Étude sixième
Analyse raisonnee de l'histoire de France. Première race. .Seconde race.Troisième race.Hugues Capet.Robert. . .Henri Ier.Philippe Ier (suite 2)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Études ou Discours historiques, Lefèvre, 1831 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Cependant Charles de Blois avoit pris Auray, Vannes et Carhaix : il assiége de nouveau dans Hennebon sa rivale. La place avoit été fortifiée. Les habitants se moquoient des machines qui d'abord leur avoient fait tant de peur : à chaque pierre qui partoit des balistes, ils essuyoient en gabant sur les créneaux l'endroit où le coup avoit porté. Ils crioient du haut des murs aux assaillants : « Allez cherchez vos compagnons › qui reposent aux champs de Quimperlé.»
Ces railleries rendoient furieux La Cerda qui, non encore guéri de ses blessures, avoit rejoint Charles de Blois. Louis étoit Espagnol; ses ressentiments étoient terribles ; il regrettoit amèrement le neveu qu'il avoit perdu à Quimperlé : résolu de se venger, il prie Charles de Blois, pour seule récompense de ses services, de lui accorder ce qu'il lui demanderoit. Du caractère le plus humain, d'une vertu si éminente qu'il fut honoré comme un saint après sa mort, Charles n'aimant pas la guerre, quoique né intrépide, poussé seulement aux combats par l'ambition de sa femme, Charles ne pouvoit devenir le guerdon que Louis alloit requérir : il lui donne imprudemment sa parole devant une foule de seigneurs.
Alors Louis d'Espagne lui dit : Je vous prie que vous fassiez ici tantôt venir les deux chevaliers qui sont en votre prison du chastel de Favet. C'est à savoir messire Jean le Bouteiller et messire Hubert Dufresnoy, et me les donniez pour en faire ma volonté. C'est le don que je vous demande. Ils m'ont chassé, déconfit et blessé. Ils ont occis monseigneur Alphonse, mon neveu. Si ne m'en sais autrement venger, fors que je leur ferai les têtes couper devant leurs compagnons qui céans sont renfermes.
Messire Charles , qui de ce fut moult ébahy, tui dit : « Certes, les prisonniers vous donnerai volontiers, puisque demandez les avez, mais ce seroit grand cruauté et blâme à vous si vous faisiez deux si vaillants hommes mourir, et auroient nos ennemis cause de faire ainsi aux nôtres, quand tenir les pourroient ; car nous ne savons ce qui peut nous advenir de jour en jour. Pourquoi, cher sire et bon cousin, je vous prie que vous veuillez être mieux avisé. »
Louis déclara que si Charles ne tenoit pas sa parole, il quitteroit à l'instant son service. La parole d'un chevalier étoit inviolable, et Charles, désespéré, fut obligé d'envoyer chercher les deux prisonniers. Il se les fit amener dans sa tente, et chercha encore, mais vainement, à détourner Louis de son dessein.
La nouvelle de ce qui se préparoit dans le camp françois parvint aux assiégés : Mauny fut saisi de douleur. Il assemble aussitôt un conseil; les chevaliers délibèrent; ils proposent une chose et puis une autre; il ne savent quel parti prendre pour sauver Bouteiller et Dufresnoy. Gauthier parle le dernier : « Compagnons, dit-il, ce seroit grand honneur à nous si nous pouvions délivrer nos frères d'armes. Si nous tentons l'aventure et que nous y succombions , le roi Edouard nous en louera, et ainsi feront tous pruds hommes qui pourront à l'avenir entendre parler de nous. Faisons donc notre devoir, chers seigneurs. On peut bien exposer sa vie pour sauver celle de si vaillants chevaliers. » Alors Mauny explique le projet qu'il a conçu. Tous jurent de l'exécuter.
