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L'Enchanteur 1768—1848
Études historiques Première partie. mours des Barbares (suite 2)

Étude sixième

Première partie. mours des Barbares (suite 2)

Études historiques · 22 min de lecture · p. 127–149 · chapitre 53 sur 92

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

» tre son fils Hadebrand, qui étoit resté à Bern (Vérone). Ils ne se connoissoient ni l'un ni l'autre. Ici commence le fragment dont le grand style rappelle l'école homérique :

J'ai ouï dire que se provoquèrent dans une rencontre Hildebrand et Hadebrand, le père et le fils. Alors les héros arrangèrent leur sarreau* de guerre, se couvrirent de leur vêtement de bataille, et par-dessus ceignirent leurs glaives. Comme ils lançoient les chevaux pour le combat, Hildebrand, fils d'Herebrand, parla : c'étoit un homme noble, d'un esprit prudent. Il demanda brièvement qui étoit son père parmi la race des hommes, ou de quelle famille es-tu? Si tu me l'apprends, je te donnerai un vêtement de guerre à triple fil; car je connois, ô guerrier! toute la race des hommes.

* Ce mot est d'origine germanique : il est ici employé dans le texte (saro). Je l'ai conservé, ne sachant comment le remplacer. ↩

Hadebrand , fils d'Hildebrand , répondit : Des hommes vieux et sages dans mon pays, qui maintenant sont morts, m'ont dit que mon père s'appeloit Hildebrand; je m'appelle Hadebrand. Un jour il s'en alla vers l'est ; il fuyoit la haine d'Odoacre (Othachr), il étoit avec Théodoric (Theothrich ) et un grand nombre de ses héros. Il laissa seuls , dans son pays, sa jeune épouse , son fils encore petit, ses armes qui n'avoient plus de maître; il s'en alla du côté de l'est. Depuis , quand commencèrent les malheurs de mon resté que la Muse armée. « Je ne crains pas la mort, disoit l'Iroquois; je me ris des tourmens.

cousin Théodoric, quand il fut un homme sans amis, mon père ne voulut plus rester avec Odoacre. Mon père étoit connu des guerriers vaillans; ce héros intrépide combattait toujours à la tête de l'armée ; il aimoit trop à combattre, je ne pense pas qu'il soit encore en vie. - Seigneur des hommes, dit Hildebrand ; jamais du haut du ciel tu ne permettras un combat semblable entre hommes du même sang. Alors il ôta un précieux bracelet d'or, qui entouroit son bras, et que le roi des Huns lui avait donne. Prends-le, dit-il à son fils , je te le donne en présent. Hadebrand, fils d'Hildebrand, répondit : C'est la lance à la main, pointe contre pointe, qu'on doit recevoir de semblables présens. Vieux Hun! tu es un mauvais compagnon; espion rusé, tu veux me tromper par tes paroles , et moi je veux te jeter bas avec ma lance. Si vieux, peux-tu forger de tels mensonges? Des hommes de mer, qui avoient navigué sur la mer des Vendes , m'ont parlé d'un combat dans lequel a été tué Hildebrand, fils d' Herebrand. Hildebrand, fils d'Herebrand, dit : Je vois bien à ton armure que tu ne sers aucun chef illustre, et que dans ce royaume tu n'as rien fait de vaillant. Hélas! hélas ! Dieu puissant ! quelle destinée est la mienne ! J'ai erré hors de mon pays soixante hivers et soixante étés. On me plaçait toujours à la tête des combattans ; dans aucun fort, on ne m'a mis les chaînes aux pieds , et maintenant il faut que mon propre enfant me pourfende avec son glaive, m'étende mort avec sa hache, ou que je sois son meurtrier. Il » Que ne puis-je dévorer le cœur de mes ennemis? »

peut l'arriver facilement, si ton bras te sert bien, que tu ravisses à un homme de cœur son armure, que tu pilles son cadavre; fais-le, si tu crois en avoir le droit, et que celui-là soit le plus infâme des hommes de l'Est qui te détourneroit de ce combat, dont tu as un si grand désir. Bons compagnons qui nous regardez, jugez dans votre courage qui de nous deux aujourd'hui peut se vanter de mieux lancer un trait, qui saura se rendre maître de deux armures. Alors ils firent voler leurs javelots à pointes tranchantes, qui s'arrêtèrent dars leurs boucliers ; puis ils s'élancèrent l'un sur l'autre. Les haches de pierre résonnoient..... Ils frappaient pesamment sur leurs blancs boucliers ; leurs armures étoient ébranlées, mais leurs corps demeuroient immobiles.....

