Étude cinquième
Première partie. mours des chrétiens. Age heroique (suite 2)
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La congrégation apostolique embrassoit alors le monde civilisé comme une immense société secrète qui s'avançoit vers son but, en dépit des . proscriptions et de la folle inimitié de la terre. Dès l'âge héroïque du christianisme, on entrevoit les changements radicaux que cette religion alloit apporter dans les lois : c'étoit la philosophie mise en pratique. En attendant l'abolition de l'esclavage par des transformations graduelles, l'émancipation du sexe féminin commençoit.
Les femmes parurent seules au pied de la croix; Jésus-Christ pendant sa vie pardonna à leur foiblesse et ne dédaigna pas leur hommage : il les affranchit dans la personne de Marie, sa divine mère.
Des femmes suivoient les apôtres pour les servir, comme Magdelaine et les autres Maries avoient suivi le Christ2. Saint Paul salue à Rome les femmes de la maison de Narcisse.
2 55. Erant autem ibi mulieres multò à longè quæ secutæ erant Jesum à Galileâ, ministrantes ei. ↩
56. Inter quas erat Maria Magdalena et Maria Jacobi et Josephi Mater. (Evang. secundum Mathæum., cap 27. v. 55-56.)
Les femmes eurent une relation immédiate avec l'Église, en vertu de l'institution des diaconesses. La diaconesse devoit être chaste, sobre et fidèle. Les veuves choisies pour cette fonction ne pouvoient compter moins de soixante ans; elles devoient avoir nourri leurs enfants, exercé l'hospitalité, lavé les pieds des voyageurs, consolé les affligés1.
1 9. Vidua eligatur non minus sexaginta annorum quæ fuerit uxor unius viri. ↩
Les instructions des apôtres et des premiers pères montrent de quelle importance étoient les femmes à la naissance même de la société chrétienne. Tertullien écrivit deux livres sur leurs ornements et l'usage de leur beauté. « Rejetez le fard, les faux cheveux, les autres parures ; vous n'allez point aux temples, aux spectacles, aux fêtes des Gentils. Vos raisons pour sortir sont sérieuses : visiter les frères malades, assister au saint sacrifice, écouter la parole de Dieu2. Secouez les délices pour ne pas être accablées des persécutions. Des mains accoutumées aux bracelets supporteroient mal le poids des chaînes; des pieds ornés de bandelettes s'accommoderoient peu des entraves ; une tête chargée de perles et d'émeraudes ne laisseroit pas de place à l'épée1. »
10. In operibus bonis testimonium habens si filios educavit, in hospitio recepit, si sanctorum pedes lavit, si tribulationem patientibus subministravit. (Epist. B. Pauli ad Thimoth., cap. 5. v. 9-10.)
2 Nam nec templa circuitis, nec spectacula postulatis, nec festos dies gentilium nostis. Nulla est strictius prodeundi causa, nisi imbecilis aliquis ex fratribus visitandus, aut sacrificium affertur, aut Dei verbum administratur. (Tertull. de Cultu fæminar., lib. I, p. 315, Parisiis , 1568. ↩
1 Discutienda enim sunt deliciæ quarum mollitia et fluxu fidei virtus effæminari potest. Cæterum nescio an manus spathalio circumdari solita in duritiâ catena stupescere sustineat. Nescio an crus de periscelio in nervum se patiatur artari. Timeo cervicem, ne margaritarum et smaragdorum laqueis occupata, locum spatha non det. ( 1d. ib.) ↩
Les vierges ne devoient paroître à l'église que voilées jusqu'à la ceinture : une pension leur étoit accordée ainsi qu'aux veuves.
Dans le traité ad uxorem, on voit paroître la femme toute différente de la femme de l'antiquité, et telle qu'elle est aujourd'hui. C'est en même temps un tableau véritable de ce qui se passoit alors dans la communauté générale et dans la famille privée des chrétiens.
Tertullien invite sa femme à ne pas se remarier s'il venoit à mourir, surtout à ne pas épouser un infidèle. Le christianisme, conforme à la nature et à l'ordre, condamnoit la polygamie des nations orientales et le divorce admis par les Grecs et les Romains.
