Étude sixième
Analyse raisonnée. DE (suite 2)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Khlother décéda l'an 628. Il eut deux fils : Dagobert et Karibert. Karibert mourut vite, et Dagobert donna du poison à Khildérich, fils aîné de Karibert. Un autre fils de ce prince, Bogghis, se contenta de l'Aquitaine à titre de duché héréditaire.
Le roi Dagobert menoit toujours avec lui grande tourbe de concubines, c'est-a-dire de meschines qui pas n'étoient ses épouses, sans autres qu'il avoit autre part qui avoient et nom et à ornement de roynes (Mer des Hist. et chron.). Grégoire de Tours cite trois reines : Nanthilde, Vulfgunde et Berthilde; il se dispense de nommer les concubines, parce qu'elles sont, dit-il, en trop grand nombre. Les trésors de Dagobert et de saint Éloi sont demeurés fameux. En chasses le roi se déportoit a coustumément (Mer des Hist.). Il y a une belle et poétique histoire d'un cerf qui se réfugia dans une petite chapelle bâtie à Catulliac par sainte Geneovete, sur les corps de saint Denis et de ses compagnons. Ce fut là que Dagobert jeta les fondements de ce Capitole des François où se conservoient leurs chroniques avec les cendres royales, comme les pièces à l'appui des faits. Buonaparte fit reconstruire les souterrains dévastés, et leur promit sa poussière en indemnité des vieilles gloires spoliées : il a déçu sa tombe. Louis XVIIÏ occupe à peine un coin obscur des caveaux vides, avec les restes plus ou moins retrouvés de Marie-Antoinette, de Louis XVI, et quelques ossements rapportés de l'exil. Puis s'est venu cacher auprès de son père le dernier des Condé, devant le cercueil duquel Bossuet fût demeuré muet. Enfin le duc de Berry attend inutilement son père, son frère et son fils dans ces sépulcres d'espérance. Que sert-il de préparer d'avance un asile au néant, quand l'homme est chose si vaine qu'il n'est pas même sûr de naître?
Les deux fils de Dagobert, Sighebert II ou III, roi d'Austrasie, Khlovigh II, roi de Bourgogne et de Neustrie, gouvernèrent l'empire des Franks. Peppin le Vieux avoit été maire du palais sous Dagobert ; il continua de l'être sous Sighebert.
Suit l'histoire confuse de Dagobert II et III, de Khlother III, de Khildéric II, de Thierry III. La puissance royale avoit passé aux maires du palais après les sanglants démêlés de Grimoald, d'Arkembald, de l'évêque Léger, et d'Ebroin.
Ebroin est assassiné ; plusieurs maires du palais sont élus : Berther est le dernier. Peppin de Héristal, duc d'Austrasie, petit-fils de Peppin le Vieux, père de Karle le Martel, aïeul de Peppin le Bref, et trisaïeul de Charlemagne, fait la guerre à Thierry, auquel il donnoit toujours le nom de roi. Thierry est battu, et Peppin au lieu de le détrôner, règne à côté de lui sous le nom de maire du palais. Peppin fait rentrer dans l'obéissance les peuples qui s'étoient soustraits à l'autorité des Franks.
A Thierry III commence la série des rois surnommés fainéants. L'âpre sève de la première race s'affadit promptement, et les fils de Khlovigh tombèrent vite du pavois dans un fourgon traîné par des bœufs.
Peppin continua de régner sous Khlovigh III, Khildebert III, fils de Thierry, et sous une partie du règne de Dagobert III, fils de Khildebert III ( de 692 à 714). Peppin meurt et paroît avant de mourir, ou méconnoître les grandes qualités de son fils Karle (Martel), ou n'oser le faire élire à sa place, parce que Karle n'étoit. que le fils d'une concubine, Alpaïde : il lui substitua son petit-fils Theudoalde. Un enfant devint maire du palais sous la tutelle de Plectrude, son aïeule, comme s'il eût été un roi héréditaire. Karle, qui ne portoit pas encore son surnom, est emprisonné au désir de Plectrude. Les Francs se soulèvent : Theudoalde fuit; Karle se sauve de sa prison ; les Austrasiens le reconnoissent pour leur duc.
