Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Études historiques Analyse raisonnée. DB (suite 9)

Étude sixième

Analyse raisonnée. DB (suite 9)

Études historiques · 22 min de lecture · p. 350–372 · chapitre 87 sur 92

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Un héraut, dépêché par Henri aux Parisiens, fut renvoyé sans réponse et avec ignominie. La faculté de théologie (c'est-à-dire, selon le sieur de l'Estoile, huit ou dix soupiers et marmitons) déclara les sujets déliés du serment de fidélité et d'obéissance à Henri de Valois, naguères roi.

Primum quod populus hujus regni solutus est et liberatus a sacramento fidelitatis et obedientice prafato Henrico régi præstito. Deinde, etc.

Sur la requête de la duchesse douairière de Guise, le parlement rendit un arrêt dans la forme suivante :

Arrests de la court souveraine des pairs de France, donnez contre les meurtriers et assassinateurs de messieurs les cardinal et duc de Guyse.

«Veu par la court, toutes les chambres assemblées, la requeste à elle présentée par dame Catherine de Clèves, duchesse douairière de Guyse, tant en son nom que comme tutrice naturelle de ses enfans mineurs : contenant que le feu seigneur, duc de Guyse, pair et grand maistre de France, son mary, estoit fils d'un prince qui a remply toute la terre du renom de ses vertus, si utiles à la France, que l'ayant estendue du côté d'Allemaigne, par la conservation de Metz, il l'a rejointe du côté de l'Angleterre à la grande mer, son ancienne borne, par la prise de Calais, et d'un autre endroit, il l'a délivrée de la terreur d'une place par avant réputée inexpugnable par la ruine de Thionville. Puis ayant heureusement travaille à purger ce royaume du venin contagieux de l'hérésie qui l'avoit quasi tout infecté, et se voyant prest d'en venir à bout, il fut proditoirement meurtry et assassiné par les ennemys de Dieu et de son église, délaissant trois enfans qui se sont toujours montrés vrais héritiers des vertus de leur père, même de son zèle ardent en la religion catholique, apostolique et romaine. .

» Ceux qui veulent toujours continuer la dissolution de leur première vie et préparer le chemin à la domination des hérétiques, n'en peuvent imaginer un plus propre moyen que le massacre des princes qui s'estoient toujours montrez les plus affectionnez au soulagement du peuple et à la conservation de la pure religion catholique. Pour l'exécution duquel desseing ayant rejuré l'édit d'union, et renouvelle les autres promesses d'assurance tant par sermens solennels que par toutes autres simulations de bienveillance, voires jusques à se dewouer par imprécations pleines d'horreur, après avoir prins la sainte Eucharistie. Enfin, le vingt-troisième décembre, le duc de Guyse, qui estoit assis au conseil, ayant esté mandé de la part du roy, et s'étant levé et acheminé pour y aller seul, nud, et sans autres armes que l'espée nec avec sa qualité, comme celui qui ne se fût jamais défié d'une si indigne perfidie, est cruellement massacré par plusieurs meurtriers, expressément disposés à cet effect. › .

» La suppliante désireroit en reformer de l'ordonnance d'icelle, requéroit à cette cause commission de la dicte court luy estre octroyée pour informer des faicts susdits, circonstances et dépendances, et ce, par tels des conseillers de la dicte court qu'il lui plairoit commettre pour l'information veue et rapportée estre décrétée contre ceux qui se trouveroient chargez et coupables et autrement procéder comme de raison. Oy sur ce le procureur général qui l'auroit requis. Et tout considéré la dicte court, toutes les chambres assemblées, a ordonné et ordonne commission d'icelle estre délivrée à la dicte suppliante. »

Cet arrêt fait revivre le pouvoir souverain de la cour des pairs même sur un roi , et ce roi est le roi légitime, le roi de France ; l'information doit être faite contre ceux qui se trouveront chargés et coupables ; ces coupables sont les assassins, et leur chef Henri de Valois : enfin le parlement se prétend la cour des pairs : voilà l'aristocratie entière ressuscitée, appuyée de la fougue populaire et recommençant sa vie d'un moment par le JUGEMENT d'un roi : qu'a fait de plus la démocratie de 1793?