« La femme chrétienne, dit Tertullien, rendra à son mari païen des devoirs de païenne : elle aura pour lui beauté, parure, propreté mondaine , caresses honteuses. Il n'en est pas ainsi chez les saints : tout s'y passe avec retenue sous les yeux de Dieu1.
1 Tanquam sub oculis Dei modestè et moderatè transiguntur. (Tertull., ad Ux., lib. u, p. 332, cap. 4. ) ↩
» Comment pourra-t-elle (l'épouse chrétienne) servir le ciel ayant à ses côtés un esclave du démon chargé de la retenir? S'il faut aller à l'église, il lui donnera rendez- vous aux bains plus tôt qu'à l'ordinaire; s'il faut jeûner, il commandera un festin pour le même jour; s'il faut sortir, jamais les serviteurs n'auront été plus occupés2. Ce mari souffrira-t-il que sa femme visite de rue en rue les frères dans les réduits les plus pauvres ? souffrira-t-il qu'elle se lève d'auprès de lui, è fin d'assister aux assemblées de nuit? souffrira-t-il qu'elle découche à la solennité de Pâques? la laissera-t-il se rendre à la table du Seigneur, si décriée parmi les païens? Trouvera-t-il bon qu'elle se glisse dans les prisons, pour baiser la chaîne des martyrs, pour laver les pieds des saints, pour offrir avec empressement aux confesseurs la nourriture1? S'il vient un frère étranger, comment sera-t-il logé? dans une maison étrangère? S'il faut donner quelque chose, le grenier, la cave, tout sera fermé.
2 Ut statJo facienda est, maritus de die condicat ad balneas. Si jejunia observanda sunt, maritus eâdem die convivium exerceat. Si procedendum erit, numquam. magis familia occupatio adveniat. (ld. ib.) ↩
1 Quis denique in solemnibus paschæ abnoctantem securus sustinebit ? Quis ad convivium dominicum illud quod infamat sine suâ suspicione dimittet ? Quis in carcerem ad osculanda vincula martyris reptare patietur ? aquam sanctorum pedibus offerre? ( Tertull., ad Uxor., lib. 2. ) ↩
» Quand le mari païen consentiroit à tout, c'est un mal d'être obligé de lui faire confidence des pratiques de la vie chrétienne. Vous cacherez-vous de lui en faisant le signe de la croix sur votre lit, sur votre corps, en soufflant pour chasser quelque chose d'immonde? Ne croira-t-il pas que c'est une opération magique? ne saura-t-il point ce que vous prenez en secret, avant toute nourriture? et, s'il sait que c'est du pain, ne supposera-t-il pas qu'il est tel qu'on le dit1 :
1 Il s'agit de l'eucharistie et toujours de l'histoire de l'enfant que devoient manger les chrétiens. Cum aliquid immundum flatu expuis, non magiæ aliquid videberis operari? Non sciet maritus quid secretò ante omnem cibum gustes ? et si sciveret panem non illum crédit esse qui dicitur. (Tertull., ad Uxor, p. 333.) ↩
» Que chantera dans un festin la femme chrétienne avec son mari païen? elle entendra des hymnes de théâtre : il n'y aura ni mention de Dieu2, ni invocation de Jésus-Christ, ni lecture des Écritures, ni salutation divine.