Les Sarrazins appelés par le comte Julien, chassoient alors les Visigoths et envahissoient l'Espagne. Les peuples du Nord se ruoient sur la France.
Dagobert meurt, et laisse un fils nommé Thierry, mais les Franks choisirent Daniel, fils de Khilpéric II, qui régna sous le nom de Khilpéric II.
Il combattit Karle, duc d'Austrasie, qui le vainquit. Celui-ci fit nommer roi Khlother IV. Ge Khlother mourut tôt, et Khilpéric II, retiré en Aquitaine, fut rappelé par Karle qui se contenta d'être son maire du palais.
Thierry IV, dit de Chelles, fils de Dagobert III, succède à Khilpéric II (720). C'est sous ce règne que Karle le Martel déploya ces talents de victoire qui lui valurent son surnom. Les Sarrazins avoient déjà traversé l'Espagne, passé les Pyrénées, et inondé la France jusqu'à la Loire. Karle le Martel les écrasa entre Tours et Poitiers , et leur tua plus de trois cent mille hommes (732). C'est un des plus grands événements de l'histoire : les Sarrazins victorieux, le monde étoit mahométan. Karle abattit encore les Frisons, les fit catholiques, bon gré, malgré, et réunit leur pays à la France.
Karle vainquit Eudes, duc d'Aquitaine, et força Hérald, fils d'Eudes, à lui faire hommage des domaines de son père.
Thierry étant décédé, Karle régna seul sur toute la France comme duc des Franks, depuis 737 jusqu'à 742. Il contint les Saxons soulevés de nouveau, chassa les Sarrazins de la Provence. Grégoire III lui proposa de se soustraire, mi pape, à la domination de l'empereur Léon, et de le proclamer, lui Karle, consul de home : commencement de l'autorité temporelle des papes.
Karle meurt (741). Karloman et Peppin, ses fils, se partagent l'autorité royale. Peppin élu chef de la Neustrie, de la Bourgogne et de la Provence, proclame roi Khildéric III, fils de Khildéric II, dans cette partie du royaume; Karloman reste gouverneur de l'Austrasie, puis se retire à Rome et embrasse la vie monastique.
Quand le voyageur français regarde le Soracte à l'horizon de la campagne romaine, se souvient-il qu'un Frank, fils de Karle le Martel, frère de Peppin le Bref et oncle de Charlemagne, habitoit une cellule au haut de cette montagne?
Khildéric III est détrôné, tondu et enfermé dans le monastère de Sithin ( Saint-Bertin). Il mourut en 754. Son fils Thierry passa sa vie à l'ombre des cloîtres dans le couvent de Fontenelle, en Normandie. Les Mérovingiens avoient régné deux cent soixante-dix ans.
Si les Etudes qui précèdent sont fondées sur des faits incontestables, le lecteur ne s'est point trouvé en un pays nouveau dans le royaume des Franks; c'est toujours l'empire barbare romain, tel qu'il existoit plus d'un siècle avant l'invasion de Khlovigh. Seulement le peuple vainqueur qui s'est substitué à la souveraineté des Césars, parie sa langue maternelle, et se distingue par quelques coutumes de ses forêts; le fond de la société est demeuré le même. Au lieu de généraux romains, on voit des chefs germaniques qui se font gloire de jeter sur leur casaque étroite et bigarrée, la pourpre consulaire qu'on leur envoie de Constantinople, mais à laquelle ils n'étoient pas étrangers. Tout étoit romain, religion, lois, administration : les Gaules, et surtout le Lyonnois, l'Auvergne, la Provence, le Languedoc, la Guyenne, étoient couverts de temples, d'amphithéâtres, d'aquéducs, d'arcs de triomphe, et de villes ornées de Capitoles; les voies militaires existoient partout; Brunehilde les fit réparer. Il est vrai que les rois de la première race et les maires du palais les plus fameux, entre autres Karle le Martel, saccagèrent des cités qu'avoient épargnées les précédents Barbares. Avignon fut détruit de fond en comble; Agde et Beziers éprouvèrent le même sort. C'est encore Karle le Martel qui renversa Nîmes (738); il y ensevelit ces ruines que nous essayons d'exhumer.