» ci s'arrête le fragment. Je cite les premiers vers du texte pour donner idée de l'allemand d'alors ; on verra i qu'il étoit beaucoup plus sonore que l'allemand d'aujourd'hui

Ik gihorta that seggen, that sih urhettun anon muotin Hildibraht enti Hathubrant untar heriuntuem.

Sunu fatar ungo. Iro saro rihtun, Garutun se iro guthamun, gurtur sin iro suert ana, Helidos, uber ringa do si to dero hiltu ritun.

« Comme exemple de l'ancienne poésie scandinave, je citerai le trait suivant tiré de l'Edda. Ici nous trouverons autant de grandeur, mais moins de calme ; plus

» Mange oiseau ( c'est une tête qui parle à un aigle dans l'énergique traduction de VI. F'au-riel), mange oiseau, mange ma jeunesse; repais-toi de ma bravoure, ton aile en deviendra grande d'une aune et ta serre d'un empan '. »

Les lois mêmes étoient du domaine de la poésie. Un homme d'un rare talent dans l'histoire, M. Thierry, a fort ingénieusement remarqué que les premières lignes du prologue » de violence et de férocité, mais une férocité sublime. »

(Ici M. Ampère donne le chant de Gunar tel que je l'ai transporté dans mon récit, pag. 122).

«Voici, continue le savant traducteur un échantillon de la langue scandinave ancienne, dans laquelle existe ce morceau remarquable, comme en général tous ceux de l'Edda, par un caractère sombre et grand. »

Hiarta skal mér Havgna

í hendi liggja

Blóthugt ôr briósti

Scorit bald-ritha Saxi slithr-beito Syni thio thaus

Skaro their hiarta

Hjalla ôr brjósti

Blothuct that a bjoth langtho

Ok báro for gunar.

1 Chants populaires de la Grèce.

TOME III bis. 9

de la loi salique semblent être le texte littéral d'une ancienne chanson; il les rend ainsi d'un style ferme et noble :

« La nation des Franks, illustre, ayant Dieu pour fondateur, forte sous les armes, ferme dans les traités de paix, profonde en conseil, noble et saine de corps , d'une blancheur et d'une beauté singulière, hardie, agile et rude au combat, depuis peu convertie à la foi catholique, libre d'hérésie; lorsqu'elle étoit i encore sous une croyance barbare, avec l'inspiration de Dieu, recherchant la clef de la science; selon la nature de ses qualités, désirant la justice, gardant sa piété; la loi salique fut dictée par les chefs de cette nation, qui en ce temps commandoient chez elle........

» Vive le Christ qui aime les Franks! Qu'il i regarde leur royaume..... Cette nation est celle » qui, petite en nombre, mais brave et forte, secoua de sa tête le dur joug des Romains. v

La métaphore abondoit dans les chants des scaldes : les fleuves sont la sueur de la terre et le sang des vallées, les flèches sont les filles de l'infortune, la hache est la main de l'homicide, l'herbe est la chevelure de la terre, la terre est le vaisseau qui flotte sur les âges, la mer est le champ des pirates, un vaisseau est leur patin ou le coursier des flots.