2 Quid maritus suus illæ, vel marito quid illa cantabit? qua Dei mentio? qua Christi invocatio? (Id. ib.) ↩
» L'église dresse le contrat du mariage chrétien, l'oblation le confirme, la bénédiction en devient le sceau, les anges le rapportent au Père céleste qui le ratifie. Deux fidèles portent le même joug : ils ne sont qu'une chair, qu'un esprit; ils prient ensemble; ils jeûnent ensemble ; ils sont ensemble à l'église et à la table de Dieu, dans la persécution et dans la paix3. »
3 Ecclesia conciliât, et confirmât oblatio. Obsignatum angeli renuntiant, pater ratò habet. . ..... : duo in carne unâ, ubi et una caro, unus et spiritus. Simul orant, simul jejunia transigunt. In ecclesia Dei pariter, in connubio Dei pariter, in angustiis, in refrigeriis. (Ib. ib.) ↩
Les femmes chrétiennes devinrent des missionnaires à leurs foyers, des intelligences du ciel au sein des familles païennes. Vous venez de voir qu'elles étoient chargées de soigner les malades et les pauvres : c'était surtout dans les temps de persécution qu'elles prodiguoient les trésors du zèle. Elles se glissoient dans les prisons, portoient les messages, distribuoient l'argent, pansoient les plaies des torturés et mouroient elles-mêmes vec un héroïsme au-dessus de ce qu'on raconte des femmes de Sparte et de Rome. Dans leurs vertus, et jusque dans leurs foiblesses, étoit un charme pour adoucir les persécuteurs : la nourrice de Caracalla et la maîtresse de Commode étoient chrétiennes.
Plus tard, dans l'âge philosophique du christianisme, les femmes, mères, épouses, et filles d'empereurs, étendirent la puissance évangélique, tandis que d'autres femmes, emmenées en esclavage par les Barbares, convertissoient des nations entières ; ainsi vous l'ai-je dit è propos des Ibériens. Vous avez également appris comment les Hélène et les Eudoxie renversèrent des temples et élevèrent des églises.
Plus tard encore, Les vierges unies à Dieu dans les monastères se signalèrent par tous les genres de sacrifices et de dévouement. Saint Jérôme nous a fait connoître Marcelle, Aselle, sa sœur, et leur mère Albine; Principia, fille de Marcelle; Paule, amie de Marcelle ; Pauline, Eustochie, Léa , Fabiole qui vendit son patrimoine pour fonder le premier hôpital que Rome ait opposé aux monuments de sang et de prostitution : dans cette maison de miséricorde les descendantes des consuls servoient les pauvres et les étrangers, avant de venir mourir pauvres et étrangères dans la grotte de Bethléem. Accomplissement des choses ! les femmes qui adorèrent les premières au fond des Catacombes, remplissent les dernières ces églises où elles amenèrent les pères, où elles ne peuvent retenir les fils. Elles pleurèrent au pied du Calvaire qui vit expirer la grande victime; elles pleurent encore au pied de ce Calvaire, mais celui qu'elles mirent au tombeau est remonté au ciel: il n'y a plus rien sur la croix, rien au saint sépulcre.
L'émancipation de la femme n'est pas encore totalement achevée, surtout en ce qui regarde l'oppression des lois: elle le sera dans la rénovation chrétienne qui commence.
L'ère des martyrs offre un spectacle extraordinaire : chez un même peuple des hommes et des femmes couroient aux jeux publics dans l'éclat du luxe et l'enivrement des plaisirs : et d'autres hommes et d'autres femmes, consacrés à tous les devoirs, faisoient, en répandant leur sang, partie essentielle de ces jeux. L'âge héroïque du paganisme eut ses Hercules guerriers ; l'âge héroïque du christianisme enfanta ses Hercules pacifiques qui domptèrent une autre espèce de monstres, les vices, les passions, les erreurs : héros dont la victoire étoit non de tuer, mais de mourir.
De tous les grands fondateurs de religions, Jésus est le seul qui n'ait point été puissant par la naissance, les armes, la politique, la poésie ou la philosophie; il n'avoit ni sceptre, ni épée, ni plume, ni lyre ; il fut pauvre, ignoré, calomnié, et le premier martyr de son culte. Ses apôtres souffrirent après lui ; leur supplice forma la chaîne qui unit la Passion aux Passions particulières renouvelées pendant quatre siècles. L'hostie spirituelle étoit venue remplacer l'hostie matérielle; mais l'effusion du sang chrétien (qui étoit le sang même du Christ) ne se dut arrêter que quand l'holocauste païen disparut. Cela explique, d'après les fondements de la foi, la longueur des persécutions : il y eut des victimes chrétiennes à l'amphithéâtre, tant qu'il y eut des victimes païennes dans les temples; l'immolation des premières continua en proportion de celle des secondes : Constantin et ses fils abolirent le sacrifice, et le martyre cessa; Julien rétablit le sacrifice, et le martyre recommença.