La nature des propriétés ne changea pas davantage sous la domination des Franks; l'esclavage étoit de droit commun chez les Barbares comme chez les Romains, bien qu'il fût plus doux chez les premiers. Ainsi la servitude que l'on remarque en Gaule devenue franke, n'étoit point le résultat de la conquête; c'étoit tout simplement ce qui existoit parmi le peuple vainqueur et parmi le peuple vaincu, l'effet de ces lois grossières nées de la rude liberté germanique, et de ces lois élaborées, écloses du despotisme raffiné de la civilisation romaine. Les Gaulois, que la conquête franke trouva libres, restèrent libres ; ceux qui ne l'étoient pas portèrent le joug auquel les condamnoit le Code romain, les lois salique, ripuaire, saxonne, gombette et visigothe. La propriété moyenne continuoit à se perdre dans la grande propriété, par les raisons qu'en donne Salvien : De Gub. (Voyez l'Étude cinquième, troisième partie.)
Quant à l'état des personnes, le tarif des compositions annonce bien la dégradation morale de ces personnes, mais ne prouve pas le changement de leur état. Les noms seuls suffisent pour indiquer la position des hommes: presque tous les noms des évêques, et des chefs des emplois civils, sont latins de ce côté-ci de la Loire, dans les premiers siècles de la monarchie, et presque tous les noms de l'armée sont Franks; mais en Provence, en Auvergne, et de l'autre côté de la Loire jusqu'aux Pyrénées, presque tous les noms sont d'origine latine ou gothique dans l'armée, l'Eglise et l'administration. Lorsque les chefs franks commencèrent à entrer eux-mêmes dans le clergé et que le soldat devint moine, l'évêque et le moine se firent à leur tour soldats. On voit, dès la première race, l'évêque d'Auxerre, Haincmar, combattre avec Karles le Martel contre les Sarrasins, et contribuer puissamment à la victoire. (Hist. épis. Autis. )
Les sciences et les lettres furent à cette époque aans les Gaules, ce qu'elles étoient dans le monde romain, selon le degré d'instruction et le plus ou moins de tranquillité des diverses provinces de l'empire. Fortunat, Fredégher, Grégoire de Tours, Marculfe, saint Rémi, une foule d'ecclésiastiques et quelques laïques lettrés écrivoient alors.
Sous le rapport politique, nous voyons le dernier des Mérovingiens tondu et renfermé dans un cloître : ce n'est point encore là une nouveauté; l'usage remontoit plus haut; on rasoit les derniers empereurs d'Occident pour en faire des prêtres et des évêques.
Mais il ne me semble pas certain que Khilpéric devînt moine, bien qu'on lui coupât les cheveux et qu'on le confinât dans un monastère. Couper les cheveux à un Mérovingien, c'étoit tout simplement le déposer et le reléguer dans la classe populaire. On dépouilloit un roi frank de sa chevelure comme un empereur de son diadème : les Germains dans leur simplicité, avoient attaché le signe de la puissance à la couronne naturelle de l'homme.