Il fut résolu qu'une partie de la garnison, commandée par Amaury de Clisson, attaqueroit de front le camp des François, tandis que Mauny, avec une troupe d'hommes choisis, pénétrant par derrière jusqu'aux tentes du duc de Bretagne, enlèveroit Bouteiller et Dufresnoy. On prend les armes. Clisson fait ouvrir la principale porte de la ville avec grands cris et bruits de trompettes, et fond sur les assiégeants : ceux-ci appellent au secours; les François se portent au lieu du combat. Cependant Mauny, sorti par une issue secrète, fait le tour du camp et parvient aux pavillons de Charles de Blois; quelques valets qui les gardoient prennent la fuite. Mauny fouille les tentes, et trouve les prisonniers : il les fait monter sur de vigoureux destriers amenés exprès, s'éloigne toute bride, rentre dans Hennebon après avoir mis à fin une des plus nobles et des plus touchantes aventures dont l'amitié, l'honneur et la chevalerie aient conservé la mémoire. On crut que Charles de Blois avoit prêté les mains à l'enlèvement de Bouteiller et de Dufresnoy, car on soupçonne la vertu d'avoir commis une bonne action, aussi facilement qu'on accuse le vice de s'être rendu coupable d'un crime.
Sommaire
La comtesse de Montfort envoie des ambassadeurs solliciter de nouveaux secours en Angleterre.- Ils trouvent Édouard occupé de la guerre d'Ecosse. - Caractère et mœurs des Écossois. - Robert d'Artois descend en Bretagne avec la comtesse de Montfort. - Il est blessé dans la ville de Vannes qu'il avoit prise, et vient mourir à Londres.- Descente d'Edouard sur les côtes du Morbihan. - Suspension d'armes convertie en trêve. - Trêve prolongée pour trois ans et rompue presque aussitôt. - Tournois à l'occasion du mariage du second fils de Philippe de Valois. - Glisson et dix autres chevaliers bretons sont arrêtés sur soupçon de trahison, et mis a mort.
Fragments. amours d'Édouard III et de la comtesse de Salisbury:
On n'avoit point encore vu le sang de la noblesse couler sur l'échafaud, sang que Louis XI et le cardinal de Richelieu répandirent depuis largement. Les gentilshommes, qui composoient alors comme cavaliers la force de l'armée, ressentirent pour Philippe un éloignement que son adversité seule put vaincre : à Créci ils oublièrent l'affront fait à leur corps, ne virent que l'honneur et leur roi malheureux ; s'ils ne vainquirent pas, ils moururent. Philippe, appliquant la loi comme grand juge sans expliquer ses motifs, parut un tyran, tandis qu'il n'étoit, dans la législation du temps, qu'un prince sévère. Aujourd'hui les tribunaux peuvent seuls ôter la vie aux coupables, et dans les causes criminelles un roi de France ne s'est réservé que le droit de pardonner.
Un mari outragé fut, comme autrefois dans ' Rome, l'occasion d'un événement tragique. Le roi d'Angleterre avoit marié Guillaume de Montagu, qui fut depuis le comte de Salisbury, à Catherine, ou Alix, fille de lord Granfton, une des plus belles femmes de son siècle. Il paraît qu'Édouard fut dès lors frappé de la beauté d'Alix, si l'on en juge par le début du poëme du vœu du héron. Edouard ne pensoit point aux combats, mais en pensers d'amours il tenoit le chef enclin. Les soins de la guerre occupèrent bientôt Edouard : sa passion naissante s'étoit presque éteinte, lorsqu'un événement la réveilla.
Les Écossois avoient envahi le nord de l'Angleterre. Des chevaliers de Suède et de Norwége, les petits princes des Hébrides et des Orcades, les Higlanders conduits par le roi David Bruce, avaient ravagé le plat pays, insulté Newcastle, et emporté Durham d'assaut.
