place, sans compter leurs alliés et leurs ennemis. Ellac, fils chéri d'Attila, fut tué de la main d'Arie, chef des Gépides. L'héritage du monde qu'avoit laissé le roi des Huns n'avoit rien de réel; ce n'étoit qu'une sorte de fiction ou d'enchantement produit par son épée : le talisman de la gloire brisé, tout s'évanouit. Les peuples passèrent avec le tourbillon qui les avoit apportés. Le règne d'Attila ne fut qu'une invasion.
1 Filii Attilæ, quorum per licentiam libidinis penè populus fuit. (Jornand., cap. 50.) ↩
2 Commititur in Pannoniâ juxta flumen qui nomen est Netad. Illic concursus factus est gentium variarum , quas in suâ Attila tenuerat ditione. Dividuntur regna cum populis, fiuntque ex uno corpore membra diversa, nec quæ unius passioni compaterentur, sed quæ exciso capite invicem insanirent ; quæ nunquam contra se pares invenerant, nisi ipsi mutuis se vulneribus sauciantes, se ipsos discerperent fortissimæ nationes. ( Jornand. , cap. 50.). ↩
3 Pugnantem Gothum ense furentem, Gepidam in vulnere suorum cuncta tela frangentem, Suevum pede, Hunnum sagitta præsumere, Alanum gravi, Herulum levi armatura aciem instruere. (1d., ibid.) ↩
L'imagination populaire, fortement ébranlée par des scènes répétées de carnage, avoit inventé une histoire qui semble être l'allégorie de toutes ces fureurs et de toutes ces exterminations. Dans un fragment de Damascius, on lit qu'Attila livra une bataille aux Romains, aux portes de Rome : tout périt des deux côtés, excepté les généraux et quelques soldats. Quand les corps furent tombés, les âmes restèrent debout, et continuèrent l'action pendant trois jours et trois nuits : ces guerriers ne combattirent pas avec moins d'ardeur morts que vivants1.
1 Commissâ pugnâ contra Scythas ante conspectum urbis Roma, tanta utrinque facta est cædes, ut nemo pugnantium ab utraque parte servaretur, præter quam duces paucique satellites eorum : cùm cecidisseut pugnantes, corpore defatigati animo adhuc erecti, pugnabant tres integras noctes et dies, nihil viventibus pugnando inferiores, neque manibus neque animo. (Phot., Bibl., p. 1039.) ↩
Mais, si d'un côté les Barbares étoient poussés à détruire, d'un autre ils étoient retenus : le monde ancien, qui touchoit à sa perte, ne devoit pas entièrement disparoître dans la partie où commençoit la société nouvelle. Quand Alaric eut pris la ville éternelle, 1l assigna l'église de Saint-Paul et celle de Saint-Pierre pour retraite à ceux qui s'y voudroient renfermer. Sur quoi saint Augustin tait cette belle remarque : Que si le fondateur de Rome avoit ouvert dans sa ville naissante un asile, le Christ y en établit un autre plus glorieux que celui de Romulus1.
1 Romulus et Remus asylum constituisse perhibentur quærentes creanda multitudinem civitatis : mirandum in honorem Christi præcessit exemplum. Hoc constituerunt eversores urbis quod instituerant antea conditores. (Aug., Civ., lib. 1, cap. 34, p. 22. Basileæ.) ↩
Dans les horreurs d'une cité mise à sac, dans une capitale tombée pour la première fois et pour jamais du rang de dominatrice et de maîtresse de la terre, on vit des soldats (et quels soldats!) protéger la translation des trésors de l'autel. Les vases sacrés étoient portés un à un et à découvert; des deux côtés marchoient des Goths l'épée à la main : les Romains et les Barbares chantoient ensemble des hymnes à la louange du Christ1.