Lés Scandinaves avoient de plus quelques poésies mythologiques. « Les déesses qui président aux combats, les belles Walkyries étoient à cheval, couvertes de leur casque et de leur bouclier. Allions, disent-elles, poussons nos chevaux au travers de ces mondes tapissés de verdure qui sont la demeure des dieux. »

Les premiers préceptes moraux étoient aussi confiés en vers à la mémoire: « L'hôte qui vient chez vous a les genoux froids; donnez-lui du feu. Il n'y a rien de plus inutile que de trop boire de bière : l'oiseau de l'oubli chante devant ceux qui s'enivrent, et leur dérobe leur âme. Le gourmand mange sa mort. Quand un homme allume du feu, la mort entre chez lui avant que ce feu soit éteint. Louez la beauté du jour quand il est fini. Ne vous fiez ni à la glace d'une nuit, ni au serpent qui dort, ni aux tronçons de l'épée, ni au champ nouvel lement semé. s

Enfin les Barbares connoissoient aussi les chants d'amour : « Je me battis dans ma jeunesse avec les peuples de Devonstheim, je tuai leur jeune roi; cependant une fille de Russie me méprise.

» Je sais faire huit exercices ; je me tiens ferme » à cheval; je nage, je glisse sur des patins, je » lance le javelot, je manie la rame : cependant v une fille de Russie me méprise1. s

1 Les deux Edda, les Sagha; Worm. litt. Runic. ; Mallet, Hist. de Danem. ↩

Plusieurs siècles après la conquête de l'empire romain , l'usage des hymnes guerriers continua : les défaites amenoient des complaintes latines dont l'air est quelquefois noté dans les vieux manuscrits : Angelbert gémit sur la bataille de Fontenay et sur la mort de Hugues, bâtard de Charlemagne. La fureur de la poésie étoit telle, qu'on trouve des vers de toutes mesures jusque dans les diplômes du huitième, du neuvième et du dixième siècle2. Un chant teutonique conserve le souvenir d'une victoire remportée sur les Normands, l'an 881, par Louis, fils de Louis le Bègue. « J'ai connu un roi appelé le seigneur Louis, qui servoit Dieu de bon cœur, parce que Dieu le récompensoit..... Il saisit la lance et le bouclier, monta promptement a cheval, et vola pour tirer vengeance de ses ennemis3. Personne n'ignore que Charlemagne avoit fait recueillir les anciennes chansons des Germains.

2 Voyez entre autres une Charte de l'an 835. ↩

3 Rerum Gall. et Franc. script., t. Ix, p. 99. ↩

La chronique saxonne donne en vers le récit d'une victoire remportée par les Anglois sur les

Danois, et l'histoire de Norvége, l'apothéose d'un pirate du Danemark, tué avec cinq autres chefs de corsaires sur les côtes d'Albion1.

1 Voyez ces chants dans l'Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands, de M. A. Thierry, t. 1, p. 131 de la 3°. édit. ↩

Les nautoniers normands célébroient eux-mêmes leurs courses ; un d'entre eux disoit : «Je suis né dans le haut pays de Norvége; chez des peuples habiles à manier l'arc; mais j'ai préféré hisser ma voile, l'effroi des laboureurs du rivage. J'ai aussi lancé ma barque parmi les écueils, loin du séjour des hommes. » Et ce scalde des mers avoit raison, puisque les Danes ont découvert le Vineland ou l'Amérique.

Ces rhythmes militaires se viennent terminer à la chanson de Roland qui fut comme le dernier chant de l'Europe barbare. « A la bataille d'Hasting, dit admirablement le grand peintre d'histoire que je viens de citer, un Normand appelé Taillefer poussa son cheval en avant du front de bataille, et entonna le chant des exploits, fameux dans toute la Gaule, de Charlemagne et de Roland. En chantant il jouoit de son épée, la lançoit en l'air avec force et la recevoit dans sa main droite; les Normands répétoient ces refrains ou crioient : › Dieu aide ! Dieu aide1! »

1 Thierry, Hist. de la conquête de l'Angl. par les Normands, t. 1, p. 213. ↩

Wace nous a conservé le même fait dans une autre langue :

T'Taillefer, qui moult bien chantoit Sur un cheval qui tost alloit, Devant eus alloit chantant De l'Allemaigne et de Rollant , Et d'Olivier et de vassaux, Qui moururent à Rainschevaux.