Rendus habiles par le malheur, les chrétiens avoient perfectionnné l'art de secourir : point de ruses que la charité n'inventât pour pénétrer dans les cachots, pour corrompre les geôliers, c'est-à-dire, pour les faire chrétiens et les conduire avec leurs prisonniers à la mort. L'histoire du philosophe Pérégrin, qui se brûla à son de trompe et à jour marqué, nous a transmis une preuve inattendue de l'activité évangélique.
Pérégrin, en voyageant, s'étoit donne comme néophyte; arrêté en Palestine, les chrétiens se hâtèrent de l'environner. Dès le matin des femmes, des veuves, des enfants assiégeoient la prison ; la nuit quelque prêtre s'introduisoit à prix d'argent auprès du philosophe. De toutes les cités de l'Asie affluoient des frères qui, par ordre de la communauté, venoient encourager le prisonnier. « C'est une chose inouïe, dit Lucien, que l'empressement de ces hommes : quand quelques-uns d'entre eux sont tombés dans le malheur, ils n'épargnent rien. Ces misérables se figurent qu'ils vivront après leur vie. Ils méprisent la mort, et plusieurs s'abandonnent volontaire ment aux supplices1. s
1 Lucian. in Pereg. ↩
Dix batailles générales, les dix grandes persécutions, furent livrées, sans compter une multitude d'actions particulières : les femmes brillèrent dans ces combats. Symphorien étoit conduit au martyre à Autun, dans les Gaules; sa mère lui crioit du haut des murailles de la ville : « Mon fils, mon fils Symphorien, élève ton cœur en haut; on ne te ravit pas la vie; on te la change pour une vie meilleure2. »
2 Nate, nate, Symphoriane, . Sursum cor suspende, fili; hodie tibi vita non tollitur, sed mutatur in melius. (Act. marty. in Symphor., p. 72. Parisiis , 1689.) ↩
Blandine, esclave, fut la dernière couronnée parmi les confesseurs de Lyon : elle subit les fouets, les bêtes, la chaise de fer embrasée; elle alloit à la mort comme au lit nuptial, comme au festin des noces3.
3 Beata vero Blandina ultima omnium... festinat, ex-sultans, ovans, velut ad thalamum sponsi invitata, et ad nuptiale convivium. (Euseb., lib. Iv, cap. 3, p. 539.) ↩
Il y avoit en Egypte une autre escłave d'une rare beauté, nommé Potamiène; son maître, devenu amoureux d'elle , voulut d'abord la séduire, et ensuite la ravir de force : repoussé par la vertueuse fille il la livra au préfet Aquila, comme chrétienne. Le préfet invita Potamiène à céder aux désirs de son maître; sur son refus il la condamna à être plongée dans une chaudière de poix bouillante, et la menaça de la faire violer par les gladiateurs. Potamiène dit : « Par la vie de l'empereur, je vous supplie de ne pas me dépouiller et de ne pas m'exposer nue. Que l'on me descende pea à peu dans la chaudière avec mes habits. » Cette grâce lui fut accordée, et Marcelle sa mère subit le supplice du feu1.
1 Cum venerabili matre Marcella ignis suppliciis consummata est. (Euseb., lib. vi, cap. 5.) ↩
La dérision qui se mêloit à la cruauté débauchée, n'ôtoit rien à la gravité du malheur. Les sept vierges d'Ancyre, abandonnées à l'insolence de quelques jeunes hommes avant d'être noyées, ont effacé par un seul mot ce qui se pouvoit attacher d'étrange à l'infortune de leur vieillesse. La plus âgée ôta son voile, et montrant sa tête chenue au jeune homme : « Tu as peut-être une » mère blanchie comme moi. Laisse-nous nos larmes et prends pour toi l'espérance2.