Il arriva que l'inégalité des rangs se glissa par cette coutume dans la nation : pour que les chefs fussent distingués des soldats, il fallut bien que ceux-ci se coupassent les cheveux ; le simple Frank portoit les cheveux courts par derrière et longs par devant (Sidoine). Khlovigh et ses premiers compagnons, en revenant de la conquête du royaume des Visigoths, offrirent quelques cheveux de leur tête à des évêques : ces Samson leur laissoient ce gage comme un signe de force et de protection. Un pêcheur trouva le corps d'un jeune homme dans la Marne; il le reconnut pour être le corps de Khlovigh II, à la longue chevelure dont la tête étoit ornée, et dont l'eau n'avoit pas encore déroulé les tresses ( Greg. Tur., lib. 8). Les Bourguignons, à la bataille de Véseronce, reconnurent au même signe qu'un chef frank, Khlodomir, avoit été tué. « Ces chefs, dit Agathias, portent une chevelure longue ; ils la partagent sur le front et la laissent tomber sur leurs épaules ; ils la font friser; ils l'entretiennent avec de l'huile ; elle n'est point sale, comme celle de quelques peuples, ni tressée en petites nattes comme celle des Goths. Les simples Franks ont les cheveux coupés en rond, et il ne leur est pas permis de les laisser croître. »
On prêtoit serment sur ses cheveux..
A douze ans on coupoit pour la première fois la chevelure aux enfants de la classe commune; cela donnoit lieu à une fête de famille appelée capitolatoria.
Les clercs étoient tondus comme serfs de Dieu : la tonsure a la même origine.
On condamnoit les conspirateurs à s'inciser mutuellement les cheveux.
Les Visigoths paroissent avoir attaché aux cheveux la même puissance que les Franks : un canon du concile de Tolède, de l'an 628, déclare qu'on ne pourra prendre à roi celui qui se sera fait couper les cheveux.
Quand les cheveux repoussoient le pouvoir revenoit. Thierry III recouvra la dignité royale qu'il avoit perdue en perdant ses cheveux (Quam nuper tonsoratur amiserat, recepit dignitatem). Khlovigh avoit fait couper les cheveux au roi Khararik et à son fils. Khararik pleuroit de sa honte, son fils lui dit : « Les feuilles tondues » sur le bois vert ne se sont pas séchées; elles s renaissent promptement. s (In viridi ligno hœ frondes succisæ sunt, nec omnina arescunt; sed velociter emergent. )
La couronne même de Charlemagne, n'usurpa point sur la chevelure du Frank l'autorité souveraine : Lother se vouloit saisir de Karle, son frère, pour le tondre et le rendre incapable de la royauté ; la nature avoit devancé l'inimitié fraternelle, et la tête de Karle le Chauve offroit l'image de son impuissance à porter le sceptre.
Mais vers la fin du sixième siècle, il y avoit déjà des Gaulois- Romains qui laissoient croître leur barbe et leurs cheveux : les Francks toléroient cette imitation, pour cacher peut-être leur petit nombre. « Grégoire de Tours remarque que le » bienheureux Léobard n'étoit pas de ceux qui » cherchent à plaire aux Barbares en laissant flotter épars les anneaux de leurs cheveux. › (Dimissis capillorum flagellis Barbarum plaudebat, De vit. Patrum. ) Le précepteur de Dagobert, Saudreghesil, avoit une longue barbe, puisque Dagobert la lui coupa. Enfin, dans le douzième siècle, les rois abrogèrent la loi qui défendoit aux serfs de porter les cheveux longs : cette abrogation fut obtenue à la sollicitation de Pierre Lombard, évêque de Paris, et de plusieurs autres prélats. Les ecclésiastiques en envoyant leurs serfs à la guerre, et les donnant pour champions, exigèrent qu'ils eussent l'extérieur des ingénus contre lesquels ils combattoient. Voilà comment la longue chevelure a marqué parmi nous une grande époque historique, comment elle a servi à signaler le passage de l'esclavage à la liberté, et la transformation du Frank en François. Il faut toutefois remarquer qu'il y avoit des Gaulois appelés Capillati , Crinosi, une Gaule chevelue, Gallia comata; que les Bretons portoient les cheveux longs comme les Franks (Fredegher); que dans les vies de plusieurs saints Gaulois, on voit ces saints arranger leurs chevelure. Est-il probable que les Franks, en se fixant au milieu de leurs conquêtes, aient forcé tous les peuples qui reconnoissaient leur domination, à quitter leurs usages? C'est donc particulièrement de la nation victorieuse qu'il faut entendre tout ce qui est dit concernant les cheveux dans notre histoire.