Cette ballade héroïque qui se devroit retrouver dans le roman de Rollant et d'Olivier, de la Bibliothéque des Rois Charles V, VI et VII2, fut encore chantée à la bataille de Poitiers.

2 Ducange ; voce cantinela Rollandi; Mém. de l'Ac. des Inscript., t. 1, partie 1, p. 317 ; Hist. litt. de la France, t. VII, Avertis., p. 73. ↩

Les poésies nationales des Barbares étoient accompagnées du son du fifre, du tambour et de la musette. Les Scythes, dans la joie des festins, faisoient résonner la corde de leur arc3. La cithare ou la guitare étoit en usage dans les Gaules4

3 Diod. Sic. ↩

4 Plut. in Demetr. . ↩

, et la harpe dans l'île des Bretons : il y avoit trois choses qu'on ne pouvoit saisir pour dettes chez un homme libre du pays de Galles : son cheval, son épée et sa harpe.

Dans quelles langues tous ces poëmes étoient-ils écrits ou chantés? Les principales étoient la langue celtique, la langue slave, les langues teutonique et scandinave: il est difficile de savoir à quelle racine appartenoit l'idiome des Huns. L'oreille dédaigneuse des Grecs et des Romains n'entendoit dans les entretiens des Franks et des Tartares que des croassemens de corbeaux1 ou des sons non articulés, sans aucun rapport avec la voix humaine2; mais quand les Barbares triomphèrent, force fut de comprendre les ordres que le maître donnoit à l'esclave. Sidoine Apollinaire félicite Syagrius de s'exprimer avec pureté dans la langue des Germains : « Je ris, dit le littérateur puéril, en voyant un Barbare craindre devant vous de faire un barbarisme dans sa langue. » Le quatrième canon du concile de Tours ordonne que chaque évêque traduira ses sermons latins en langues romane et tudesque 1. Louis le Débonnaire fit mettre la Bible en vers teutons. Nous savons, par Loup de Ferrières, que sous Charles le Chauve on envoyoit les moines de Ferrières à Pruym pour se familiariser avec la langue germanique?. On fit connoître à la même époque les caractères dont les Normands se servoient pour garder la mémoire de leurs chansons ; ces caractères s'appeloient runstabath; ce sont les lettres runiques : on y joignit celles qu'Éthicus avoit inventées auparavant et dont saint Jérôme avoit donné les signes.

1 Julian. Op. ↩

2 Nec aliâ voce notum, nisi quæ humani sermonis imaginem assignabat. (Jornand., cap. 24, de reb. Gret. ) ↩

3 Æstimari minime potest, quanto mihi coterisque sit risui, quoties audio quod te præsenti formidet facere linguæ sux Barbarus barbarismum. (Rer. Gall. et Franc. scrip., tom. 1, pag. 794.)

La parole usitée dans les forêts, est dès sa naissance une parole complète pour la poésie : sous le rapport des passions et des images, elle dégénère en se perfectionnant. L'homme perd en imagination ce qu'il gagne en intelligence ; enchaîné dans la sociabilité, l'esprit s'effraie d'une expression indépendante et dépouille sa libre et fière allure. Il n'y a rien d'aussi vivant que le grec d'Homère, depuis long-temps passé avec Ulyse et Achille : ce ne sont pas les langues primitives qui sont mortes, c'est le génie qui n'est plus là pour les parler et les entendre.