D'un autre côté, Henri III, en faisant mourir les deux Guises , avoit agi selon les principes de la monarchie d'alors : toute justice émanoit du roi ; le roi étoit le souverain juge ; il étoit aussi le pouvoir constituant ; il étoit aussi le pouvoir exécutif; il faisoit la loi et l'appliquoit ; il portoit le glaive et la main de justice; il avoit droit de prononcer l'arrêt et de frapper ; un meurtre de sa part pouvoit être inique, mais il étoit légal. Le despotisme est fondé sur les mêmes principes que la démocratie : les spoliations et les massacres sont légaux par le peuple souverain ; les confiscations et les assassinats sont également légaux par le monarque absolu.

Vous voyez ici face à face l'ancienne aristocratie et l'ancienne monarchie avec tous leurs principes et tous leurs inconvénients.

Un service solennel fut fait à Notre-Dame pour le duc et le cardinal de Guise. On exposoit partout leurs portraits ou leurs images en cire, percés de grands poignards. Passoient et repassoient des processions où hommes et femmes, garçons et filles, marchoient pêle-mêle et demi-nus d'église en église. « Ce bon religieux de chevalier d'Aumale s'y trouvoit ordinairement, jetant au travers d'une sarbacane des dragées musquées aux demoiselles auxquelles il donnoit des collations; auxquelles la sainte Beuve n'étoit oubliée, qui seulement couverte d'une fine toile et d'un point coupé à la gorge se laissa une fois mener par-dessous le bras au travers de l'église de Saint-Jean et muguetter au scandale de plusieurs. » (L'Estoile.)

Mais rien ne fut plus remarquable qu'une procession générale des petits enfants des deux sexes au nombre de cent mille, portant des cierges ardents qu'ils éteignoient sous leurs pieds, en disant : «Dieu permette qu'en bref la race des » Valois soit entièrement éteinte. »

Les prédicateurs redoubloient d'invectives contre le roi. « Ce teigneux, disoit le docteur Boucher, est toujours coiffé à la turque, d'un turban, lequel on ne lui a jamais vu ôter, même en communiant pour faire honneur à iJésus-Christ ; et quand ce malheureux hypocrite sembloit d'aller contre les Reîtres, il avoit un habit d'allemand fourré et des crochets d'argent qui signifioient la bonne intelligence et accord qui étoient entre lui et ces diables noirsen pistoletés ; bref, c'est un Turc par la tête, un Allemand par le corps, une harpie par les mains, un Anglois par la jarretière, un Polonois par les pieds, et un vrai diable en l'âme.

Lincestre, curé de Saint-Gervais, déclara, le mercredi des Cendres, qu'il ne prêcheroit point l'Évangi!e, mais qu'il prêcheroit « la vie, gestes et faits abominables de ce perfide tyran Henri de Valois. . .. Il tira de sa poche un des chandeliers du roi que les Seize avoient dérobé aux capucins, et auquel il y avoit des satyres engravés, lesquels il affirmoit être les démons du roi, et que ce tyran adoroit pour ses dieux. » (L'Estoile. )

Henri III avoit été un des massacreurs de la Saint-Barthélemy; il étoit religieux jusqu'à la superstition ; il aimoit les moines; il en avoit établi d'une nouvelle sorte à Paris, les Feuillants; il passoit une partie de sa vie à visiter les églises, à faire des processions et des pèlerinages pieds nus, en habits de pénitent. Il étoit grand ennemi des réformés; il avoit gagné contre eux, avec beaucoup de vaillance, les deux batailles de Jarnac et de Montcontour ; enfin il s'étoit déclaré le chef de la Ligue : rien de tout cela ne lui valut, parce qu'il avoit contre lui la haine des prêtres qui lui préféroient les Guises. La manière dont ils parvinrent à lui enlever l'opinion populaire, est un chef-d'œuvre d'industrie et de calomnie : prédications, libelles, gravures, tout fut employé. Dans une oraison funèbre du duc de Guise, Muldrac de Senlis compare Henri de Valois au mauvais riche, « lequel Henri, dit-il, nous avons vu non-seulement estre habillé de pourpre et d'escarlate, mais avec ses mignons, habillés de mesme et encore plus richement que lui, mener une vie dissolue, danser tout nud avec une femme ' publique qu'il a fait exprès venir de loing pays.

«Il n'étoit plus question, dit un autre écrit, parlant du roi et du duc d'Espernon, il n'étoit plus question que de vivre selon la sensualité; chassant la vertu bien arrière d'eux, aujour-

• Je change le mot du texte.