Edouard, averti de ces dévastations par Jean de Neville qui s'étoit échappé de Newcastle, ordonne à tous ses vassaux , depuis l'âge de quinze ans jusqu'à celui de soixante, de prendre les armes, et de venir le trouver sur les frontières du Yorkshire. Après le sac de Durham, David avoit marché le long de la rivière de Thyn, vers le pays de Galles, et s'étoit avoisiné du château de Salisbury. Ce château avoit été donné à Montagu, alors prisonnier en France, en récompense de ses services. La châtelaine sa femme se trouvoit enfermée dans le manoir, où commandoit Guillaume de Montagu, son neveu.
Les Ecossois, ayant passé une nuit au pied du donjon , décampèrent le lendemain sans l'attaquer; mais le jeune Montagu sortit avec quarante cavaliers, tomba sur l'arrière-garde des ennemis, tua et blessa plus de deux cents hommes, se saisit de six-vingt chevaux, chargés du butin fait à Durham, et les conduisit dans ses tours dont il referma les portes. L'armée d'Écosse revient sur ses pas ; le château est escaladé; les assiégés repoussent les assiégeants. La nuit approchant, David ordonne de suspendre l'assaut jusqu'au retour du soleil, et de se loger aux environs. « Lors pouvoit-on voir appareiller et frémir et quérir pièce de terre pour loger, les assaillans retraire, les navrés rapporter et rappareiller, et les morts rassembler.» Le lendemain, nouvelle attaque plus furieuse que celle de la veille. « Là étoit la comtesse de Salisbury, qu'on tenoit pour la plus belle dame et la plus sage du royaume d'Angleterre. Icelle comtesse réconfortoit moult ceux du dedans , et, par le regard d'une telle dame et de son doux admonestement, un homme doit bien valoir deux au besoin. » Le second assaut n'eut pas plus de succès que le premier. Les Écossois se retirèrent au tomber du jour, résolus de faire un nouvel effort au lever de l'aube.
Cependant, les assiégés dans les plus vives alarmes, accablés de fatigues et de blessures, craignoient d'être emportés au dernier assaut. Montagu assemble ses chevaliers pour prendre conseil ; Il savoit, par la declaration de quelques prisonniers, qu'Edouard étoit arrivé à Warwich; il auroit désiré l'instruire de l'extrémité où il étoit réduit, mais comment sortir du château : Les passages étoient soigneusement gardés. D'ailleurs tous les chevaliers vouloient rester pour défendre Alix, et, quand ils la regardoient baignée de larmes, aucun d'eux ne se pouvoit résoudre à l'abandonner.
Le jeune châtelain dit à ses compagnons : « Seigneurs, je vois bien votre loyauté et bonne volonté. Je veux, pour l'amour de madame et de vous, mettre mon corps en aventure, et faire moi-même le message. De cette parole furent madame la comtesse et les compagnons moult joyeux »
Montagu, ayant tait ses préparatifs, sortit seul au milieu de la nuit dans le plus grand silence; une pluie abondante qui survint le favorisa ; il passa au travers des gardes ennemies sans être aperçu. Il étoit déjà assez loin, lorsqu'au jour naissant il rencontra deux Écossois qui conduisoient deux bœufs et une vache ; il tua les bœufs et blessa les deux soldats : « Allez, dit-il, apprendre à votre roi que Guillaume de Montagu a traversé son camp, et qu'il va chercher à Warwich le roi d'Angleterre. » Bruce, ne jugeant pas à propos d'attendre Edouard, leva le siége, et se retira.