1 Concil. Gall.

Quelques monumens des langues de nos ancêtres nous restent ; on est obligé d'avouer qu'elles étoient plus douces et plus harmonieuses dans leur âge héroïque, qu'elles ne le sont aujourd'hui dans leur âge humain. L'évêque des Goths, Ulphilas, traduisit dans son idiome paternel, au quatrième siècle, les Evangiles : conservés jusqu'à nos jours, ils ont été imprimés avec des glossaires et de savantes recherches1. Si vous comparez le teutonique d'Ulphilas avec le teutonique du serment de Charles et de Louis, tel que Nithard2 nous l'a transmis, et avec le teutonique du chant de victoire de Louis, fils de Louis le Bègue3, vous reconnoîtrez qu'à mesure que l'on descend vers l'allemand moderne, la prononciation devient plus rude et plus difficile. Les mots de l'idiome d'Ulphilas se terminent très-souvent par des voyelles et surtout par la voyelle a : wisandona (existence), Gotha (Dieu ), waldufuja (puissance), godamma (bon), etc. Ce gothique a beaucoup de rapport avec le scandinave du fragment manuscrit de Fulde et du Chant de Gunar, tiré de l'Edda1. On ne voit pas même, dans le fac simile du texte d'Ulphilas, les lettres qu'il fut, dit-on, obligé d'inventer pour rendre la prononciation de ses compatriotes; en y remarque seulement quelques ligatures grecques mêlées aux caractères latins, mais ne présentant pas dans leur aggrégation le même pouvoir labial, lingual et guttural qu'elles expriment dans le grec.

1 Ulphilas, Gothische Bibel übersgtzung. (Edit. de Jean Christ. Zahn, Weissenfels, 1805.) ↩

2 Nithardi histor., lib un, p. 227, in rer. Gall. script., t. VII. ↩

3 Rer. Gall. script., t. IX, p. 99. ↩

1 Voyez plus haut, pag. 122, 123 et 129, note 1, ce chant et ce fragment. ↩

D'après un passage d'Hérodote, un système assez plausible assigne aux peuples de la Finlande et de la Gothie une origine asiatique; on les fait descendre d'une colonie des Mèdes, et l'on a trouvé des analogies entre la langue des l'erses et celle des Suédois et des Danois. Des noms propres surtout ont paru les mêmes dans les deux idiomes : le Gustaff ou Gustaw des Suédois répond au Gustaspe ou Hystaspe des Perses; Oten, Olstanus, Ostanus, rois de Suède, portent les noms persans d'Otanus, Olstanes et Ostanes. Gibert2, à l'appui de son système (aujourd'hui étendu et reproduit) auroit pu remarquer que l'Edda mentionne un peuple conquérant venu de l'Asie dans les régions septentrionales de la Baltique. Le savant Robert Henri, ministre de la communion calviniste à Édimbourg, a enrichi son Histoire d'Angleterre de différens spécimen des dialectes bretons et anglo-saxons à différentes époques : le tableau placé à la fin de ce volume, vous donnera une idée des langues que parloient les destructeurs du monde romain.

2 Mémoires pour servir à l'hist. des Gaules, p. 241. ↩

Passons à la religion des Barbares. Les historiens nous disent que les Huns n'en avoient aucune1 ; nous voyons seulement qu'ils croyoient, comme les Turcs, à une certaine fatalité. Les Alains, comme les peuples d'origine celtique, révéroient une épée nue fichée en terre2. Les Gaulois avoient leur terrible Dis , père de la Nuit, auquel ils immoloient des vieillards sur le dolmin, ou la pierre druidique3 ; les Germains adoroient la secrète horreur des forêts4. Autant la religion de ceux-ci étoit simple, autant celle des Scandinaves étoit compliquée.

1 Sine lara, vel lege aut ritu stabuli. (Amm. Marc.) ↩

2 Gladius barbarico ritu humi figitur nudus. (1d. , lib. xxxI, cap. 9.) ↩

3 Tertul. et August. ↩

4 Tacit., de mor. Germ. ↩

Le géant Ymer fut tué par les trois fils de Bore : Odin, Vile et Ve. La chair de Ymer forma la terre, son sang la mer, son crâne le ciel1. Le Soleil ne savoit pas alors où étoit son palais, la Lune ignoroit ses forces, et les Etoiles ne connoissoient point la place qu'elles devoient occuper.