Je ne m'arrêterai point à l'examen de cette seconde invasion des Francks, qu'on place à l'avénement des maires de la race karlovingienne, laquelle invasion auroit donné la couronne à cette race. Qu'il y eut des guerres civiles continuelles entre les Franks de l'Austrasie et les Franks de la Neustrie, rien n'est plus vrai; que ces guerres conférèrent la puissance à ceux qui avoient le génie, et qu'elles mirent les Karlovingiens à la place des Mérovingiens, rien n'est encore plus exact; mais dans tout cela, il le faut dire, il n'y a pas trace d'invasion nouvelle. En attendant des preuves qui jusqu'ici ne se trouvent point, je ne puis penser comme des hommes habiles dont je me plais d'ailleurs à reconnoître tout le mérite1
1 Voyez la Préface. ↩
Il y eut, sous la première race et jusque sous la seconde, dans les familles souveraines barbares un désordre qui n'exista point dans les familles souveraines romaines : les princes franks avoient plusieurs femmes et plusieurs concubines, et les partages avoient lieu entre les enfants de ces femmes sans distinction de droit d'aînesse, sans égard à la bâtardise et à la légitimité.
En résumé, la société, dans sa décomposition et sa recomposition lente et graduelle, fut presque immobile sous les Mérovingiens : une transformation sensible ne se manifesta que vers la fin de la seconde race. Il n'y a donc rien d'important à examiner dans les cinq cents premières années de la monarchie, si ce n'est la marche ascendante de l'Église vers le plus haut point de sa domination. Les bas siècles furent tout entiers le règne et l'ouvrage de l'Eglise : je montrerai bientôt sa position, quand nous serons arrivés à l'entrée même de cette autre espèce de barbarie, qu'on appelle le moyen âge; barbarie d'où sont sorties, par la fusion complète des peuples païen, chrétien et barbare, les nations modernes.
DE
L'histoire de France, depuis le regne de Khlovigh jusqu'a celui de Philippe vi, dit de Valois
Seconde race
TRAITER d'usurpation l'avénement de Peppin à la couronne, c'est un de ces vieux mensonges historiques qui deviennent des vérités à force d'être redits. Il n'y a point d'usurpation là où la monarchie est élective, on la déjà remarqué ; c'est l'hérédité qui dans ce cas est une usurpation. « Peppin fut élu de l'avis et du consentement de tous les Franks, ce sont les paroles du premier continuateur de Frédégher. » ( Cap. 12.) Le pape Zacharie consulté par Peppin eut raison de répondre : «Il me paroît bon et utile, que celui-là soit roi qui sans en avoir le nom en a la puissance, de préférence à celui qui portant le nom de roi n'en garde pas l'autorité. ›
Les papes d'ailleurs, pères communs des fidèles, ne peuvent entrer dans ces questions de droit; ils ne doivent reconnoître que le fait : sinon la cour de Rome se trouveroit enveloppée dans toutes les révolutions des cours chrétiennes; la chute du plus petit trône au bout de la terre ébranleroit le Vatican. « Le prince, dit Eghinard, se contentoit d'avoir les cheveux flottants et la barbe longue ; il étoit réduit à une pension alimentaire réglée par le maire du palais; il ne possédoit qu'une maison de campagne d'un revenu modique, et quand il voyageoit, c'étoit sur un chariot traîné par des bœufs et qu'un bouvier conduisoit à la manière des paysans.»