Édouard arriva à midi à l'endroit même d'où les Écossois étoient partis quelques heures auparavant : pressé peut-être par une passion mal éteinte, il avoit fait une extrême diligence, afin de secourir la noble dame, qu'il n'avoit pas vue depuis qu'elle s'étoit mariée au comte de Salisbury - Sitôt qu'Alix ouit la venue du roi, elle fit ouvrir toutes les portes du château, et s'avança hors tant richement vêtue, que chacun s'en émerveilloit. Et ne se pouvoit-on lasser de la regarder, et remirer sa grande noblesse avec la grande beauté et le gracieux parler et maintien qu'elle avoit ? Quand elle fut venue au roi, elle s'inclina jusqu'a terre en le regráciant de son secours, et l'emmena au chastel pour le festoyer et l'honorer. Le roi ne se pouvoit tenir de la regarder; et bien lui étoit avis qu'oncques n'avoit vu si noble, si f risque, ni si belle dame. Si le blessa tantôt une étincelle de fine amour au cœur, qui lui dura par long-temps. Rentrèrent au château main à main, et le mena la dame premièrement en la salle, et puis en sa chambre, qui étoit si noblement parée qu'il appartenoit à telle dame. Et tou jours regardoit le roi la gentille dame si fort, qu'elle en devenoit toute honteuse. Quand i, eut grande pièce regardée, il s'en alla à une fenêtre pour s'appuyer, et commença fort à penser.
La comtesse ayant tout ordonné pour une fête, revint auprès du roi qu'elle trouva plongé dans la même rêverie ; elle attribua cette tristesse au déplaisir qu'il sentoit d'avoir manqué l'ennemi, et chercha à le consoler. « 1h! chère dame, dit Edouard, autre chose me touche et me git au cœur. Le doux maintien, le parfait sens, la grâce, la grande noblesse, et la beauté que j'ai trouvées en vous, m'ont si fort surpris, qu'il convient que je sois de vous aimé. » Lors dit la dame : « Haa! cher sire, ne me veuillez mie moquer, ni tenter. Je ne pourrois croire que si noble et gentil prince comme vous êtes eût pensé à déshonorer moi et mon mari, qui est si vaillant chevalier, qui tant vous a servi, et gît pour vous en prison. »
Le banquet servi, le roi, après avoir lavé, s'assit à table entre ses chevaliers, dîna peu, et demeura toujours pensif. Après le repas il se retira à l'appartement qu'on lui avoit préparé. Il demeura toute la nuit en grand trouble : tantôt il lui sembloit odieux de chercher à tromper un gentilhomme qui l'avoit servi avec tant de fidélité; tantôt amour le contraignoit si fort, qu'il surmontoit honneur et loyauté. Le lendemain il dit adieu à la comtesse, la conjurant de ne pas prendre de résolution contre lui ; elle, le suppliant d'abandonner ses desseins.
Peu de temps après, le comte de Salisbury, échangé contre le comte de Moray, Ecossais, revint en Angleterre. Il étoit tranquille, car il ignoroit la passion du roi, qui n'avoit pas encore éclaté. De retour à Londres, Édouard fit publier un tournois dans l'espoir d'y attirer la comtesse. Il commanda au comte d'amener sa femme à la cour, et le comte promit d'obéir. « Si avez bien entendu, dit l'historien qui nous raconte si agréablement cette aventure, comment le roi d'Angleterre avoit si ardemment aime et par amour la belle et noble dame, madame Alix comtesse de Salisbury. Amour l'admonestoit nuit et jour, et tellement lui représentoit la beauté et le frisque arroi d'elle, qu'il ne s'en savoit conseiller et n'y faisoit que penser toujours. » La châtelaine, invitée à se rendre au tournois, n'osa refuser dans la crainte de donner à son mari quelque soupçon des desseins du roi. Les fêtes durèrent quinze jours : on y vit briller le roi d'Angleterre lui-même, Guil-Jaume II, comte de Hainaut, Jean de Hainaut son oncle, Robert d'Artois, les comtes Derby, de Salisbury, de Glocester, de Warwich, de Cornouailles et de Suffolck, et un grand nombre de chevaliers. Joutes, castilles, pas d'armes, danses de toute espèce, surpassèrent ce qu'on avoit vu jusqu'alors. Malheureusement Jean, fils aîné du comte de Beaumont, fut tué dans un dernier combat à la barrière. Alix parut vêtue d'une simple robe au milieu des dames chargées d'atours ; elle n'en étoit que plus belle, et en voulant éteindre par cette modestie l'amour du monarque, elle l'enflamma.