2 Velum raptim discerpens ostendebat ei capitis sui canitiem : et has inquit reverere, fili, nam et tu forsetian matrem jam canam habes. Et nobis quidem miseris relinque lacrymas ; tibi vero spem habe. (Act, mart. sincera, p. 360. Paris, 1689.) ↩
Félicité, matrone romaine d'un rang illustre, fut jugée à mort avec ses sept fils qu'elle encouragea à confesser hardiment.
Symphorose, de Tibur, avoit également sept fils; Adrien l'appela devant lui et l'exhorta à sacrifier ; elle répondit : « Gétulius, mon mari, et son frère Amantius, étoient vos tribuns, et ils ont préféré la mort à vos idoles.» Symphorose, pendue par les cheveux, fut précipitée dans ces cascades qui avoient baigné les courtisanes et rafraîchi le vin d'Horace. Les sept fils suivirent leur mère1.
1 Aliâ vero die jussit Adrianus imperator simul omnes septem filios ejus sibi præsentari et ad trochleas extendi. (Acta. mart. sincera, p. 29.) ↩
Un des quarante martyrs de Sébaste avoit résisté à la double épreuve de la glace et du feu : les bourreaux, l'oubliant à dessein et le laissant sur la place, espéroient qu'il abjureroit : sa mère, le mit de ses propres mains dans le tombereau : « Va, dit-elle, mon fils. achève ton heureux voyage avec tes compagnons, afin que tu ne te présentes pas à Dieu le dernier2.»
2 O nate, iuquit, perfice cum tuis contubernalibus iter beatum, ne unus desis illorum choro, de reliquis seriùs. Domino præsenteris. (Act. sine., p.469. Veron., 173 1.) ↩
Il n'est rien de plus célèbre dans les Actes Sincères, que le martyre de Perpétue et de Félicité à Carthage. Perpétue, femme noble, étoit âgée de vingt-deux ans; son père et sa mère vivoient; elle avoit deux frères ; elle étoit mariée et nourrissoit un enfant : Félicité étoit esclave et enceinte.
Le père de Perpétue, païen zélé, engageoit sa fille à sacrifier. « Après avoir été quelques jours sans voir mon père (c'est Perpétue qui écrit elle-même la relation du commencement de son martyre) j'en rendis grâces au Seigneur, et. son absence me soulagea. Ce fut dans ce peu de jours que nous fûmes baptisés : je ne demandai au sortir de l'eau, que la patience dans les peines corporelles. Peu de jours après on nous mit en prison; j'en fus effrayée, car je n'avois jamais vu de telles ténèbres. La rude journée1! un grand chaud à cause de la foule! les soldats nous poussoient. Enfin je mourois d'inquiétude pour mon enfant. Alors les bienheureux diacres, Tertius et Pompone, qui nous assistoient, obtinrent, pour de l'argent, que nous pussions sortir et passer quelques heures en un lieu plus commode dans la prison. Nous sortîmes ; chacun pensoit à soi : je donnois à téter à mon enfant1, je le recommandois à ma mère; je fortifiois mon frère; je séchois de douleur de voir celle que je leur causois : je passai plusieurs jours dans ces angoisses. . .
1 O diem asperum ! ↩
1 Ego infantem lactabam. (Act. sinc., p. 81.) ↩
» Le bruit se répandit que nous devions être interrogés. Mon père vint de la ville à la prison, accablé de tristesse; il me disoit : ma fille, prends pitié de mes cheveux blancs! aie pitié de moi2! si je suis digne que tu m'appelles ton père, si je t'ai moi-même élevée jusqu'à cet âge, si je t'ai préférée à tes frères, ne me rends pas l'opprobre des hommes! Regarde ta mère, regarde ton fils qui ne pourra vivre après toi : quitte cette fierté de peur de nous perdre tous ; car aucun de nous n'osera plus parler, s'il t'arrive quelque malheur.
2 Miserere, filia, canis meis : miserere patri ! (Act. sinc., p. 8z. ↩
» Mon père s'exprimoit ainsi par tendresse, me baisant les mains, se jetant à mes pieds, pleurant, ne me nommant plus sa fille, mais sa dame3. Je le plaignois, voyant que de toute ma famille il seroit le seul à ne se pas réjouir de notre martyre. Je lui dis pour le consoler : & Sur l'échafaud, il arrivera ce qu'il plaira à Dieu : car sachez que nous ne sommes point en notre puissance, mais en la sienne1. » Il se retira contriste.