Les intérêts sans doute vinrent à l'appui des réalités politiques. Il avoit existé de grandes liaisons entre les papes Grégoire II, Grégoire III et le maire du palais Karle le Martel. Peppin désiroit être roi des Franks, comme Zacharie désiroit se soustraire au joug des empereurs de Constantinople protecteurs des Iconoclastes, et à l'oppression des Lombards. Saint Boniface, évêque de Mayence, ayant besoin de l'entremise des Franks pour étendre ses missions en Germanie, fut le négociateur qui mena toute cette affaire entre Lacharie et Peppin. Et pourtant Peppin crut devoir demander l'absolution de son infidélité envers Khildéric III, au pape Etienne, bien aise qu'étoit celui-ci qu'on lui reconnût le droit de condamner ou d'absoudre.
D'un autre côté, les ducs d'Aquitaine refusèrent assez long - temps de se soumettre à Peppin; nous les voyons jusque sous la troisième race, renier Hugues Capet et dater les actes publiés : Rege terreno déficiente, Christo rognante. Guillaume le Grand, duc d'Aquitaine à cette époque, ne reconnut d'une manière authentique que Robert, fils de Hugues : Régnante Roberto, rege Theosopho. On eût ignoré les causes secrètes des rudes guerres que Peppin d'Heristal, Karle le Martel, Peppin le Bref et Charlemagne firent aux Aquitains, si la charte d'Alaon imprimée dans les conciles d'Espagne, commentée et éclaircie par dom Vaissette, ne prouvoit que les ducs d'Aquitaine descendoient d'Haribert par Bogghis, famille illustre qui s'est perpétuée jusqu'à Louis d'Armagnac, due de Nemours, tué à la bataille de Cérignoles, en 1503. Ainsi les ducs d'Aquitaine venoient en directe ligne de Khlovigh ; la force seule les put réduire à n'être que les vassaux d'une couronne dont leurs pères avoient été les maîtres. Il est curieux de remarquer aujourd'hui l'ignorance ou la mauvaise foi d'Éghinard ; après avoir dit que Charles et Carloman succédèrent à Peppin leur père , il ajoute : « L'Aquitaine ne put demeurer long- » temps tranquille, par suite des guerres dont » elle avoit été le théâtre. Un certain Hunold, » aspirant au pouvoir, excita les habitans, etc. » Or ce certain Hunold étoit fils d'Eudes, duc d'Aquitaine et père de Waifler, également duc d'Aquitaine et héritier de la maison des Mérovingiens. Je me suis arrêté à ces guerres d'Aquitaine, dont aucun historien, Gaillard et la Bruère exceptés, n'a touché la vraie cause : c'étoit tout simplement une lutte entre un ancien fait et un tait nouveau, entre la première et la seconde race.
Peppin, élu roi à Soissons (751), défait les Saxons ; il passe en Italie à la prière du pape Etienne III, pour combattre Astolphe, roi des Lombards, qui menaçoit Rome après s'être emparé de l'Exarchat de Ravenne. Peppin reprend l'Exarchat, le donne au pape, et jette les fondements de la royauté temporelle des pontifes.
Après Peppin vient son fils, qui ressuscite l'empire d'Occident. Chariemagne continue contre les Saxons, cette guerre qui dura trente-trois années; il détruit en Italie la monarchie des Lombards et refoule les Sarrasins en Espagne. La défaite de son arrière-garde à Roncevaux, engendre pour lui une gloire romanasque qui marche de pair avec sa gloire historique.
On compte cinquante-trois expéditions militaires de Charlemagne; un historien moderne en a donné le tableau. M. Guizot remarque judicieusement que la plupart de ces expéditions eurent pour motifs d'arrêter et de terminer les deux grandes invasions des Barbares du Nord et du Midi.
Charlemagne est couronné empereur d'Occident à Rome par le pape Léon III (800). Après un intervalle de trois cent vingt-quatre années, fut rétabli cet empire dont l'ombre et le nom restent encore après la disparition du corps et de la puissance.