On croit que ce fut à l'une des danses de ces fêtes qu'Alix laissa tomber le ruban bleu qui rattachoit une espèce d'élégant bas de chausse qu'on portoit alors. Edouard le releva avec vivacité; les courtisans sourirent; le roi se retourna vers eux en disant : Honni soit qui mal y pense. Quelques années après le roi fit réparer le château de Windsor, que le roi Arthus fit jadis faire et fonder, la où premièrement fut commencée la noble table ronde dont tant de vaillants hommes et chevaliers sortirent et travaillèrent en armes et en prouesses par tout le monde. L'esprit romanesque et l'ignorance des temps donnant crédit à ces fables, Windsor sembla propre à devenir le chef-lieu de l'établissement de l'ordre qu'Edouard vouloit créer en témoignage de sa passion ; il fit bâtir une chapelle dédiée à saint Georges, et institua l'ordre de la Jarretière, qui parut aux chevaliers une chose moult honorable et où tout amour se nourriroit : il est resté un des cinq grands ordres de l'Europe. Le monument fragile de la galanterie d'un roi d'Angleterre a résisté à toutes les tempêtes qui ont ébranlé le trône britannique: Cromwell fut un moment tenté de vendre ce qu'il est aujourd'hui, pour l'honneur de porter un cordon emprunté au genou d'une femme. Qu'est-ce donc que les choses les plus graves de l'histoire, foi des autels, sainteté des mœurs, dignité de l'homme, indépendance, civilisation même, si elles doivent passer plus promptement que les statuts de la vanité et les chartres d'un caprice? L'antiquité ignora les femmes dans les fastes des nations, si ce n'est comme épouse, mère et fille; elle mêla peu la société à des foiblesses que le christianisme s'efforçoit d'avertir de ses leçons ; l'antiquité ignora de même ces domesticités décorées de l'aristocratie du moyen âge, et nous les voyons expirer par le retour des peuples à la liberté.
Edouard a été accusé de n'avoir vaincu Alix que par la violence : quoi qu'il en soit le comte de Salisbury crut Alix coupable. Clisson et les seigneurs bretons décapités avoient pris des engagements secrets avec la comtesse de Montfort et le roi d'Angleterre. En témoignage de leur foi, ils avoient envoyé leurs sceaux à Edouard qui les donna en garde au comte de Salisbury. Le comte, profitant de l'occasion pour se venger du séducteur ou du ravisseur de sa femme, montra les sceaux à Philippe, et Philippe fit trancher la tête aux traîtres.
La preuve la plus frappante de l'infidélité des seigneurs bretons, c'est le ressentiment qu'Édouard témoigna de leur supplice. Si Clisson avoit toujours été ferme dans le parti du comte de Blois et de la France, pourquoi Edouard auroit-il été tant ému de sa mort? Il écrivit au pape pour s'en plaindre, qualifiant les condamnés de Nobles attaches à sa personne. | prétendit punir par une guerre inique une sentence arbitraire; il se déclara le vengeur de ceux dont il n'étoit pas le roi, le réparateur d'un tort dont il n'étoit pas le juge.
Sommaire
Geofroy d'Harcourt, après une querelle avec le maréchal de Briquebec, passe en Angleterre et fait hommage à Édouard, comme roi de France, des terres que lui, Geofroy, possédoit en Normandie. - Portrait de Geofroy d'Harcourt, Homme médiocre dans une haute fortune. - Philippe trahi de toute part devient sombre et cruel. - Il fait alliance avec le roi de Castille. - Jean de Hainaut, comte de Beaumont, lui revient. - Nouveaux impôts ; gabelle. - Finances sous la troisième race depuis Hugues Capet jusqu'à Philippe de Valois. - Nons des chefs de la maltôte conservés par l'histoire avec les noms les plus illustres de la chevalerie, pour montrer les larmes des peuples derrière la gloire des armes. - Edouard demande des secours pécuniaires à son parlement qui les lui accorde, moyennant quelques concessions; subsides propices à l'Angleterrre et funestes à la France, qui contribuoient à la liberté d'un peuple et à l'asservissement de l'autre. - Hostilités en Guyenne. - Prise d'Aiguillon par les Anglois. - Gauthier de Mauny retrouve le tombeau de son père à La Réole. - Prouesses d'Agos dans le château de cette ville. - Reprise des hostilités en Bretagne. - Quimper est emporté d'assaut. - Le carnage ne cesse que lorsqu'on eut trouvé un enfant à mamelle qui tétoit encore sa pauvre mère morte. - Mort du comte de Montfort. - Portrait de ce seigneur. - Montfort ne manqua point à la fortune, mais la fortune lui manqua et sa femme lui ravit la gloire. - Evépements de la Flandre.