» d'hui (en secret néanmoins ) ils usoient d'une sorte de libertinage1 et demain d'un autre : ores se faisant servir à table dans le cabinet par des femmes toutes nues, et par après faisans un nouveau mesnage. ›

1 Je change encore le mot du texte. ↩

De méchantes gravures représentoient la Loire roulant des noyés avec cette explication : figure des cruautés que Henry de Valois avoit exécutées contre les gens de bien qui ne trouvoient bons ses mauvais déportements. Dans une autre gravure, on voyoit une grande main marquée de trois fleurs de lis, saisissant par les cheveux avec des doigts crochus une religieuse à genoux devant un crucifix. L'inscription portoit : Figure de la Vierge religieuse, violée à Poissy par Henry de Valois.

Une autre main, se glissant à travers des barreaux, s'étendoit sur une croix enrichie de diamants et couchée sur un coussin de velours ; on lisoit au-dessous de l'image : Pourtraict du sacrilége fuit par Henri de Valois en la Sainte-Chapelle à Paris. Ce prince étoit accusé d'avoir dit, en regardant la couronne d'épines de la Sainte-Chapelle : « Jésus - Christ avoit la tête bien grosse. »

Le duc de Mayenne, pressé par sa sœur la duchesse de Montpensier, étoit arrivé à Paris : le conseil de l'union le déclara lieutenant général de l'état royal et couronne de France. Paris, bien différent alors de ce qu'il étoit sous le roi Jean aux temps féodaux, commençoit à prendre sur la France compacte et nationalisée cet ascendant qu'il a conservé : le reste du royaume catholique l'imita et se révolta contre l'autorité de Henri III.

Ce prince avoit fait à Blois la clôture des États le 16 janvier 1589; de là, après avoir manqué Orléans, il s'étoit retiré à Tours presque sans troupes. 1l appela auprès de lui les membres fugitifs du parlement de Paris, de la chambre des comptes et de la cour des aides, et il entama des négociations avec le roi de Navarre.

Le Béarnois, pendant la tenue des États de Blois, avoit présidé l'assemblée des églises réformées à La Rochelle ; il faisoit la guerre en Poitou et dans la Saintonge, ayant en tête le duc de Nevers qui commandoit les troupes royales : par le conseil de Mornay, il publia un manifeste qui tendoit à le raprocher de Henri III et de la nation ; on y trouve ses sentiments, son caractère et son style : « Plut à Dieu que je n'eusse jamais » été capitaine, puisque mon apprentissage de- « voit se faire aux dépens de la France ! Je suis » prêt à demander au roi, mon seigneur, la paix, » le repos de son royaume et le mien. On m'a souvent sommé de changer de religion ; mais comment? la dague à la gorge....

» ... Si vous désirez simplement mon salut, je vous remercie : si vous ne désirez ma conversion que par la crainte que vous avez qu'un jour je ne vous contraigne, vous avez tort. »

Le roi de France craignoit de se joindre au roi de Navarre ; sa répugnance auroit été fondée en politique, s'il eût été le chef de l'opinion catholique, mais c'étoit le duc de Mayenne qui étoit alors à la tête de cette opinion, comme frère et successeur du duc de Guise. Néanmoins l'accord fut fait entre les deux rois par l'entremise de Diane, légitimée de France, sœur naturelle de Henri III : on stipula une trêve d'un an avec clause de déclarer conjointement la guerre au duc de Mayenne. Le duc se présenta avec une armée et fut sur le point d'enlever Henri dans la ville qui lui servoit d'asile. L'entrevue de Henri III et du Béarnois eut lieu au Plessis-lez-Tours, le dernier jour du mois d'avril 1589. Le roi de France attendoit le roi de Navarre dans les jardins du château de Louis XI. Il n'y avoit alors ni chausses-trappes, ni broches, ni grilles de fer, ni gibets, mais une grande foule de capitaines et de soldats curieux de ce spectacle d'union au milieu des haines si vives qui divisoient la France.

Le Béarnois arriva : « de toute sa troupe, nul n'avoit de manteau et de panache que lui ; tous avoient l'écharpe, et lui vêtu en soldat, le pourpoint usé sur les épaules et aux côtés de porter la cuirasse. Le haut-de-chausse de velours feuille morte, le manteau d'écarlate, le chapeau gris avec un grand panache blanc. »

Les deux Henri se virent long-temps sans se pouvoir approcher à cause de la foule. Enfin, le premier Bourbon se jeta aux pieds du dernier Valois, qui le releva et l'embrassa en l'appelant son frère.