1 Super capita elata palam, aurea atque argentea vasa portantur, exsertis undique ad defensionem gladiis pia pompa munitur. Hymnis Deo, Romanis Barbarisque concinentibus, canitur. - Personat latè in excidio urbis salutis tuba..... (Oros., Historiar., lib. vII, cap. 39, pag. 574. Lugduni Bataverum , 1767.) ↩
Ce qui fut épargné par Alaric n'auroit point échappé à la main d'Attila : il marchoit à Rome; saint Leon vient au-devant de lui; le Fléau de Dieu est arrêté par le Prêtre de Dieu2, et le prodige des arts a fait vivre le miracle de l'histoire dans le nouveau Capitole qui tombe a son tour.
2 Occurente sibi ( Genserico) extra portas sancto Leone episcopo, cujus supplicatio ita eum Deo agente lenivit, ut, cum omnia in potestate ipsius essent, traditâ sibi civitate, ab igne tamen et cæde atque suppliciis abstineret. ( Prosp. Chronic. ) ↩
Devenus chrétiens les Barbares mêloient à leur rudesse les austérités de l'anachorète : Théodoric, avant d'attaquer le camp de Litorius, passa la nuit vêtu d'une1 hère, et ne la quitta que pour reprendre le sayon de peau.
1 Indutus cilicio pernoctavit. (Salvian., de Gubern. Dei , p. 165.) ↩
Si les Romains l'emportoient sur leurs vainqueurs par la civilisation, ceux-ci leur étoient supérieurs en vertus. « Lorsque nous voulons insulter un ennemi, dit Luitprand, nous l'appelons Romain : ce nom signifie bassesse, lâcheté, avarice , débauche, mensonge ; il renferme seul tous les vices2.» Les Barbares rejetoient l'étude des lettres, disant : « L'enfant qui tremble sous la verge, ne pourra regarder une épée sans trembler3. » Dans la loi salique, le meurtre d'un Frank est estimé deux cents sous d'or, celui d'un Romain propriétaire, cent sous; la moitié d'un homme4.
2 Vocamus Romanum, hoc solo, id est quidquid luxurix , quidquid mendacii, imò quidquid vitiorum est comprehendentes. (Luitprand. légat. apud Murat., Scriptor. Ital., vol. II, part. I, p. 481.) ↩
3 Eos nunquam hastam aut gladium despecturos mente intrepidâ, si stuticam tremnissent, (Procop., de Bell. gothico, lib. 1, p. 312.) ↩
4 Si quis ingenuus Francum, aut hominum barbarum, occiderit, qui lege salicâ vivit, vu denariis qui faciunt solidos co, culpabilis judicetur. (Tit. xtu, art. 1.) Si Romanus homo possessor occisus fuerit, Iv denaris qui faciunt solidos c, culpabilis judicetur. (Tit. xu, art. 7.) ↩
Dignités, âge, profession, religion, n'arrêtèrent point les fureurs de la débauche; au milieu des provinces en flamme, on ne se pouvoit arracher aux jeux du Cirque et du théâtre : Rome est saccagée, et les Romains fugitifs viennent étaler leur dépravation aux yeux de Carthage, encore romaine pour quelques jours1. Quatre fois Trèves est envahi, et le reste de ses citoyens s'assied, au milieu du sang et des ruines, sur les gradins déserts de son amphithéâtre.
1 Quæ (présentez dæmonum), animos miscrorum adeo obcæcavit tenebris, tanta deformitate fodavit ut etiam modo, Romana urbe vastata fugientes, Carthaginem venire potuerunt, in theatris quotidiè certatim pro histrionibus delirarent. . ..... Vos nec contriti ab hoste luxuriam repressistis : perdidistis utilitatem calamitatis et miserrimi facti estis et pessimi permansistis. (Aug., de Civ. Dei, lib. r, cap. 32.) ↩
« Fugitifs de la ville de Trèves, s'écrie Salvien, vous vous adressez aux empereurs afin d'obtenir la permission de rouvrir le théâtre et le cirque : mais où est la ville, où est le peuple pour qui vous présentez cette requête2?»