Fragments. chute d'Artevelle
Artevelle usé dans les troubles populaires, las peut-être de ses orgies démocratiques qui n'avoient plus pour lui l'attrait de la nouveauté, n'ayant point agi par la conviction d'une opinion forte, mais par l'entraînement d'une petite jalousie plébéienne contre l'inégalité des rangs, Artevelle ne pensoit plus qu'à mettre à l'abri ses trésors; il auroit pu dire à ses fils : « cet or sent-il le sang? » comme Vespasien demandoit à Titus si la pièce de monnoie qu'il lui présentoit sentoit l'impôt dont elle étoit provenue. Mais, pour rire en paix des victimes qu'il avoit faites et du peuple qu'il avoit trompé, il falloit qu'Artevelle changeât de position. Il lui restoit deux partis à prendre : s'emparer du pouvoir suprême, ou descendre de sa puissance tribunitienne et se perdre dans la foule. S'emparer du suprême pouvoir demandoit un génie qu'Artevelle n'avoit pas; se démettre de la puissance tribunitienne, Artevelle ne l'osoit. Il n'y a pas sûreté à abdiquer le crime; cette couronne-là laisse des marques sur le front qui l'a portée; il en faut subir la terrible légitimité.
Artevelle, ne s'arrêtant ni à l'un ni à l'autre parti, eut recours à un expédient qui montroit ce qu'il y avoit de vulgaire dans la nature de cet homme: après avoir déchaîné la foule, il songea à lui donner un maître ; mais non l'ancien prince du pays qu'il haïssoit et qu'il croyoit avoir trop outragé. Il arrive souvent qu'un despote populaire, après s'être livré aux débauches de la hberté, se retire à l'abri sous le joug d'un autre tyran, pourvu que ce tyran soit de son choix et qu'il ait participé à ses excès : Artevelle jeta les yeux sur Edouard qui avoit trempé dans tous ses complots, servi et approuvé toutes ses fureurs. Plus il étoit ignoble pour un monarque, selon les idées du temps, d'avoir été l'allié et le courtisan d'un marchand de bière, plus le monarque devoit entrer dans les projets de ce marchand. Artevelle machina de faire le jeune prince de Galles duc des Flamands, comme il avoit fait Edouard roi des François.
Pour négocier cette affaire, Edouard débarqua au port de l'Ecluse vers le milieu du mois de juin de l'année 1345 ; il menoit avec lui son fils et grande foison de barons et de chevaliers. Les députés de Flandre se rendirent de leur côté à l'Ecluse avec Artevelle ; ils ignoroient ce qu'on devoit traiter dans cette entrevue. On tint conseil à bord du grand vaisseau que montoit le roi d'Angleterre et qui s'appeloit Catherine. Là Artevelle proposa de déshériter le comte Louis de Flandre et son jeune fils Louis, et de donner le comté de Flandre sous le nom de duché au prince de Galles, fils d'Édouard.