Henri de Navarre écrivit à Mornay: « La glace a été rompue, non sans nombre d'avertissements que ; si j'y allois, j'étois mort : j'ai passé l'eau en me recommandant à Dieu. » C'étoit à peu près la position du duc de Guise à Blois, mais la confiance du Balafré vint du mépris et du désespoir, et celle du Béarnois d'une conscience sans reproche.

Les rois s'avancèrent vers Paris. La réunion de l'armée protestante et de l'armée catholique, sous le même étendard, changea la nature des événements. Jusque-là il avoit été possible que ces guerres civiles religieuses devinssent une véritable révolution : tant que les réformés eurent un drapeau à part, leur marche vers l'avenir et l'indépendance de leurs principes pouvoient amener un changement dans la constitution de l'état ; mais aussitôt que les catholiques et les huguenots se rangèrent sous un commun chef, l'esprit aristocratique républicain se perdit; la monarchie triompha; les troubles de la France ne furent plus qu'une vulgaire question de personnes et des malheurs stériles.

Divers petits combats eurent lieu. Les soldats de l'armée de Mayenne forçoient les prêtres de baptiser les veaux, les moutons, les cochons, et de leur donner les noms de carpes, de brochets et de barbots.

Henri, excommunié par le pape, reçut la nouvelle de cette excommunication à Etampes. « Le remède à cela, lui dit le Béarnois, c'est de vaincre et vous serez absous. » Un gentilhomme envoyé de la part du roi à madame de Montpensier lui déclara, de la part de son maître, qu'elle entretenoit le feu de la sédition, et que si elle tomboit jamais dans les mains du roi il la feroit brûler vive. Elle répondit : «Le feu est pour les sodomites comme lui. » Les rois vinrent asseoir leurs camps devant Paris; leurs armées réunies, en y comprenant les dix mille Suisses amenés par Sancy, s'élevoient à plus de quarante milles hommes. Henri III prit son logement à Saint - Cloud dans la maison de Gondy. Contemplant la capitale de la France du haut des collines, il disoit : « Paris, tête trop grosse pour le corps, tu as besoin d'une saignée pour te guérir. » (D'Avila.) Jacques Clément mit fin à ses menaces et à ses espérances; il tua le roi d'un coup de couteau à Saint-Cloud, le 1°". août 1589. « Vous pouvez juger, monsieur, écrit un témoin oculaire, quel étoit ce piteux et misérable spectacle de voir d'un côté le roi ensanglanté tenant ses boyaux entre ses mains, de l'autre ses bons serviteurs qui arrivoient à la file, pleurant, criant, se déconfortant. › ( Lettre de La Guesle. )

Charles de Valois, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet, comte d'Auvergne et duc d'Angoulême, avoit rencontré Jacques Clément en allant chez le roi : « Je trouvai ce monstre de moine, dit - il dans ses trop courts Mémoires, que la nature avoit fait de si mauvaise mine, que c'étoit un visage de démon plutôt que de forme humaine. s

La sœur du duc de Guise, la fière Montpensier, n'avoit pas craint de se livrer à ce démon pour lui mettre le poignard à la main.

Henri fit dresser un autel vis-à-vis de son lit, son chapelain y dit la messe; au moment des élévations Henri prononça ces paroles : « Seineur Dieu, si tu connois que ma vie soit utile et profitable à mon peuple et à mon état, conserve-moi et me prolonge mes jours, sinon prends mon corps et sauve mon âme; ta volonté soit faite. » ( Certificat de plusieurs seigneurs. )

Le roi de Navarre arriva, Henri III lui tendit la main : « Mon frère, lui dit-il, vous voyez comme vos ennemis et les miens m'ont traité, il faut que vous preniez garde qu'ils ne vous en fassent autant. › Henri déclara que le roi de Navarre étoit son légitime successeur; il invita les seigneurs présents à le reconnoître.

« Je ne regrette point d'avoir peu vécu, puisque je meurs en Dieu; je sais que la dernière heure de ma vie sera la première de mes félicités; mais je plains ceux qui me survivent, mes bons et fidèles serviteurs.