Une sensibilité naturelle pour l'honneur d'un grand homme, a porté presque tous les écrivains à se taire sur la destinée des cousins de Charlemagne : Peppin le Bref avoit laissé deux fils, Karloman et Karle; Karloman eut à son tour deux fils, Peppin et Siaghre. Le premier a disparu dans l'histoire; pendant près de neuf siècles on a ignoré le sort du second. Un manuscrit de l'abbaye de Saint-Pons de Nice, envoyé à l'évêque de Meaux, a fait retrouver Siaghre dans un moine de cette abbaye. Siaghre, devenu évêque de lice, a été mis au rang des saints, et il étoit réservé à Bossuet de laver d'un crime la mémoire de Charlemagne.
Ce prince, qui étoit allé chercher les Barbares jusque chez eux pour en épuiser la source, vit les premières voiles des Normands : ils s'éloignèrent en toute hâte de la côte que l'empereur protégeoit de sa présence. Charlemagne se leva de table, se mit à une fenêtre qui regardoit l'Orient, et y demeura long-temps immobile : des larmes couloient le long de ses joues; personne n'osoit l'interroger. « Mes Fidèles, dit-il aux grands qui l'environnoient, savez-vous pourquoi je pleure? Je ne crains pas pour moi ces pirates, mais je m'aflige que, moi vivant, ils aient osé insulter ce rivage. Je prévois les maux qu'ils feront souffrir è mes descendans et à leurs peuples. » (Moine de Saint-Gall. )
Ce même prince associant son fils, Hlovigh le Débonnaire, à l'empire, lui dit : «Fils, cher à Dieu, à ton père, et à ce peuple, toi que Dieu m'a laissé pour ma consolation; tu le vois, mon âge se hâte; ma vieillesse même m'échappe : le temps de ma mort approche.... ..... Le pays des Franks m'a vu naître, Christ m'a accordé cet honneur ; Christ me permit de posséder les royaumes paternels : je les ai gardés non moins florissants que je ne les ai reçus. Le premier d'entre les Franks j'ai obtenu le nom de César, et transporté à la race des Franks l'empire de la race de Romulus. Reçois ma couronne, ô mon fils, Christ consentant, et avec elle les marques de la puissance. . .
« Karle embrasse tendrement son fils, et lui » dit le dernier adieu. » ( Ermold. Nigel.)
Le vieux chrétien Charlemagne pleurant à la vue de la mer, par le pressentiment des maux qu'éprouveroit sa patrie quand il ne seroit plus ; puis associant à l'empire, avec un cœur tout paternel, ce fils qui devoit être si malheureux père; racontant à ce fils sa propre histoire, lui disant qu'il étoit né dans le pays des Franks, qu'il avoit transporté à la race des Franks l'empire de la race de Romulus; Charlemagne annonçant que son temps est fini, que la vieillesse même lui échappe: ce sont de belles scènes qui attendent le peintre futur de notre histoire. Les dernières paroles d'un père de famille au milieu de ses enfants, ont quelque chose de triste et de solennel : le genre humain est la famille d'un grand homme et c'est elle qui l'entoure à son lit de mort.
Le poëte de Hlovigh fait venir son nom Hludovicus du mot latin Ludus, ou , ce qui est beaucoup plus vrai, des deux mots teutons, Hut, fameux, et Wigh, dieu à la guerre. Hlovigh le Débonnaire étoit malheureusement trop bon écolier; il savoit le grec et le latin : l'éducation littéraire donnée aux enfants de Charlemagne, fut une des causes de la prompte dégénération de sa race. Hlovigh hérita cu titre d'empereur et de roi des 'Franks; Peppin, autre fils de Charlemagne, avoit eu en partage le royaume d'Italie.
Hlovigh le Débonnaire associa son fils Lother à l'empire (817), créa son autre fils Peppin duc d'Aquitaine, et son autre fils Hlovigh roi de France. Son quatrième fils Karle II, dit le Chauve, qu'il avoit eu de Judith, sa seconde femme, n'eut d'abord aucun partage.