Il y a dans le cœur de l'homme un fonds de justice qui reparoît toutes les fois que les passions ne sont pas émues. Dans ce moment les députés de Flandre étoient de sang-froid; ils s'indignèrent à cette proposition qui blessoit l'esprit de bonté des uns et le caractère de loyauté des autres. Ils répondirent qu'ils ne pouvoient prendre sur eux une chose aussi pesante qui, au temps a venir, pourroit toucher à leur pays, et qu'il falloit prendre l'avis des Communes de Flandre; et ils se retirèrent.
Artevelle, se laissant devancer à Gand par les députés, commit une de ces fautes qui décident du sort d'un homme : s'il eût parlé le premier, peut-être eût-il entraîné les bourgeois; mais son crédit commençoit à s'affaiblir. Un rival dangereux, Gérard Denis, chef des tisserands, s'élevoit sur les débris de sa fortune. Soit que ce nouveau tribun fut gagné par l'argent de la France, soit qu'il embrassât un parti généreux par son propre penchant, soit qu'il agît par esprit d'opposition à Artevelle, il ne manquoit jamais de repousser les propositions de ce dernier. Artevelle sentoit si bien ce que Gérard Denis avoit pour lui de fatal, qu'il étoit résolu de s'en défaire.
Les députés arrivés à Gand convoquent le peuple à la place du marché ; ils rendent compte des conférences de l'Écluse. Le peuple, aussi ardent dans le bien que dans le mal, manifeste son mécontentement par ses murmures ; alors Gérard Denis prend la parole :
« Bonnes gens, nous avons jusqu'ici combattu pour nos franchises : Artevelle, qui s'en disoit le défenseur, vous propose aujourd'hui de les trahir. Mais, si nous ne cessons d'être libres, à l'instant tout nous accuse. Comment nous justifierons-nous? Que nous restera-t-il de nos sanglantes rébellions ? des crimes et des chaînes! Cet homme qui vous a entraîné veut vous livrer à l'Angleterre. Prince pour prince, n'en avons-nous pas un né de notre sang, élevé parmi nous, que nous connoissons, qui nous connoît, qui parle notre langue, pour lequel nous avons prié, dont nos entans savent le nom comme celui de leurs voisins, dont les pères vécurent et moururent avec les nôtres? Parce que nous avons réduit nos anciens comtes à être voyageurs, notre pays sera-t-il une propriété forfaite, et doit-il demeurer à l'Anglois par droit d'aubaine? Ah! pour Dieu, si nous voulons un maître, ne soyons pas trouvés en telle déloyauté de déshériter notre naturel seigneur, pour donner son lit au premier compagnon qui le demande. »
A de semblables discours, Denis et ses partisans ajoutent ce qui devoit agir plus immédiatement sur la foule : depuis neuf ans passés qu'Artevelle gouvernoit la Flandre, il avoit amassé un trésor, tant des forfaitures et des amendes, que des revenus du domaine; cet amour de l'argent, passion des âmes communes, le perdit.