» Je vous conjure tous par l'inviolable fidélité que vous devez à votre patrie, et par les cendres de vos pères, que vous demeuriez fermes et constants défenseurs de la liberté commune, et que vous ne posiez les armes que vous n'ayez entièrement nettoyé le royaume des perturbateurs du repos public; et d'autant que la division seule sape les fondements de cette monarchie, avisez d'être unis et conjoints en une même volonté. Je sais, et j'en puis répondre, que le roi de Navarre mon beau-frère, légitime successeur de cette couronne, est assez instruit ès-lois de bien régner, pour bien savoir commander choses raisonnables; et je me promets que vous n'ignorez pas la juste obéissance que vous lui devez. Remettez les différends de la religion à la convocation des Etats du royaume, et apprenez de moi, que la piété est un devoir de l'homme envers Dieu, sur lequel! le bras de la chair n'a point de puissance : adieu, mes amis, convertissez. vos pleurs en oraisons, et priez pour moi. » (Histoire des derniers troubles, livre V.) Henri III expira le mercredi 2 août, deux heures après minuit, ayant pardonné à ceux qui avoient pourchassé sa blessure. ( Certificat des seigneurs. )

S'il y avoit douleur à Saint-Cloud, il y avoit joie à Paris : maudit ici, béni là; admiré dans un parti, ravalé dans l'autre; grand ou petit personnage en deçà ou au delà d'une limite et d'un jour, traîné du mausolée à l'égout, ou transporté de l'égout au mausolée; tel est le sort de tout homme qui s'est fait un nom dans les temps de factions. Les véritables paroles de Henri III sur son lit de mort furent graves et courageuses, les ligueurs lui prêtèrent d'autres discours; ainsi les révolutionnaires falsifièrent les mémoires de Cléry, et mirent dans la bouche de Louis XVI à l'échafaud des expressions ignobles. On vendoit dans les rues de Paris, en 1589, les propos lamentables de Henri de Valois : « O Satan, tu m'as versé au commencement de bon vin...........

» Déjà ma sentence est prononcée, mon sépulcre et tombeau jà prest et appareillé aux ténèbres, pour me recevoir cause de mes péchés. Où est maintenant la grandeur de mes richesses? la multitude de mes barons et gentilshommes? Où sont mes gendarmes et l'ordre de mes armées? Où est l'appareil de mes délices? Où sont mes chiens de chasse? Où sont mes chevau-légers? Où sont mes oiseaux, si bien chantants? Où sont mes grandes salles si richement peintes et tapissées?

» O mes péchés et délices, me rendez-vous ce que vous m'aviez promis?.. . . Oh ! qui sera mon loyal ami ! mon féable secours à ce mien dernier besoin, à cette étroite heure de ma départie. . . Je suis tourmenté très-àprement par la véhémente chaleur du feu, par la très-furieuse rigueur du froid, par les ténèbres, fumée, grand faim, grand soif, puantise, par horrible vision des diables, et leurs cris perpétuels et épouvantables, et par le ver de ma méchante et malheureuse conscience. .. Mes mains mollettes, qui pour chasser le froid et l'ardeur du soleil étoient jadis couvertes de gants, et mes bras beaux et jolis ornés de bracelets, mes pieds semblablement, en somme tout mon corps endure tourment. Je suis laid, vilain, passible, pesant, obscur; choses tristes, déconfortées, me sont exhibées et représentées. .. .

» En tourments demeurerai et en privation éternelle de la vision de Dieu. »

Les ligueurs faisoient de Henri III un ennemi de Dieu, et révolutionnaires faisoient de Louis X VI un ennemi de la liberté.

L'effet de la mort de Henri dans le camp des deux rois étoit représenté aux Parisiens avec un mélange d'exaltation, de raillerie et de vérité propre à agir sur la foule. « Les nouvelles de cette prompte mort furent incontinent semées par tout le camp, et d'Espernon de se contrister et pleurer comme un veau, et messieurs de la garde de se regarder l'un et l'autre les bras croisés, et les politiques qui avoient fait saler leur états pour les mieux conserver, de demeurer étonnés, et les Suisses de boire, et ceux qui pensent de succéder à la couronne, de rire en cœur, et faire bonne mine et mauvais jeu, maudissant les ligueurs et encore plus le pauvre jacobin, qui tout mort est tiré à quatre chevaux et brûlé par après. Je vous laisse à penser le mal qu'il enduroit, étant traité ainsi après sa mort. Son âme cependant ne laisse de monter au ciel avec les bienheureux ; de celle de Henri de Valois, je m'en rapporte à ce qui en est. » (Discours véritable de l'étrange et subite mort de Henri de Valois.)