3 Et lacrymis non filiam sed dominam vocabat. ↩
1 Scito enim nos non in notre potestate esse constitutos , sed Dei. ↩
» Le lendemain, comme nous dînions, on vint nous chercher pour être interrogés. Le bruit s'en répandit aussitôt dans les quartiers voisins, il s'amassa un peuple infini. Nous montâmes au tribunal. . . .
» Le procureur Hilarien me dit : Épargne la vieillesse de ton père : épargne l'enfance de ton fils : sacrifie pour la prospérité des empereurs. Je n'en ferai rien, répondis-je. - Es-tu chrétienne? me dit-il. Et je répliquai : Je suis chrétienne2. Comme mon père s'efforçoit de me tirer du tribunal, Hilarien commanda qu'on l'en chassât, et il reçut un coup de baguette ; je le sentis comme si j'eusse été frappée moi-même, tant je souffris de voir mon père maltraité dans sa vieillesse3. Alors Hilarien prononça notre sentence, et nous condamna tous à être exposés aux bêtes. Nous retournâmes joyeux à la prison. Comme mon enfant avoit été accoutumé de me téter et de demeurer avec moi, j'envoyai aussitôt le diacre Pompone pour le demander à mon père : mais il ne le voulut pas donner1, et Dieu permit que l'enfant ne demandât plus la mamelle, et que mon lait ne m'incommodât plus. »
2 Christiana sum. (Act. sine., p. 82 et 83.) ↩
3 Sic dolui pro senectâ ejus miserà ! ↩
1 Sed dare pater nolnit. • ↩
La relation de Perpétue finit à la troisième des visions qu'elle eut dans son cachot.
« Félicité étoit grosse de huit mois ; et voyant le jour du spectacle si proche, elle étoit fort affligée, craignant que son martyre ne fût différé, parce qu'il n'étoit pas permis d'exécuter les femmes grosses avant leur terme. Les compagnons de son sacrifice étoient sensiblement tristes de leur côté, de la laisser seule dans le chemin de leur commune espérance2. Ils se joignirent donc tous ensemble à prier et à gémir pour elle, trois jours avant le spectacle. Aussitôt après leur prière les douleurs la prirent : et comme l'accouchement est naturellement plus difficile dans le huitième mois, son travail fut rude, et elle se plaignoit. Un des guichetiers lui dit: Tu te plains; que feras-tu quand tu seras exposée aux bêtes1? Elle accoucha d'une fille, qu'une femme chrétienne éleva comme son enfant. . . . ... Les frères et les autres eurent la permission d'entrer dans la prison et de se rafraîchir avec eux. Le concierge de la prison étoit déjà converti. Le jour de devant le combat on leur donna, suivant la coutume, le dernier repas que l'on appeloit le souper libre2, et qui se faisoit en public : mais les martyrs le convertirent en une agape. Ils parloient au peuple avec leur fermeté ordinaire..... . . .
2 Ne tam bonam sociam quasi combattre solam in via ejusdem spei relinquerent. ↩
1 Quid facies objecta bestiis ? (Act. sine., p. 86.) ↩
2 Illa cæna ultima quam liberam vocant. ↩
» Remarquez bien nos visages, disoient-ils, afin » de nous reconnoître au jour du jugement3.
3 Ut cognoscatis nos in die illo judicii. ↩
» Celui du combat étant venu, les martyrs sortirent de la prison pour l'amphithéâtre comme pour le ciel, gais, plutôt émus de joie que de crainte. Perpétue suivoit d'un visage serein et d'un pas tranquille, comme une personne chérie de Jésus-Chrit, baissant les yeux pour en dérober aux spectateurs la vivacité4. Félicité étoit ravie de se bien porter de sa couche, pour combattre les bêtes. Etant arrivés à la porte, on les voulut obliger, suivant la coutume, à prendre les ornements de ceux qui paroissoient à ce spectacle. C'étoit pour les hommes un manteau rouge, habit des prêtres de Saturne1; pour les femmes une bandelette autour de la tête, symbole des prêtresses de Cerès. Les martyrs refusèrent ces livrées de l'idolâtrie. . . . . . . . . . . . .