Artevelle, en quittant Édouard à l'Écluse, s'étoit rendu à Bruges et ensuite à Ypres, qu'il fit entrer dans ses desseins. De là il revint à Gand. En chevauchant par les rues, accompagné de ses amis et de la garde étrangère qu'Edouard lui avoit donnée, il s'aperçut qu'il se tramoit contre lui quelque chose, car ceux qui avoient coutume de le saluer lui tournoient le dos et rentroient dans leurs maisons. Le peuple murmuroit et disoit : « Voyez celui qui est trop grand maître et qui veut ordonner de la comté de Flandre. » Arrivé à son hôtel, il en fit barricader les portes et les fenêtres, car l'habitude qu'il avoit du peuple lui fit, aux premiers signes, prévoir la tempête. A peine s'étoit-il renfermé, que tout le quartier se souleva; la maison du brasseur est entourée et assaillie. Les serviteurs d'Artevelle lui demeurèrent fidèles, ce qui arrive rarement aux malheureux ; ils se défendirent bien, tuèrent et blessèrent plusieurs hommes; mais enfin les portes sont
brisées, et la foule se répand dans l'intérieur de l'hôtel, en poussant des hurlements. Alors
Artevelle paroît à une fenêtre, la tête nue, et en posture de suppliant : « Bonnes gens, que vous faut-il? Qui vous meut ? Pourquoi êtes-vous si troublés sur moi ? En quoi puis-je vous avoir courroucés? » - « Où est le trésor de Flandre? » s'écrièrent les attroupes. - Je n'en ai rien pris, dit Artevelle. Revenez demain, je vous satisferai. » -«Nou, non, vous ne nous échapperez pas ainsi : vous avez envoyé le trésor en Angleterre, et pour cela il vous faut mourir. »›
A cette menace, Artevelle joignit les mains et commença à pleurer. «Seigneurs, dit-il, je suis ce que vous m'avez fait. Vous me jurâtes jadis que vous me défendriez contre tout homme, et maintenant vous prétendez me tuer sans raison. Rappelez-vous le temps passe; considérez mes courtoisies. Je vous ai gouvernés en si grande paix que vous avez eu toutes choses à souhait, blé, avoine et toutes autres marchandises. Vous voulez me rendre petit guerdon des grands biens que je vous ai faits. »
Il ne toucha point le peuple par des larmes ; c'étoit le cerf pleurant aux veneurs. La foule cria tout d'une voix : « Descendez et ne nous » sermonnez plus de si haut. » Dans ces paroles, Artevelle ouït son arrêt. Il ferme la fenêtre et se veut sauver par une porte de derrière pour se réfugier dans une église voisine ; il espéroit trouver un asile aux pieds de celui dont la miséricorde ne se lasse pas comme la pitié des hommes. Mais déjà plus de quatre cents forcenés remplissoient la maison : Artevelle, tombé au milieu d'eux , est déchiré. Il reçut la mort de la main de Gérard Denis qui paroissoit agir pour une cause meilleure, et qui ne valoit peut être pas mieux que lui. Daus une république, le peuple étant législateur, juge, et souverain, peut faire la loi, prononcer l'arrêt, et l'exécuter ; le massacre par la démocratie est inique, mais légal : Artevelle avoit consenti à un pareil gouvernement.
Edouard apprit à l'Ecluse la fin de celui qui étoit, selon Froissard, son grand ami et son cher compère. Il fit voile pour l'Angleterre, menaçant la Flandre, et se déclarant toujours le vengeur de la mort des traîtres. Il n'avoit pas plus d'envie de se brouiller avec les Flamands que les Flamands avec lui. Ils allèrent en députation le trouver ' Londres. » Cher sire, lui dirent-ils, vous avez de beaux enfants, fils et filles. Le prince de Galles ne peut manquer d'être encore un grand seigneur, sans l'héritage de Flandre. Et vous avez une damoiselle a fille moins aînée, et nous un jeune damoisel, que nous nourrissons et gardons, et qui est héritier de Flandre ; si ce pourroit encore bien faire un mariage d'eux deux. » Ces paroles adoucirent la feinte douleur d'Edouard, et Artavelle fut oublié, comme tous ceux dont la renommée n'est fondée ni sur le génie ni sur la vertu.
Sommaire
Jean, duc de Normandie, fils aîné du roi, marche en Guyenne, et, après avoir pris Angoulême, vient mettre le siège devant Aiguillon avec plus de 100,000 hommes. - Résistance des assiégés commandés par le comte Derby.
Invasion de la France par Édouard
Ce siége fut fatal; il détermina Édouard à passer en France, et priva Philippe de cent mille hommes qui auroient pu se trouver à la bataille de Créci. Tout se préparoit alors dans les conseils de Dieu. « Mais, dit le grave historien qui a le mieux connu nos antiquités, les adversités advenues à la France et les grandes victoires du roi Edouard ne doivent persuader la justice de sa querelle, mais être estimées châtiment des vices des François. La restitution des pertes et conservation de l'état jusqu'à présent manifestent que ce n'a été ruine. »