Lorsque madame de Montpensier reçut la première nouvelle de l'assassinat, elle sauta au cou du messager : « Ah ! mon ami, soyez le bienvenu ! Mais est-il vrai au moins? ce méchant, ce perfide, ce tyran est-il mort ? Dieu que vous me faites aise ! Je ne suis marrie que d'une chose, c'est qu'il n'ait su avant de mourir que c'est moi qui l'ai fait faire. » Elle courut chez madame de Nemours sa mère, monta avec elle en carrosse, et s'en alla de rue en rue distribuant des écharpes vertes, couleur d'une espèce de deuil dérisoire consacré aux foux : «Bonne nouvelle, mes amis, s'écrioit-elle, bonne nouvelle ! le tyran est mort, il n'y a plus de Henri de Valois en France. » (L'Estoile. )

Madame de Nemours, du haut des degrés du grand hôtel des Cordeliers, harangua le peuple. On fit des feux de joie ; les prédicateurs canonisèrent Jacques Clément ; on publia les actes du Martyre de frère Jacques Clément de L'ordre de saint Dominique. On vendoit à la foule le portrait du moine, avec des vers dignes du héros :

Un jeune jacobin, nommé Jacques Clément, Dans le bourg de Saint-Cloud, une lettre présente A Henri de Valois, et vertueusement Un couteau fort pointu dans l'estomac lui plante.

Sixte-Quint en plein consistoire déclara que le régicide Jacques Clément étoit comparable pour le salut du monde, à l'Incarnation et à la Résurrection, et que le courage du religieux jacobin surpassoit celui d'Éléazar et de Judith. Ce pape avoit trop peu de conviction politique, et trop de génie pour être sincère dans ces comparaisons sacriléges, mais il lui importoit d'encourager des fanatiques prêts à tuer des rois au nom du pouvoir papal. Le parlement de Toulouse ordonna qu'une procession solennelle auroit lieu tous les ans, le jour de l'assassinat du roi. ( Dupleix.)

Au reste jamais coup de poignard n'a produit plus grand effet et révolution plus subite ; il dispersa une armée formidable qui assiégeoit Paris; il coupa une branche sur l'arbre de saint Louis, et fit pousser un autre rameau royal : une couronne catholique tomba sur la tête d'un prince huguenot, lequel prince, abandonnant le protestantisme, priva les religionnaires de leur chef, et anéantit cette espèce d'avenir qui pouvoit naître de la Réformation.

Coligny, le connétable de Montmorency, le maréchal de Saint-André, François de Guise et le premier cardinal de Guise, les deux Condés, Henri de Guise, et le cardinal son frère, Catherine de Médicis, n'étoient plus: ainsi les personnages les plus remarquables sous les règnes de Henri II, de François II, de Charles IX, de Henri III, disparoissent avant et avec le dernier prince de cette race. Le règne des Valois finit à Saint-Cloud, le 2 août 1589 ; celui des Bourbons y commença le même jour, pour y finir le 31 juillet 1830.

Maintenant il est essentiel de dérouler de suite le tableau des mœurs depuis Henri II jusqu'à Henri IV, parce qu'il offre des choses qu'on n'avoit point encore vues en France, et qu'on ne reverra jamais. Les orgies sanglantes de la république révolutionnaire ne reparoîtront pas davantage: les mœurs, aux deux époques, étoient symptomatiques de faits épuisés.

La débauche et la cruauté sont les deux caractères distinctifs de l'ère des Valois.

A la Saint-Barthélemy, sans parler du meurtre général, un nommé Thomas, se vantoit d'avoir massacré quatre-vingts huguenots dans un seul jour. Coconnas épouvanta Charles ÏX lui-même par son récit : il avoit racheté trente huguenots des mains du peuple, et les avoit tués à petits coups de stylet, après leur avoir fait abjurer leur foi sous promesse de la vie. Le parfumeur de Catherine de Médicis, « homme confit en toutes sortes de cruautés et de méchancetés, alloit aux prisons poignarder les huguenots, et ne vivoit que de meurtres, brigandages et empoisonnements. v

On entretenoit des assassins à gages comme des domestiques : les Guises en avoient, les Châtillons en avoient, les rois en avoient : tous ceux qui les pouvoient payer en avoient, et ces assassins connus n'étoient point ou étoient rarement punis. Charles IX, son frère ( roi de Pologne et depuis, Henri III) Henri, roi de Navarre, et le bâtard d'Angoulême, étant allés dîner chez Nantouillet, prévôt de Paris, lui volèrent sa vaisselle d'argent. Ce jour-là même Nantouillet avoit caché chez lui quatre coupe-jarrets pour commettre un meurtre qu'ils exécutèrent : ces quatre hommes, entendant le fracas que faisoient les rois et se croyant découverts, furent au moment de sortir de leur repaire le pistolet à la main.