1 Texte scandinave. Or y mis holdi Var iörp vm skavpvd, En or sveita sær, En or hausi himin. Traduction latine. Ex Ymeris carne Terra creata est ; Ex sanguine autem mare ; .... Ex cranio autem cœlum. (Edda sæmundar hinns fröda, p. 58. Hafniæ, 1787.) ↩

Un autre géant, appelé Norv, fut le père de la Nuit. La Nuit, mariée à un enfant de la famille des Dieux , enfanta le Jour. Le Jeur et la Nuit furent placés dans le ciel, sur deux chars conduits par deux chevaux ; Hrim - Fax (crinière gelée) conduit la Nuit ; les gouttes de ses sueurs font la rosée : Skin-Fax (crinière lumineuse ), mène le Jour2. Sous chaque cheval se trouve une outre pleine d'air : c'est ce qui produit la fraîcheur du matin.

2 Skin-Faxi (juba splendens) vocatur Qui serenum trahit Qui curret Per æsculum Ygg-Drasilly. ↩

Un chemin ou un pont conduit de la terre au firmament : il est de trois couleurs et s'appelle l'arc-en-ciel. Il sera rompu quand les mauvais Génies après avoir traversé les fleuves des Enfers, passeront à cheval sur ce pont.

La cité des Dieux est placée sous le chêne Ygg-Drasill ' qui ombrage le monde. Plusieurs villes existent dans le ciel.

Le Dieu Thor est fils aîné d'Odin ; Tyr est la divinité des victoires. Heindall aux dents d'or, a été engendré par neuf vierges. Loke est l'artisan des tromperies. Le loup Feuris est fils de Loke2 ; enchaîné avec difficulté par les Dieux,

2 Snorr. Edda, fab. 29. ↩

Diem super humanum genus.

Hrim-Faxi (juba pruinosus) vocatur

Qui singulas trahit Noctes super bénéficia numina.

De lupatis stillare facit guttas Quovis manè, Jude venit ros in convalles.

1 Subtus ab arbore Ygg-Drasilli.

il sort de sa bouche une écume qui devient la source du fleuve Vam (les vices).

Frigga est la principale des Déesses guerrières qui sont au nombre de douze; elles se nomment Walkiries : Gadur, Rosta et Skulda (l'Avenir ) , la plus jeune des douze fées, vont tous les jours à cheval choisir les morts1.

1 Snorr. Edda, fab. 29. ↩

Il y a dans le ciel une grande salle, le Valhalla, où les braves sont reçus après leur vie. Cette salle a cinq cent quarante portes; par chacune de ces portes sortent huit guerriers morts pour se battre contre le Loup2. Ces vaillants squelettes s'amusent à se briser les os, et viennent ensuite dîner ensemble : ils boivent le lait de la chèvre Heidruna qui broute les feuilles de l'arbre Lorada3. Ce lait est de l'hydromel : on en remplit tous les jours une cruche assez large pour enivrer les héros décédés. Le monde finira par un embrasement.

2 Quingenta ostiorum Et ultrà quadraginta, Ità puto in Valhalla esse : Octinginti Einheriorum Exeunt simul per unum ostium, Cùm contra lupum pugnatum eunt. ( Edda sæmundar hinns fröda, p. 53.) ↩

3 Heidruna vocatur capra Quæ stat supra aulam Odini Et pabulum sibi carpit ex Læradi ramis : marck, et les monumens de la mythologie des unciens Scandinaves, pour servir de preuve à cette introduction, par le même auteur, in-4°., Copenhague, 1766. ↩

Des magiciens ou des fées, des prophétesses, des Dieux défigurés empruntés de la mythologie grecque, se retrouvoient dans le culte de certains Barbares. Le surnaturel est le naturel même de l'esprit de l'homme: est-il rien de plus étonnant que de voir des Esquimaux assemblés autour d'un sorcier sur leur mer solide, à l'entrée même de ce passage si long-temps cherché, qu'une éternelle barrière de glace fermoit au vaisseau de l'intrépide capitaine Parry1

1 Second voyage du capitaine Parry pour découvrir le passage au nord-ouest de l'Amérique. ↩

De la religion des Barbares descendons à leurs gouvernements.

Ces gouvernements paroissent avoir été en général des espèces de républiques militaires dont les chefs étoient électifs, ou passagèrement héréditaires par l'effet de la tendresse,

Craterem illa ( quotidiè) implebit Liquidi illius medonis.