2 Theatra igitur quæritis, circum à principibus postulatis: quæso cui statui, cui populo, cui civitati? (Salvian., de Gubern. Dei, lib. vi, p. 217.). ↩
Cologne succombe au moment d'une orgie générale; les principaux citoyens n'étoient pas en état de sortir de table, lorsque l'ennemi, maître des remparts , se précipitoit dans la ville1.
1 Ad gressum nutabundi (p. 213). Barbaris pene in conspectu omnium sitis, nullus metus erat hominum, non custodia civitatum. (Salv., de Gubern. Dei, lib. vI, p. 214.) ↩
Presque toutes les maisons de Carthage étoient des lieux de prostitution : des hommes erroient dans les rues couronnés de fleurs, répandant au loin l'odeur des parfums, habillés comme des femmes, la tête voilée comme elles, et vendant aux passants leurs abominables faveurs2. Genseric arrive : au dehors le fracas des armes, au dedans le bruit des jeux ; la voix des mourants, la voix d'une populace ivre se confondent ; à peine le cri des victimes de la guerre se peut-il distinguer des acclamations de la foule au Cirque3.
2 Adeo omnia penè compila, omnes vias, quasi foveae libidinum... Fotebant, ut ita dixerim, cuncti urbis illius cives cœno libidinis spurcum sibimetipsis mutuo impudicitix nidorem inhalantes ( pag. 260). Indicia sibi quædam monstruosæ impuritatis innectebant et fæmineis tegminum illigamentis capita velarent atque publicè in civitate ( p. 266). Latrono quodam modo excubias videret (p. 269). (Salv., de Gubern. Dei, lib. vIt.) ↩
3 Fragor, ut ita dixerim, extra muros et intra muros, præliorum et ludicrorum confundebantur : vox morienvoit écraser nos têtes. tium voxque bacchantium : ac vix discerni forsitan poterat plebis ejulatio quæ cadebat in bello, et sonus populi qui clamabat in circo. (Salvian., de Gubern. Dei, lib. vI, p. 210.) ↩
Souvenez-vous, pour ne pas perdre de vue le train du monde, qu'à cette époque Rutilius mettoit en vers son voyage de Rome en Etrurie, comme Horace, aux beaux jours d'Auguste , son voyage de Rome à Brindes ; que Sidoine-Apollinaire chantoit ses délicieux jardins dans l'Auvergne envahie par les Visigoths; que les disciples d'Hypathia ne respiroient que pour elle dans les douces relations de la science et de l'amour; que Damascius à Athènes attachoit plus d'importance à quelque rêverie philosophique qu'au bouleversement de la terre; qu'Orose et saint Augustin étoient plus occupés du schisme de Pélage que de la désolation de l'Afrique et des Gaules; que les eunuques du palais se disputoient des places qu'ils ne devoient posséder qu'une heure; qu'enfin il y avoit des historiens qui fouilloient comme moi les archives du passé au milieu des ruines du présent, qui écrivoient les annales des anciennes révolutions au bruit des révolutions nouvelles; eux et moi prenant pour table dans l'édifice croulant, la pierre tombée à nos pieds, en attendant celle qui de-
On ne se peut faire aujourd'hui qu'une foible idée du spectacle que présentoit le monde romain, après les incursions des Barbares : le tiers, (peut-être la moitié) de la population de l'Europe et d'une partie de l'Afrique et de l'Asie, fut moissonné par la guerre, la peste et la famine.
La réunion de tribus germaniques, pendant le règne de Marc-Aurèle, laissa sur les bords du Danube des traces bientôt effacées ; mais lorsque les Goths parurent au temps de Philippe et Dèce, la désolation s'étendit et dura. Valérien et Gallien occupoient la pourpre quand les Franks et les Allamans ravagèrent les Gaules et passèrent jusqu'en Espagne.