4 Vigorem oculorum dejiciens. (Act. sinc., p. 97.) ↩
1 Viri quidem sacerdotum Saturni. ↩
» Perpétue et Félicité furent dépouillées et mises dans des filets pour être exposées à une vache furieuse. Le peuple en eut horreur2 voyant l'une si délicate et l'autre qui venoit d'accoucher : on les retira, et on les couvrit d'habits flottans. Perpétue fut secouée la première, et tomba sur le dos : elle se mit en son séant, et voyant son habit déchiré par le côté, elle le retira pour se couvrir la cuisse, plus attentive à la pudeur qu'à la souffrance3. Elle renoua ses cheveux épars, pour ne pas paraître en deuil, et voyant Félicité toute froissée, elle lui donna la main à fin de l'aider à se relever4. Elles allèrent ainsi vers la porte Sana-Vivaria où Perpétue fut reçue par un cathéchumène nommé Rustique. Alors elle s'éveilla comme d'un profond sommeil et commença à regarder autour d'elle, en disant : Je ne sais quand on nous exposera à cette vache? On lui dit ce qui s'étoit passé : elle ne le crut que lorsqu'elle vit sur son corps et sur son habit des marques de ce qu'elle avoit souffert1. Elle fit appeler son frère et s'adressant à lui et à Rustique, elle leur dit : demeurez fermes dans la foi ; aimez vous les uns les autres et ne soyez point scandalisés de nos souffrances. . . .
2 Horuuit populus. ↩
3 Ad velamentum femorum adduxit, pudoris potius memor quam doloris. ↩
4 Sed manum ei tradidit et sublevavit illam. ↩
1 Quando, inquit, producimur ad vaccam nescio... non prius credidit nisi quasdam notas vexationis in corpore et habitu suo recognovisset. ( Act. sinc., p. 590.) ↩
» Le peuple demanda qu'on les ramenât au milieu de l'amphitéâtre. Les martyrs y allèrent d'eux-mêmes après s'être donné le baiser de paix2. Félicité tomba en partage à un gladiateur maladroit qui la piqua entre les os et la fit crier, car ces exécutions des bestiaires demi-morts, étoient l'apprentissage des nouveaux gladiateurs. Perpétue conduisit elle-même à sa gorge la main errante du confecteur3. »
2 Osculati invicem ut martyrium per solemnia pacis consummarent. ↩
3 Inter costos puncta exululavit .... . et errantem dexteram tirunculi gladiatoris ipsa in jugulum suum posuit. (Act. sine., p. 88.) ↩
Dans cette même Carthage qui rappeloit tant d'autres souvenirs, Cyprien remporta la palme due à son éloquence et à sa foi ; ce premier F'Fénélon eut la tête tranchée : il se banda Jui-même les yeux ; Julien, prêtre, et Julien, diacre, lui lièrent les mains; ses néophytes étendirent des linges pour recevoir son sang.
Long-temps avant lui Polycarpe, qui gouvernoit l'église de Smyrne depuis soixante-dix ans, et qui avoit été placé par l'apôtre Jean, fit d'après l'ordre du consul son entrée sur un âne dans sa ville épiscopale, comme le Christ dans Jérusalem. Le peuple crioit : « C'est le docteur de l'Asie, le père des chrétiens, le destructeur de nos dieux; qu'on lâche un lion contre Polycarpe. » Cela ne se put, parce que les combats de bêtes étoient achevés. Alors le peuple cria tout d'une voix: « Que Polycarpe soit brûlé vif.