Non potis est iste potus deficere.

Voyez aussi Mallet, Introd. à l'histoire de Danede la gloire, ou de la tyrannie paternelle. Toute l'antiquité européenne du Paganisme et de la barbarie n'a connu que la souveraineté élective : la souveraineté héréditaire fut l'ouvrage du Christianisme; souveraineté même qui ne s'établit qu'au moyen d'une sorte de surprise, laissant dormir le droit à côté du fait.

La société naturelle présente les variétés de gouvernement de la société civilisée : le despotisme, la monarchie absolue, la monarchie tempérée, la république aristocratique ou démocratique1. Souvent même les nations sauvages ont imaginé des formes politiques d'une complication et d'une finesse prodigieuses, comme le prouvoit le gouvernement des Hurons. Quelques tribus germaniques, par l'élection du roi et du chef de guerre, créoient deux autorités souveraines indépendantes l'une de l'autre; combinaison extraordinaire.

1 Voyez, dans le vol. VII de cette édition, le voyage en Amérique, gouvernement des Sauvages, p. 47. ↩

Les peuples , sortis de l'orient de l'Asie, différoient en constitutions des peuples venus du nord de l'Europe : la cour d'Attila offroit le spectacle du sérail de Stanboul ou des palais de Pékin, mais avec une différence notable ; les femmes paroissoient publiquement chez les Huns; Maximin fut présenté à Gerça, principale reine ou sultane favorite d'Attila ; elle étoit couchée sur un divan ; ses suivantes brodoient assises en rond sur les tapis qui couvroient le plancher. La veuve de Bléda avoit envoyé en présens aux ambassadeurs de belles esclaves.

Les Barbares, qui en raison de quelques usages particuliers ressembloient aux sauvages que j'ai vus au Nouveau-Monde, différoient d'eux essentiellement sous d'autres rapports. Une centaine de Hurons, dont le chef tout nu portoit un chapeau bordé à trois cornes , servoient autrefois le gouverneur françois du Canada : les pourroit-on comparer à ces troupes de race slave ou germanique, auxiliaires des troupes romaines? Les Iroquois, au temps de leur plus grande prospérité, n'armoient pas plus de dix mille guerriers : les seuls Goths mettoient, comme un excédant de leur conscription militaire, un corps de cinquante mille hommes à la solde des Empereurs; dans le quatrième et dans le cinquième siècle les légions entières étoient composées de Barbares. Attila réunissoit sous ses drapeaux sept cent mille combattants, ce qu'à peine seroit en état de fournir aujourd'hui la nation la plus populeuse de l'Europe. On voit aussi dans les charges du palais et de l'Empire, des Franks, des Goths, des Suèves, des Vandales : nourrir, vêtir, équiper tant d'hommes, est le fait d'une société déjà poussée loin dans les arts industriels; prendre part aux affaires de la civilisation grecque et romaine, suppose un développement considérable de l'intelligence. La bizarrerie des coutumes et des mœurs n'infirme pas cette assertion : l'état politique peut être très-avancé chez un peuple, et les individus de ce peuple conserver les habitudes de l'état de nature.

L'esclavage étoit connu de toutes ces hordes ameutées contre le Capitole. Cet affreux droit, émané de la conquête, est pourtant le premier pas de la civilisation : l'homme entièrement sauvage tue et mange ses prisonniers; ce n'est qu'en prenant une idée de l'ordre social, qu'il leur laisse la vie à fin de les employer à ses travaux.

La noblesse étoit connue des Barbares comme l'esclavage; c'est pour avoir confondu l'espèce d'égalité militaire qui naît de la fraternité d'armes, avec l'égalité des rangs, que l'on a jamais pu douter d'un fait avéré. L'histoire prouve invinciblement que différentes classes sociales existoient dans les deux grandes divisions du sang scandinave et caucasien. Les Goths avoient leurs Ases ou demi-dieux : deux familles dominoient toutes les autres, les Amali et les Baltes.