Marguerite de Valois fit poignarder dans son lit Du Goaast, favori de Henri III.

Outre les assassins à gages, on s'attachoit des braves qui se provoquoient entre eux, et qui ressuscitèrent les gladiateurs gaulois; ces jeunes gentilshommes, qui s'attachoient à des maîtres, passoient les jours dans les salles basses du Louvre à tirer des armes, ou dans la campagne à franchir des fossés, à manier le pistolet et la dague. Les amis se lioient par des serments terribles : quand un ami faisoit une absence, l'ami restant prenoit le deuil, laissoit croître sa barbe , se refusoit à tous plaisirs, et paroissoit plongé dans une mélancolie profonde. Les femmes entroient dans ces associations romanesques : au signal de sa maîtresse, il se falloit précipiter dans une rivière sans savoir nager, se livrer aux bêtes féroces, ou se déchiqueter avec un poignard.

On jouoit avec la mort; Henri III portoit un long chapelet dont les grains étoient des têtes de mort, et qu'il appeloit le fouet de ses grandes haquenées. Il avoit encore de petites têtes de mort peintes sur les rubans de ses souliers. Sion l'eût cru on auroit transformé le bois de Boulogne en un cimetière, qui seroit devenu ce qu'est aujourd'hui le cimetière de l'Est. Marguerite de Valois et la duchesse de Nevers se firent apporter les têtes de Coconas et de La Mole, leurs amants décapités; elles les baisèrent, les embaumèrent et les baignèrent de leurs larmes. Villequier tue sa femme, parce qu'elle ne se vouloit pas prostituer à Henri III. Simiers tue son frère, chevalier de Malte, que sa femme aimoit. Baleins condamne à mort dans son château un jeune homme qui avoit séduit sa sœur : la sentence est rédigée par un prétendu greffier, dans une moquerie de cour de justice; Baleins prononce l'arrêt, et l'exécute. Le soldat corse San-Pietro étrangle Vanina, sa femme ; menacé d'un jugement, il vient à la cour, et dit: Qu'importe au roi, qu'importe à la France la bonne ou la mauvaise intelligence de Pierre avec sa femme ? Pierre reste estimé et impuni.

Tous les jours il y avoit des rencontres de cent contre cent, de deux cents contre deux cents, comme au moyen âge de l'Italie, à tous propos des duels d'un contre un, de deux contre deux, de quatre contre quatre; ceux de Caylus, de Maugiron, d'Antragues, de Riberac, de Schomberg et de Livarot sont entre les plus connus.

Bussy d'Amboise avoit aimé Marguerite de Valois qui ne s'en cache pas dans ses Mémoires. Attaché au duc d'Anjou, Bussy insultoit incessamment les mignons du roi. « Entrant dans la chambre du roi avec cette belle façon qui lui étoit naturelle, le roi lui dit qu'il vouloit qu'il is'accordât avec Caylus. .. . . ... » Bussy lui répond : « Sire, s'il vous plaît que je le baise, j'y suis tout disposé.» Et, accommodant les gestes avec la parole, lui fit une embrassade à la pantalone. » (Marguerite de l'alois.)

Bussy avoit une intrigue avec la femme de Charles de Chambres, comte de Montsoreau, grand-veneur du duc d'Anjou; il en parloit dans une lettre qu'il écrivoit à ce prince, lui disant qu'il tenoit dans ses filets la biche du grand-veneur. Le duc d'Anjou montra cette lettre à Henri III qui, haïssant Bussy, la communiqua au mari offensé. Montsoreau contraignit sa femme de donner un rendez-vous à Bussy au château de Constancières, et l'y fit assassiner. Bussy, gouverneur d'Anjou, étoit abbé de Bourgueil, et son messager d'amour étoit le lieutenant criminel de Saumur. « Telle fut la fin du capitaine Bussy, d'un courage invincible, haut à la main, fier et audacieux ; aussi vaillant que son épée. .