Le bûcher préparé, Polycarpe ôta sa ceinture et se dépouilla de ses habits. On le voulait clouer au bûcher comme son maître à la croix; il déclara que cette précaution étoit inutile et qu'il demeureroit ferme; il fut donc simplement attaché : il ressembloit à un bélier choisi dans le troupeau comme un holocauste agréable et accepté de Dieu '. Le vieillard regarda le ciel et dit :
1 Tanquam aries insignis et immenso grege delectus, ut holocaustum gratum et acceptum Deo.
« Dieu de toutes les créatures je te rends grâces! Je prends part au calice de la passion de ton Christ, pour ressusciter à la vie éternelle. Je te bénis, je te glorifie par le Pontife, Jésus-Christ ton fils bien aimé, à qui gloire soit rendue, à toi et à l'Esprit saint, dans les siècles à venir. Amen1. »
1 Deus totius creatura, tibi gratias ago. In calice passionis Christi tui particeps fiam in resurrectionem vita æterna. Te laudo, te benedico, te glorifico per Jesum Christum dilectum tuum filium pontificem : gloria nunc et in secula seculorum. Amen. ( Euseb., Ecci. bist., lib. Iv, p. 73.) ↩
Quand il eut dit, le feu fut mis au bûcher ; les flammes se déployèrent autour de la tête du martyr comme une voile de vaisseau enflée par le vent2. Ses actes portent qu'il ressembloit à de l'or ou de l'argent éprouvé au creuset3 et qu'il exhaloit une odeur d'encens ou d'un parfum vital4. Le confecteur chargé d'achever les bêtes blessées perça Polycarpe; il sortit tant de sang des veines du vieillard qu'il éteignit le feu5.
2 Tanquam velum navigii ventorum Hlatibus turgescens, caput martyris undique obvallat. (Ibid.) ↩
3 Tanquam aurum et argentum in camino ignis ardore probatum. (Ibid. ) ↩
4 Fragrantem odorem indè hauriebamus, velut ex thure odorifero, aut quam vitalio aromate. (Ibid. ) ↩
5 Tanta cruoris copia effluxit ut ignem prorsus extin guéret. ( Euseb., hist., lib. IV, c. 14, p. 72. ↩
Pothin, évêque de Lyon, âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, foible et infirme, fut battu, foulé aux pieds, traîné dans l'arène et rejeté dans la prison où il rendit l'esprit. Ses compagnons de souffrances sembloient, au milieu des supplices, se guérir d'une plaie par une plaie nouvelle; les exécuteurs, en les tourmentant, avoient moins l'air de bourreaux qui font des blessures que de médecins qui les pansent ; tant ces confesseurs étoient joyeux. Plusieurs d'entre eux, du fond des cachots où on les replongea avant de leur donner le coup de la mort, écrivirent en grec le récit de leur martyre. La lettre portoit cette suscription : les serviteurs de Jésus-Christ, qui demeurent à Vienne et a Lyon, en Gaule, aux frères d'Asie et de Phrygie qui ont la même foi et la même espérance dans la rédemption : paix, grâce et gloire de la part de Dieu, le Père, et de Jésus-Christ notre seigneur1.
1 Servi J. C. qui Viennam et Lugdunum Galliæ incolunt, fratribus in Asiâ et Phrygiâ qui eamdem nobiscum redemptionis fidem et spem habent, pax, gratia et gloria, a Deo pâtre et Christo Jesu domino nostri sit vobis. ( Euseb., hist., lib. v, cap. 1, p. 84. ↩
Je ne vous parlerai point du martyre de séductions, employé après l'inutilité des menaces et des douleurs : dignités, honneurs, fortune, voluptés même essayées par de belles femmes, furent sans succès comme les lions et le feu.
Il y a de la puissance dans le sang : ces générations de l'âge héroïque chrétien qui subjuguèrent les classes industrielles, enfantèrent les générations de l'âge philosophique chrétien, qui conquirent à leur tour les hommes de l'intelligence. Cet âge philosophique n'est pas séparé brusquement de l'âge héroïque; il prend naissance dans celui-ci; ses premiers génies enseignent et meurent sur l'échafaud, mais leur doctrine règne et triomphe dans leurs successeurs, quand l'ère des confesseurs est passée. Le christianisme philosophique ne détruisit pas non plus le christianisme héroïque, mais les sacrifices s'accomplirent d'une autre façon dans les combats contre les hérésiarques, ou sous le fer des Barbares.