Les démêlés de Hlovigh le Débonnaire et de ses fils eurent pour résultat deux dépositions et deux restaurations de ce prince qui expira en 840 d'inanition et de chagrin.
Karle le Chauve n'avoit que dix-sept ans lorsque son père décéda : il étoit roi de France, de Bourgogne et d'Aquitaine. Il s'unit à Hlovigh, roi de Bavière, son frère de père, contre Lother, empereur et roi d'Italie et de Rome. La bataille de Fontenai, en Bourgogne, fut livrée le 25 juin 841. Karle le Chauve et Hlovigh de Bavière demeurèrent vainqueurs de Lother et du jeune Peppin, fils de Peppin, roi d'Aquitaine, dont la dépouille avoit été donnée par Hlovigh le Débonnaire à Karle le Chauve.
On a porté jusqu'à cent mille le nombre des morts restés sur la place : exagération manifeste (Voir la savante Dissertation de l'abbé Lebœuf). Mais ces affaires entre les Franks étoient extrêmement cruelles, et l'ordre profond qu'ils affectoient dans leur infanterie amenoit des 'résultats extraordinaires. Thierry remporta, en 612, une victoire sur son frère Théodebert à Tolbiac, lieu déjà célèbre : « Le meurtre fut tel des deux côtés, dit la chronique de Frédégher, que les corps des tués n'ayant pas assez de place pour tomber restèrent debout serrés les uns contre les autres, comme s'ils eussent été vivants. » ( Stabant mortui inter cœterorum cadavera stricti, quasi viventes, cap. 38.)
Un des premiers historiens des temps modernes, M. Tierry, a fixé avec une rare perspicacité à la bataille de Fontenai le commencement de la transformation du peuple frank en nation française. La plus grande perte étant tombée sur les tribus qui se servoient encore de la langue germanique, les vainqueurs firent graduellement prévaloir les mœurs et la langue romanes. Cette bataille prépara encore une révolution par un autre effet : la plupart des anciens chefs franks y périrent, comme les anciens nobles françois restèrent au champ de Crécy ; ce qui amena au rang supérieur de la société les chefs d'un rang secondaire, de même encore que la seconde noblesse françoise surgit après les déroutes de Crécy et de Poitiers. Ces seconds Franks , fixés dans leurs fiefs, devinrent sous la troisième race la tige de la haute noblesse françoise.
L'empereur Lother, retiré à Aix-la-Chapelle, leva une nouvelle armée de Saxons et de Neustriens. Advint alors le traité et le serment entre Karle et Hlouis, écrits et prononcés dans les deux langues de l'empire, la langue romane et la langue tudesque. Je ferai néanmoins observer qu'il y avoit une troisième langue, le celtique pur, que l'on distinguoit de la langue gauloise ou romane, comme le prouve ce passage de Sulpice Sévère : Parlez celtique ou gaulois, si vous aimez mieux : In vero celticè, vel si mavis, galice loquere. Au milieu de ces troubles parurent les Normands qui devoient achever de composer avec les Gaulois-Romains, les Burgondes ou Bourguignons, les Visigoths, les Bretons, les Wascons ou Gascons et les Franks, la nation françoise : Robert le Fort, bisaïeul de Hugues Capet, et qui possédoit le duché de Paris, fut tué d'un coup de flèche, en combattant contre les Normands dans les environs du Mans.
L'empereur Lother meurt en habits de moine (855) : prince turbulent, persécuteur de son père et de ses frères.
Karle le Chauve est empoisonné par le juif Sédécias, dans un village au pied du Mont-Cénis en revenant en France ( 3 octobre 877).
Hlovigh le Bègue succède au royaume des* Franks, et est couronné empereur par le pape Jean VIII. Karloman, fils de Hlovigh ie Germanique, lui disputa l'empire et fut peut-être empereur; mais, après la mort de Karloman, Karle le Gros, son frère, obtint l'empire.