Le droit d'aînesse étoit ignoré de la plupart des Barbares; ce fut avec beaucoup de peine que la loi canonique parvint à le leur faire adopter. Non-seulement le partage égal subsistoit chez eux, mais quelquefois le dernier né d'entre les enfants, étant réputé le plus foible, obtenoit un avantage dans la succession. « Lorsque les frères ont partagé le bien de leur père, dit la loi gallique, le plus jeune a la meilleure maison, les instruments de labourage, la chaudière de son père, son couteau et sa cognée1. » Loin que l'esprit de ce qu'on appelle la loi salique fût en vigueur dans la véritable loi salique, la ligne maternelle étoit appelée avant la ligne paternelle dans les héritages et les affaires résultant d'iceux. On va bientôt en voir un exemple à propos de la peine de l'homicide?.

1 Leg. Wall., lib. II, cap. 17. : On trouve une très-bonne note sur la succession de la Terre salique, article 5 du titre 62, dans la nouvelle traduction des lois des Francs, par M. J.-L'.-A. Peyré. J'aime à rendre d'autant plus de justice à cet estimable auteur, qu'on a peu ou point parlé de son travail auquel M. Isambert a joint une préface. On ne saurait trop encourager ces études sérieuses qui coûtent tant de peine et rapportent si peu de gloire. ↩

Le gouvernement suivoit la régie de la famille; un roi, en mourant, partageoit sa succession entre ses enfans, sauf le consentement ou la ratification populaire : la loi politique n'étoit dans sa simplicité que la loi domestique.

Chez plusieurs tribus germaniques la possession étoit annale; propriétaire de ce qu'on avoit cultivé, le fonds, après la moisson, retournoit à la communauté1. Les Gaulois étendoient le pouvoir paternel jusque sur la vie de l'enfant ; les Germains ne disposoient que de sa liberté2. Au pays de Galles, le Pencénedlt ou chef du clan, gouvernoit toutes les familles3.

1 Arva per annos mutant. ( Tacit., de mor. Germ. , cap. 26. ) ↩

2 César, de bell. Gal. , lib. vI, cap. 19. ↩

3 Leg. Wal., p. 164. ↩

Les lois des Barbares, en les séparant de ce que le christianisme ei le Code romain y ont introduit, se réduisent à des lois pénales pour la défense des personnes et des choses. La loi salique s'occupe du vol des pores, des bestiaux, des brebis, des chèvres et des chiens, depuis le cochon de lait jusqu'à la truie qui marche à la tête d'un troupeau, depuis le veau de lait jusqu'au taureau, depuis l'agneau de lait jusqu'au mouton, depuis le chevreau jusqu'au bouc, depuis le chien conducteur de meutes jusqu'au chien de berger. La loi gallique défend de jeter une pierre au bœuf attaché à la charrue et de lui trop serrer le joug1.

1 Leg. Wal., lib. I1, cap. 9. ↩

Le cheval est particulièrement protégé : celui qui a monté un cheval ou une jument sans la permission du maître, est mis à l'amende de quinze ou de trente sous d'or. Le vol du cheval de guerre d'un Frank, d'un cheval hongre, d'un cheval entier et de ses cavales, entraîne une forte composition2. La chasse et la pêche ont leurs garants: il y a rétribution pour une tourterelle ou un petit oiseau dérobés aux lacs où ils s'étoient pris, pour un faucon happé sur un arbre, pour le meurtre d'un cerf privé qui servoit à embaucher les cerfs sauvages, pour l'enlèvement d'un sanglier forcé par un autre chasseur, pour le déterrement du gibier ou du poisson cachés, pour le larcin d'une barque ou d'un filet à anguilles. Toutes les espèces d'arbres sont mises à l'abri par des dispositions spéciales ; veiller à la vie des forêts3, c'étoit faire des lois pour la patrie.

2 Lex Salic., tit. 25. - Lex Ripu., tit. 42. ↩

3 Lex Salic , tit. S. - Lex Ripu., tit. 68. ↩