Dans leur première expédition navale les Goths saccagèrent le Pont, dans la seconde ils retombèrent sur l'Asie Mineure, dans la troisième la Grèce fut mise en cendres. Ces invasions amenèrent une famine et une peste qui dura quinze ans; cette peste parcourut toutes les provinces et toutes les villes : cinq mille personnes mouroient dans un seul jour!. On reconnut par le registre des citoyens qui
un Nam et pestilentia tanta existerai vel Romæ, vel in Achaicis urbibus, ut uno die quinque millia hominum pari morbo périrent. (Hist. Aug., p. 177.) recevoient une rétribution de blé à Alexandrie, que cette cité avoit perdu la moitié de ses habitans1.
1 Quærunt etiam quamobrem civitas ista maxima, non amplius tantam habitatorum multitudinem ferat, quantam senum..... quorum nomina in tabulas publicas pro divisione frumenti factitatas. (Euseb., Hist. eccles., lib. vu, cap. 21.) ↩
Une invasion de trois cent vingt mille Goths sous le règne de Claude, couvrit la Grèce; en Italie, du temps de Probus, d'autres Barbares multiplièrent les mêmes malheurs. Quand Julien passa en Gaule, quarante-cinq cités venoient d'être détruites par les Allamans : les habitans avoient abandonné les villes ouvertes, et ne cultivoient plus que les terres encloses dans les murs des villes fortifiées. L'an 412, les Barbares parcoururent les dix-sept provinces des Gaules, chassant devant eux comme un troupeau, sénateurs et matrones, maitres et esclaves, hommes et femmes, filles et garçons. Un captif qui cheminoit à pied au milieu des chariots et des armes, n'avoit d'autre consolation que d'être auprès de son évêque, comme lui prisonnier : poëte et chrétien, ce captif prenoit pour sujet de ses chants les malheurs dont il étoit témoin et victime. « Quand l'océan auroit » inondé les Gaules, il n'y auroit point fait de » si horribles dégâts que cette guerre. Si l'on nous a pris nos bestiaux, nos fruits et nos grains; si l'on a détruit nos vignes et nos oliviers ; si nos maisons à la campagne ont été ruinées par le feu ou par l'eau, et si, ce qui est encore plus triste à voir, le peu qui en reste demeure désert et abandonné : tout cela n'est que la moindre partie de nos maux. Mais, hélas! depuis dix ans, les Goths et les Vandales font de nous une horrible boucherie. Les châteaux bâtis sur les rochers, les bourgades situées sur les plus hautes montagnes , les villes environnées de rivières n'ont pu garantir les habitans de la fureur de ces Barbares, et l'on a été partout exposé aux dernières extrémités. Si je ne puis me plaindre du carnage que l'on a fait sans discernement soit de tant de peuples, soit de tant de personnes considérables par leur rang qui peuvent n'avoir reçu que la juste punition des crimes qu'ils avoient commis : ne puis-je au moins demander ce qu'ont fait tant de jeunes enfants enveloppés dans le même carnage, eux dont l'age étoit incapable i de pécher? Pourquoi Dieu a-t-il laissé consumer ses temples1? »
1 Si totus Gallos sese effudisset in agros Oceanus vastis plus superesset aquis, etc. (De Provid. div., trad. de Tillemont, Hist. des emp.) ↩
'invasion d'Attila couronna ces destructions ; il n'y eut que deux villes de sauvées au nord de la Loire, Troyes et Paris. A Metz, les Huns égorgèrent tout jusqu'aux enfants que l'évêque s'étoit hâté de baptiser ; la ville fut livrée aux flammes : long-temps après on ne reconnoissoit la place où elle avoit été, qu'à un oratoire échappé seul à l'incendie1. Salvien avoit vu des cités remplies de corps morts; des chiens et des oiseaux de proie gorgés de la viande infecte des cadavres, étoient les seuls êtres vivants dans ces charniers2.
1 Nec remansit in eâ locus inustus, præter rationem beati Stephani, primi martyris ac levitæ. (Greg. Tur., lib. uI, cap. 6.) ↩
2 Jacebant si quidem passim, quod ipse vidi atque sustinui, utriusque sexûs cadavera nuda, lacerata urbis oculos incestantia, avibus canibusque laniata. (Salv., de Gubern. Dei, lib. vi, p. 216.) ↩